Art

5 mars 2026

À la Fondazione Merz, l’art contemporain face à une planète qui brûle

Inaugurée en octobre dernier, l’exposition “Push the Limits 2” à la Fondazione Merz forme un deuxième volet à celle présentée en 2020. Les œuvres protéiformes d’une quinzaine d’artistes, de Nora Turato à Mona Hatoum, y invitent à décrypter les crises que traverse notre époque.

  • Par Matthieu Jacquet.

  • Push The Limits : une exposition en deux volets à la Fondazione Merz

    Nous sommes début septembre 2020. Alors que le monde sort à peine d’une période de confinement inédite, et les esprits sont encore bien anxieux face à l’impact mondial de la pandémie de Covid-19, la Fondazione Merz à Turin inaugure sa nouvelle exposition collective au nom plutôt évocateur : “PUSH THE LIMITS” (“Repousser les limites”). Au programme, une quinzaine de grands noms de l’art contemporain, de Sophie Calle à Katharina Grosse en passant par Jenny Holzer et Chiharu Shiota, et un projet plutôt ambitieux : utiliser la création pour repousser les limites de la pensée, de la perception et du discours. En somme, raconter notre monde à travers des langages plastiques et visuels originaux et variés pour mieux le décrypter, et comprendre nos manières de constamment nous y adapter.

    Depuis cette proposition il y a cinq ans, de nombreux événements majeurs se sont passés. Sortie de la pandémie et crise économique, guerres dévastatrices en Ukraine et au Proche-Orient, montée vertigineuse des nationalismes et impérialismes, triomphe des gouvernements autoritaires, urgence climatique et désastres écologiques… Un contexte chargé qui a motivé les deux commissaires de l’institution italienne à préparer un second volet de ce projet curatorial, qu’elles ont inauguré fin octobre dernier, pendant la dernière édition de la foire Artissima. S’y rencontrent les œuvres de dix-neuf artistes contemporaines, là aussi toutes des femmes, dont deux étaient déjà présentes dans la précédente exposition : Mona Hatoum et Emily Jacir.

    L’état des lieux d’un monde en crise

    Afin d’ancrer le projet dans l’histoire de la fondation italienne, une citation de l’artiste Mario Merz s’appose au titre initial qui introduit ce nouveau chapitre : “La culture se dénude et fait apparaître la guerre”. Une phrase qui, si elle présage des œuvres traversées par l’histoire, les conflits armés et la géopolitique, présuppose surtout un enjeu artistique majeur : comment représenter avec justesse la violence de notre monde contemporain ? À l’entrée du bâtiment, la fameuse mappemonde de Mona Hatoum (Hot Spot (stand), 2018) semble faire office de balise. Avec cet imposant globe en métal où les continents se dessinent en néons écarlates, l’objet familier des leçons de géographie devient tout à coup menaçant, montrant notre planète comme une zone sensible. Par ailleurs, l’utilisation du néon n’est pas sans rappeler les sculptures emblématiques de Mario Merz : en 1968, le maître de l’arte povera réalisait son tout premier igloo en réaction à la guerre du Vietnam, comme une forme d’utopie habitable et universelle.

    Si les affres de la guerre sont indéniablement fertiles pour les artistes exposées, plusieurs œuvres contournent habilement les poncifs paresseux. Ainsi, à quelques pas, l’artiste Katerina Kovaleva a dressé une grande table couverte d’une nappe blanche pour tenir un étrange dîner sans convives : dans des assiettes métalliques se trouvent un miroir circulaire, et les verres sont chapeautés de petits blocs de granit. Ici se rejoue une tradition connue des foyers russes, consistant à laisser sur la table un verre de vodka et un morceau de pain pour les invités qui ne viendront jamais. C’est en regardant mieux dans ces miroirs que l’on s’attarde sur les dessins qui les surplombent et s’y reflètent : sur un large drap blanc aux airs de parachute, des anges semblent sonner l’hommage à ces soldats disparus. Au sous-sol, c’est à travers un poétique et étonnant ballet dans la nature que Fiona Banner (alias The Vanity Press) : deux danseurs vêtus de costumes gonflables à l’effigie d’avions militaires se meuvent au gré des vents puissants des côtes de la Manche. Aux bruits d’un orgue d’église, ces outils de destruction et de pouvoir vacillent et s’épuisent, respirent, montrent leur fragilité… et leur humanité.

    Parler des corps sans les montrer

    Fait plutôt rare dans les expositions d’art parlant de notre époque, le corps est relativement peu visible, sans être pour autant absent de ce corpus : tantôt caché derrière une caméra tenue à la main, tantôt dans des images décollées de leurs étagères… Une discrétion qui évite à l’ensemble de sombrer dans le pathos, la figuration du tragique étant souvent assortie d’une certaine théâtralité. Au contraire, plusieurs d’entre elles jouent avec l’inframince et avec ce qu’on ne voit pas, comme l’installation sonore de Teresa Margolles qui nous accueille dans la deuxième salle. En approchant l’oreille de quelques discrets hauts-parleurs incrustés dans une cimaise blanche on entend des chants d’oiseaux, bruits de motos et de voitures retranscrivant le quotidien animé d’une ville. Chaque bande-son a en réalité été enregistrée sur le lieu d’un meurtre non élucidé de femme survenu durant l’année 1993 à Ciudad Juarèz, au Mexique – une manière pour l’artiste, originaire de ce pays, de faire perdurer la mémoire de ces nombreuses victimes anonymes.

    En face, un très élégant dialogue se dessine dans l’espace, éclairé par la lumière qui traverse les hautes fenêtres du bâtiment : les balançoires en chaînes métalliques de Monica Bonvicini, suspendues au plafond, rencontrent le rideau en perles de verre bleuté de Latifa Echakhch. Deux œuvres aux interprétations ouvertes et multiples, ou le matériau démontre par sa pure force plastique sa capacité à exprimer des paradoxes puissants et universels : la fragilité et la solidité, l’individu et la masse, l’ordre et le chaos…

    Dans le sillage de Mario Merz, et tout comme dans le premier volet de “PUSH THE LIMITS” en 2020, le langage est un autre motif récurrent des œuvres présentées dans ce nouveau corpus. Inscrite par Nora Turato au-dessus de la porte d’entrée du bâtiment, la formule “speaking my TRUTH!!!” (“Dire ma vérité !!!”) reprend non sans ironie une expression fréquemment employée à l’ère des réseaux sociaux, occasionnant souvent des effets d’annonce et des révélations. Elle témoigne surtout de la capacité d’une génération “digital native” à mettre en scène et romancer sa propre vie, quand le marketing de soi remplace les unes des magazines.

    Quant à l’artiste franco-algérienne Zineb Sedira, qui a particulièrement étudié la place de la langue dans la construction de l’identité et de la mémoire, elle présente ici quelques unes de ses boîtes lumineuses diffusant, sur fond coloré, des messages diffusés en préambule des films activistes des années 60-70 – sonnant, sous cette forme, comme des manifestes. Chez Helena Metaferia, la dimension collective est constituante de l’œuvre même, puisque son projet The Work invite depuis bientôt dix ans des personnes racisées et autochtones à réfléchir à des manières de transformer notre monde – échanges dont résultent, notamment, des pancartes et bannières aux slogans politiques. Ainsi, lorsque les mots risquent de réduire, d’étouffer voire de s’approprier les vécus d’autrui, une solution ne serait-elle pas que l’artiste se mette en retrait au profit du groupe ?

    Au-delà du visible, de la mémoire et du discours, l’exposition de la Fondation Merz nous montre avant tout comment créer sans exploiter, sensibiliser sans détruire, faire voyager sans détourner du réel. Empreintes, pour certaines, de tendresse, de poésie voire de légèreté, les œuvres présentées ici restent profondes et suffisamment vastes pour être rattachées à de nombreux aspects de notre époque. Parmi les plus situées, on retiendra toutefois deux œuvres centrées sur le conflit au Proche-Orient, à commencer par une vidéo captivante d’Emily Jacir, filmée pendant huit jours en 2002, lors de son voyage traversant la frontière israélo-palestinienne et les nombreux obstacles rencontrés au cours de ce trajet.

    Comme le pendant actuel de cette œuvre, la salle adjacente présente une installation entamée par la plasticienne palestinienne Mirna Bamieh après les attaques du 7 octobre 2023, lorsqu’elle pense devoir quitter sa demeure à Ramallah. “Serais-je libre si j’étais un objet ?”, répète la voix dans l’espace, tandis qu’à l’image, des vases en céramique et bocaux sont vidés – comme une cuisine se vide de ses souvenirs. L’œuvre semble annoncer la prochaine exposition qui ouvrira dans l’institution turinoise le 21 avril prochain, “GAZA. The future has an ancient heart”, réunissant des dizaines d’artefacts recueillis à Gaza et aux alentours pour raconter l’histoire séculaire d’un territoire traversé par les conflits et massivement détruit ces deux dernières années – Mirna Bamieh y sera d’ailleurs aussi présente. Car “repousser les limites”, c’est aussi sortir du cadre de l’œuvre figée, rangée en réserve après exposition, pour continuer de vivre avec nous, nous alerter et nous aider à parcourir les reliques de l’histoire avec la conscience aiguë du temps présent.

    “Push the limits 2. Culture strips to reveal war”, jusqu’au 8 mars 2026 à la Fondazione Merz, Turin.
    “GAZA. The future has an ancient heart”, du 21 avril au 27 septembre 2026 à la Fondazione Merz, Turin.