9 mars 2026

Theaster Gates, artiste américain majeur, célébré à la galerie White Cube à Paris

À l’occasion de l’exposition “And Other Paintings” présentée à la galerie White Cube Paris, l’artiste américain Theaster Gates dévoile un nouvel ensemble de Tar Paintings et de Tar Vessels, où le goudron devient la matière première de compositions abstraites. Connu pour ses œuvres mêlant histoire sociale, traditions artisanales et mémoire afro-américaine, l’artiste fait de la matière un véritable langage. Trois matériaux, récurrents dans sa pratique, permettent d’entrer dans son univers et de mieux comprendre la portée de son travail.

  • par Lucas Barnier Piffault.

  • Publié le 9 mars 2026. Modifié le 4 avril 2026.

    Les Peintures Goudron, signatures de Theaster Gates

    Les grandes Tar Paintings (Peintures Goudron), dont Colour Field, Blues and Blacks (2025) ou The Whitest Zone to Harvest (2025), déploient de vastes surfaces chromatiques organisées en passages de teintes et en intervalles presque architecturaux.

    À première vue, ces compositions évoquent la tradition de l’abstraction moderniste et les champs colorés de peintres comme Rothko. Mais chez Theaster Gates, la surface picturale est indissociable d’un processus matériel. Les œuvres sont réalisées à partir de membranes de toiture récupérées, imprégnées d’émail à l’huile, collées puis fusionnées à la flamme. La peinture se construit ainsi par accumulation et transformation d’un matériau industriel.

    Ce choix est aussi biographique. L’artiste raconte souvent que sa première expérience avec le goudron remonte à son adolescence, lorsqu’il aidait son père, couvreur de métier, à goudronner des toits. “C’était ma première pratique artistique”, explique-t-il. Dans ses œuvres actuelles, ce geste artisanal devient un vocabulaire formel : la logique industrielle du goudron est traduite en composition picturale.

    Pour Theaster Gates, il ne s’agit pourtant pas seulement de célébrer la matérialité du médium. “Pour la première fois, il ne s’agit pas vraiment du matériau… il s’agit de peintures”, affirme-t-il à propos de cette nouvelle série. Autrement dit, le goudron ne sert pas seulement à évoquer un contexte social ; il permet aussi de repenser ce que peut être une peinture aujourd’hui.

    Les photographies d’archives, des “images en attente d’une nouvelle vie”

    Un second matériau traverse plusieurs œuvres de l’exposition : la photographie d’archive. Dans She Never Leaves Her Purse (2025) et Critical Crowd (2025), Theaster Gates introduit des images issues de la Johnson Publishing Company, l’entreprise qui éditait les magazines Ebony et Jet.

    Fondés à Chicago au milieu du XXᵉ siècle, ces titres ont joué un rôle décisif dans la représentation visuelle de la vie afro-américaine. Theaster Gates, qui a contribué à préserver une grande partie de ces archives, les considère comme un réservoir d’images encore actives.

    Dans ses peintures au goudron, les photographies apparaissent par transfert puis sont partiellement recouvertes par des interventions picturales. Les silhouettes et les visages demeurent visibles, mais fragmentés, parfois tronqués par la matière sombre qui envahit la surface.

    L’artiste explique qu’il aborde ces images comme des formes en devenir : “Ces photographies attendent leur prochaine vie”. Intégrées à la peinture, elles quittent leur statut documentaire pour devenir des présences instables, suspendues entre abstraction et mémoire.

    Ainsi, les surfaces goudronnées fonctionnent presque comme des strates archéologiques : elles dissimulent des fragments d’histoire autant qu’elles les révèlent. 

    La céramique, premier terrain d’expérimentation de Theaster Gates

    Bien avant les peintures au goudron, la céramique a constitué l’un des premiers terrains d’expérimentation de Theaster Gates. En 2004, l’artiste séjourne à Tokoname, l’un des grands centres historiques de la poterie japonaise, où il approfondit sa formation auprès d’artisans locaux.

    Cette expérience marque durablement sa pratique. Dans la série Protected Vessel (2025), l’artiste revisite la forme du vase. Des volumes moulés en plâtre sont ensuite enveloppés dans des membranes de toiture. Ils semblent littéralement protégés par la matière industrielle. Le geste d’enveloppement possède une dimension presque rituelle, proche de l’embaumement.

    L’argile apparaît alors moins comme un médium que comme une pensée du geste. Elle incarne l’attention portée aux techniques artisanales, aux traditions et à la transmission.

    “And Other Paintings”, exposition jusqu’au 4 avril 2026, à la galerie White Cube, Paris 8e.