Art

20 avr 2026

3 trésors du Siècle d’or espagnol exposés au musée Jacquemart-André

La nouvelle exposition du musée Jacquemart-André dévoile des œuvres rarissimes, emblématique du Siècle d’or espagnol, habituellement conservées au sein de la collection de la Hispanic Society America à New York, fermée pour travaux. L’occasion de (re)découvrir les peintures des grands maîtres de la peinture tels que Velázquez, Greco et Zurbarán… Guidé par les connaissances du commissaire Guillaume Kientz, Numéro revient sur trois trésors de la peinture baroque, à découvrir sur les cimaises de l’institution parisienne jusqu’au 2 août 2026.

  • Par Camille Bois-Martin.

  • Publié le 20 avril 2026. Modifié le 21 avril 2026.

    La Hispanic Society s’expose pour la première (et dernière) fois en France

    Pour la première fois – et sans doute la dernière –, la Hispanic Society de New York présente dans la capitale française une quarantaine d’œuvres caractéristiques du Siècle d’or espagnol (dont les dates s’étendent de 1492 à 1659). Fermées pour travaux jusqu’à fin 2027, les salles de peintures anciennes de l’institution américaine s’exportent ainsi outre-Atlantique, au musée Jacquemart-André, où une fascinante exposition déploie sur ses cimaises des tableaux signés le Greco, Velázquez ou encore Zurbarán.

    Autant de figures incontournables de l’histoire de l’art, qui ont marqué l’Espagne et le mouvement baroque. Et qui fournissent aujourd’hui le fonds du musée new-yorkais, riche de près de 800 000 références dont près de 18 000 œuvres espagnoles, toutes époques confondues – qui en font la plus grande collection existant hors d’Europe. Une aubaine pour le musée parisien, qui dévoile ainsi des trésors de cette époque foisonnante. Parmi lesquels trois tableaux exceptionnels, racontés pour Numéro par Guillaume Kientz, co-commissaire de l’exposition et directeur de la Hispanic Society.

    La redécouverte d’un dessin rare de Greco

    Dès la seconde salle du musée Jacquemart-André, des œuvres de Luis de Morales font face à d’autres signées de Domínikos Theotokópoulos, dit le Greco. Deux maîtres qui ont en effet marqué le Siècle d’or.

    Ce style artistique effusif et triomphant, au service d’idéologies politiques ou religieuses, s’est particulièrement développé sous l’égide des Habsbourg, dont les rois successifs ont encouragé le développement des arts. À l’instar de Philippe II et son projet de construction du monastère de l’Escurial, à Madrid. Le chantier s’imposa alors comme le plus grand d’Europe et attira tous les artistes du continent grâce à des promesses de rémunérations conséquentes.

    Ce fut en effet ce qui, selon Guillaume Kientz, attira le Greco à s’installer en Espagne. “Greco naît en Crète en 1541 et se forme d’abord à la peinture d’icône. Mais il va rapidement vouloir devenir un des plus grands peintres de la Renaissance.” Le peintre se rend alors à Venise, où il se passionne pour le Titien, notamment pour son sens de la couleur et pour la liberté de sa touche.

    Il ne trouve finalement pas sa place à Venise face à tous les autres talentueux artistes qui y sont déjà installés. Il se rend par la suite à Rome, où il est confronté à l’art de Michel-Ange” poursuit ainsi le commissaire. “Le Greco va même vouloir devenir son successeur ! Il va avoir ce rêve fou de faire la synthèse entre Michel-Ange et Titien, en combinant la musculature et la plasticité du premier à la touche libre et colorée du second.

    L’étude préparatoire de sa célèbre Trinité (1579)

    Lors de son séjour romain, le Greco entend parler du projet de construction du roi d’Espagne, qui serait d’ailleurs un adorateur de la peinture vénitienne. Le maître y voit une opportunité financière et promotionnelle et déménage alors à Tolède, entre 1576 et 1577. “Mais tout ne se passe pas comme prévu” commente Guillaume Kientz avec humour. Le caractère quelque peu compliqué du Greco ne plaît pas à Philippe II. L’artiste reste tout de même en Espagne, car il y trouve un terreau fertile de clients qui adorent sa peinture. Il va devenir le roi de Tolède et l’un des plus importants artistes basés en Espagne.” Du Greco, on connaît les sublimes tableaux, de ses nombreuses représentations de saint Luc, dont une version de 1590 est actuellement exposée, à son impressionnante Trinité de 1579, aujourd’hui conservée au musée du Prado à Madrid.

    Mais ce qui retient particulièrement notre attention lors de la visite, c’est un dessin du maître… qui s’avère constituer la version préparatoire de ce fameux chef-d’œuvre madrilène. “C’est la toute première fois que ce dessin est montré au grand public” s’enthousiasme notre guide. “On connaît très peu de dessins de Greco : seulement sept, pour être précis. C’est ici la huitième feuille que nous pouvons ajouter à sa biographie”. Issu de la collection du Milanais Giuseppe Vallardi (1784-1861), ce dessin est réapparu à Londres sous le marteau de la maison de vente aux enchères Sotheby’s en 2022. Il fut alors acquis par la Hispanic Society, qui le sort ainsi pour la première fois du secret des collections privées où il évoluait.

    Une œuvre encore jamais présentée au grand public

    Brouillon de sa future Trinité, le dessin permet d’observer les étapes intermédiaires entre ses premières idées et sa version finale. Mais aussi, et surtout, de suivre l’itinéraire de l’artiste. “Le papier comporte des inscriptions qui, par la langue et les noms de famille qu’on peut y lire [de l’italien et « Anziolo degli Orseri », ndlr], nous indiquent qu’il provient de Venise. On rentre ainsi dans l’intimité de Greco, qui a voyagé avec ses cartons et ses feuilles, les réutilisant au fil de sa vie tant la matière était coûteuse. Grâce à ce dessin, on suit la trajectoire du peintre, de Venise à Rome, puis à Tolède.”

    Outre la prouesse technique dont l’œuvre témoigne, elle permet de comprendre tout un pan de la biographie de l’une des figures les plus importantes du Siècle d’or. Mais aussi, de sa pratique : grâce à la redécouverte de cette feuille, les spécialistes, qui s’écharpaient sur l’importance des études préparatoires pour le Greco, parviennent à affirmer que le dessin avait une utilité plus fonctionnelle que conceptuelle pour l’artiste. Ce dernier privilégiait en effet une élaboration de ses compositions directement sur la toile.

    Le portrait le plus énigmatique de Velázquez

    Parmi les figures les plus emblématiques de l’histoire de l’art espagnol, Diego Velázquez trône au sommet. De ses célèbres Ménines (1656), maintes fois réinventées au fil des siècles, à son portrait du Pape Innocent X (1650) ou de Vénus à son miroir (1647), le peintre né à Séville en 1599 se voit évidemment consacrer toute une salle du musée Jacquemart-André. Si l’on y croise des œuvres rares comme sa Donna Olimpia (1650), pour la première fois présentée au grand public, celle qui retient irrémédiablement l’attention du visiteur reste le Portrait de jeune fille.

    De la datation du tableau à l’identité de la protagoniste en passant par son regard insistant, un mystère flotte en effet autour de cette toile depuis près de quatre siècles… “Il y a quelque chose de très intime dans le rapport avec le spectateur ici” commente Guillaume Kientz en observant l’œuvre. “Velázquez est la figure de proue du Siècle d’or espagnol. Parmi ses grands apports, on retient surtout sa capacité à renouveler, à révolutionner même le genre du portrait. C’est précisément pour cette raison qu’il a été engagé par Philippe IV afin de devenir le portraitiste officiel de la famille royale.” Le maître assouplit en effet une tradition picturale jusqu’alors rigide et froide. Au cours de sa formation à Séville dans l’atelier de Francisco Pacheco, Velázquez développe une esthétique d’abord imprégnée des scènes de genre et de la vie populaire.

    Un regard “trop” frontal

    Nommé peintre du roi, il abandonne par la suite ces genres considérés comme mineurs pour ne se consacrer qu’à l’art du portrait, dans lequel il conserve néanmoins sa touche lâche caractéristique, signature de son succès. L’occurrence de ce portrait anonyme, réalisé pendant ses années à la cour d’Espagne, interroge donc. Pourquoi l’artiste aurait-il peint un autre visage que celui d’une tête couronnée ? Si les spécialistes continuent aujourd’hui de s’interroger sur l’identité du personnage, une certitude demeure : la jeune fille était proche de l’artiste, probablement de sa famille. D’autant plus que le tableau est l’une des deux images d’enfant n’appartenant pas à la famille royale, et la seule qui ne représente pas uniquement un visage.

    “Cette enfant pose avec un regard beaucoup trop frontal pour qu’il s’agisse d’un portrait officiel” poursuit Guillaume Kientz. “On sent, dans cette représentation, quelque chose de familier et un fort magnétisme. Je me souviens notamment d’une écolière, en visite dans notre musée à New York, qui s’est demandé s’il s’agissait d’un portrait de la Joconde enfant. Cette analogie naïve souligne le caractère mystérieux et envoûtant du portrait, avec ce regard qui nous suit… C’est un peu notre Joconde, à la Hispanic Society. Il montre en tout cas à quel point Velázquez a révolutionné l’art du portrait avec cette patte extrêmement spontanée, informelle. Le vêtement est à peine ébauché.

    La présence hypnotique de la petite fille et son anonymat – certains spécialistes avancent qu’il s’agit d’une des petites filles du peintre – contribuent ainsi à la fascination du public pour ce tableau. Sans compter la virtuosité technique de Velázquez, que l’on remarque notamment sur la brillance des cheveux obscurs du modèle.

    Le tableau parsemé de nacre de Nicolás de Correa

    Au fil de l’exposition du musée Jacquemart-André, trois grandes salles dévoilent un pan du Siècle d’or espagnol moins connu du grand public. Sur les cimaises se dévoilent en effet des œuvres réalisées outre-Atlantique, dans les colonies des Amériques de la couronne hispanique. Au sein du premier espace, deux tableaux captivent particulièrement le regard. Éclairés par de subtiles lumières, ces derniers brillent de mille feux. “Ils ont été réalisés près du lac Titicaca. Nous pouvons en être certains car ils se composent de morceaux de nacre récoltés sur les coquillages de ses rives.” poursuit Guillaume Kientz.

    À la croisée de la peinture et de l’objet d’art, ces œuvres étincelantes s’avèrent ainsi bien différentes des tableaux que l’œil européen a l’habitude d’observer. Entre les touches de peinture, des morceaux de nacre habillent les vêtements, la vaisselle et l’architecture peints sur un panneau de bois, tout comme ils ponctuent les cadres qui les entourent. “Ces pièces incarnent la rencontre des techniques et des traditions artistiques entre l’Espagne et les Amériques”, considère ainsi le commissaire.

    Une œuvre incontournable des enconchados

    Lors de notre visite, des régisseurs repositionnent les spots destinés à éclairer le tableau Les Noces de Cana (1696) de Nicolás de Correa. L’ajustement des lumières provoque alors un scintillement de celui-ci, poussant notre guide à ajouter : “C’est la mise en scène parfaite pour comprendre les pratiques artistiques de l’époque sur ce continent ! Les artistes opéraient pour convertir les populations locales à la foi chrétienne. Il fallait donc user de leurs codes esthétiques, c’est-à-dire fabriquer des objets pour ainsi dire ‘magiques’, dont les composantes jouent avec les reflets de la lumière. Il faut imaginer ces œuvres dans des oratoires, des chapelles. Les rayons du soleil ou la lueur des bougies les faisaient vibrer.”

    À l’image des Noces de Cana de Correa, ce nouveau langage pictural, dit « enconchados » (terme dérivé du mot espagnol signifiant « coquillage »), s’inspire des laques japonaises Nanban. Ces images dévotionnelles vont également séduire les bourgeois européens. Dans un échange prolifique à travers l’Atlantique, elles s’exporteront en effet jusqu’en Espagne. “Ces détails nacrés permettent de souligner le côté sacré de ce qui est représenté au sein de ces enconchados. Ce qui est exceptionnel dans cette représentation de Correa, outre sa qualité, c’est qu’elle est signée et datée. Elle figure donc dans tous les livres documentant ce style. Ce qui en fait une œuvre extrêmement importante dans cette tradition picturale typiquement latino-américaine.

    Présentées parmi les trésors baroques de l’exposition signés Velázquez ou le Greco, ces toiles dévoilent au public français un aspect du Siècle d’or encore peu connu en Europe, et décentrent ainsi la perspective du visiteur, qui découvre, dans les salles suivantes, les codes esthétiques et iconographiques propres au continent.

    “Splendeurs du baroque. De Greco à Velásquez”, exposition jusqu’au 2 août 2026 au musée Jacquemart-André, 158, bd Haussmann, Paris 8e.