Art

20 jan 2026

Rencontre avec Arthur Hadade de Cur8, l’app qui secoue l’art contemporain

« Comment capter l’attention en quelques secondes en parlant d’art contemporain ? Arthur Hadade, cofondateur de Cur8, a trouvé la formule : un décryptage sans jargon qui transforme les néophytes en visiteurs de galeries. Entre le Spotify de l’art et le Strava des expositions, cette plateforme virale – à la fois application et réseau social – séduit les 18-35 ans… et les professionnels en quête d’un nouveau public.

  • propos recueillis par Alexis Thibault.

  • Qui est Arthur Hadade, l’homme derrière l’application Cur8 ?

    Il faut accrocher le spectateur en deux secondes, le saisir par le col avant qu’il ne scrolle machinalement vers la vidéo suivante. Mais que pourrait bien être ce hook capable d’attirer l’attention sur une exposition d’art contemporain dont on ne connaît ni l’artiste, ni les œuvres et encore moins le jargon intimidant qui les entoure ? C’est précisément le défi qu’a choisi de relever, avec une efficacité presque insolente, Arthur Hadade… À ses côtés : Thomas Delobel (cofondateur et CTO) et Dylan Grava (cofondateur en charge du design et du contenu).

    Lancé en 2024, Cur8 (jeu de mots avec curate), d’abord pensé comme une application, s’est prolongé en un compte Instagram qui compte aujourd’hui plus de 150 000 abonnés. Dans les colonnes de la presse, on parle d’un Spotify de l’art à destination des 18-35 ans, d’un répertoire d’événements savamment sélectionnés à ne surtout pas manquer.

    Le succès est massif, certes, mais il est surtout stratégique : pour les galeries, Cur8 est devenu un relais rare, une passerelle crédible vers un public qui ne s’intéressait pas spécialement à l’art et n’a désormais plus peur d’en parler. Car l’application, forte de ses 50 000 téléchargements, est devenue un organe de promotion très prisé par les galeries.

    Cur8 : traduire l’art contemporain sans l’appauvrir

    À 36 ans, ce Haut-Savoyard façonné par le ski a l’habitude des longues descentes et du risque, c’est pourquoi il raconte sans fard une trajectoire jalonnée coups d’essais, de projets avortés, de flops assumés et de quelques percées, à l’instar de Paco, réseau social où l’on partageait ce que l’on consommait au fil d’une journée, puis d’un embryon d’app de rencontres où les films, les morceaux de musique ou les livres remplaçaient les photos…

    Le point de départ d’Arthur Hadade n’est pas celui d’un initié : il pouvait décortiquer un album de rap pendant des heures, mais se sentait démuni face aux collections d’un musée. Cur8 naît justement de ce décalage, et s’en nourrit : traduire l’art contemporain sans l’appauvrir, le raconter sans l’aseptiser, en fabriquer des récits clairs, accessibles, et suffisamment séduisants pour donner envie à n’importe quel quidam d’entrer dans une galerie. L’application guide, contextualise et recommande. Instagram en devient la scène principale, avec des formats pensés pour capter l’attention… sans trahir la complexité. Rencontre.

    Pendant un an, nous avons apporté de la valeur à l’écosystème en produisant des vidéos gratuitement. Au départ, certaines galeries n’y croyaient pas du tout.Arthur Hadade

    L’interview d’Arthur Hadade, co-fondateur de l’application Cur8

    Numéro : L’art contemporain est réputé impitoyable avec les outsiders. Comment y avez-vous trouvé votre place ?
    Arthur Hadade : Je ne vous cache pas que j’étais terrorisé avant de pousser les portes d’une galerie pour tourner ma première vidéo. Mais le premier défi était justement de franchir cette barrière mentale : “J’y vais, je sors mon téléphone et, si on me regarde de travers, ce n’est pas grave.” Dès le lancement du projet, j’ai aussi sollicité mes amis galeristes et collectionneurs… Peu à peu, mon regard s’est aiguisé et je saisissais mieux les mécanismes à l’œuvre. J’ai d’ailleurs été agréablement surpris par l’accueil chaleureux que m’ont réservé les professionnels du secteur de l’art. Avec le recul, cela s’explique : la plupart ont conscience que nous vivons une période de mutations et de ralentissement économique…

    Que voulez-vous dire par là ?
    Au bout de quelques mois, alors que nous n’avions même pas encore d’application et à peine 3 000 followers sur TikTok, la galerie Perrotin nous invite à sa preview. Elle nous propose aussi d’interviewer ses artistes. Idem avec Art Basel : nous n’avions pas encore un an d’existence qu’ils nous proposaient déjà de guider les joueuses du PSG à travers la foire. Je devais de l’équipe professionnelle à travers la foire. Les professionnels du milieu de l’art contemporain veulent communiquer de manière radicalement différente et s’adresser à d’autres publics. Simplement, ils n’avaient pas forcément les moyens de le faire.

    Pour moi, vulgariser, c’est abaisser le niveau exigé pour comprendre quelque chose. C’est niveler vers le bas. Démocratiser, c’est l’inverse : c’est donner accès à ce qui semble difficile, c’est niveler vers le haut.” Arthur Hadade

    Avez-vous parfois le sentiment que les institutions se servent de vous ?
    Nous avons conçu Cur8 comme un échange de bons procédés. Quand une galerie comme Perrotin vous ouvre ses portes, elle est ravie que vous réalisiez une vidéo mettant en lumière son programme, et vous, de votre côté, vous êtes heureux de l’évoquer, car cela vous rend plus légitime. En 2025, notre communauté s’est d’ailleurs considérablement élargie et couvre désormais tout le spectre des âges. Nous comptons autant de membres de plus de 55 ans que de 18 à 24 ans. Nous avons mis près d’un an à développer un modèle économique. Pour que ce travail puisse se poursuivre, il devait être viable financièrement. Il était donc essentiel de structurer une offre commerciale et que les galeries nous accompagnent dans cette démarche.

    À propos de la vulgarisation de l’art contemporain.

    Quelles sont les principales critiques que l’on a pu vous adresser ?
    Pendant un an, nous avons apporté de la valeur à l’écosystème en produisant des vidéos gratuitement. Au départ, certaines galeries n’y croyaient pas du tout. “Les réseaux sociaux ? Personne ne viendra dans ma galerie parce qu’il a vu un truc en ligne. Et si quelqu’un vient comme ça, ce n’est pas un visiteur que j’ai envie d’avoir.” J’ai recroisé récemment un galeriste qui m’a finalement contacté pour travailler avec nous, un an après m’avoir dit qu’il n’y croyait absolument pas. Je lui ai rappelé notre échange de l’année précédente : “Ah bon ? Tu es sûr que c’était moi ? Ce n’est pas mon genre…

    Dans le monde de l’art, il faut des années pour bâtir une réputation, une crédibilité. Mais un seul faux pas peut tout faire s’effondrer.Arthur Hadade

    Quelle différence faites-vous entre la “vulgarisation” et la “démocratisation” ?
    J’essaie de donner envie à un maximum de gens d’aller voir de l’art. Personnellement, j’ai vraiment découvert et expérimenté l’art en arrivant à Paris, vers mes 20 ans. En Haute-Savoie, où j’ai grandi, il n’y avait pas grand-chose à voir en matière d’art. Pour moi, vulgariser, c’est abaisser le niveau exigé pour comprendre quelque chose. C’est niveler vers le bas. Démocratiser, c’est l’inverse : c’est donner accès à ce qui semble difficile, c’est niveler vers le haut. Je ne me considère pas du tout comme un expert de l’art contemporain, je suis un étudiant. Et c’est précisément la raison de notre succès, je pense : on est tous des outsiders dans l’équipe. On s’attache à apporter du fond, mais avec une forme volontairement accessible – pas de jargon, des phrases courtes et simples, pas de tournures complexes.

    Les expositions les plus plébiscitées par le public.

    Vous avez récemment couvert l’exposition du programme Reiffers Art Initiatives avec les artistes Miles Greenberg et Daniel Buren. Comment s’est faite cette collaboration ?
    J’ai toujours suivi le programme Reiffers, et l’exposition avait vraiment l’air intéressante. Nous avons remarqué que la performance artistique est un sujet qui accroche vraiment l’audience. Ici, c’est la chanteuse Yseult qui était au cœur du projet. Il fallait donc forcément prendre cette porte d’entrée. Cette exposition s’inspire d’un texte contenant une description complètement abjecte de la femme noire, avec tous les clichés imaginables. Et l’artiste renverse ces codes. Visuellement, c’est puissant : Yseult se roule dans l’eau et dans la terre. Ensuite, nous avons raconté le projet de mentorat Reiffers Art Initiatives plus en détail.

    Le marché de l’art a longtemps reposé sur un principe : créer du mystère et de l’inaccessibilité.” Arthur Hadade.

    Parvenez-vous à identifier quelles expositions attirent le plus le public ?
    Il y a plusieurs facteurs qui touchent à différentes typologies d’expositions. D’abord, les gros noms et les grandes institutions : Fondation Louis Vuitton, Bourse de Commerce, Palais de Tokyo. Ça marche très bien, presque par essence, parce que les gens les connaissent déjà. Et comme ce sont des sujets familiers, nos vidéos sur ces institutions performent mieux, ce qui renforce encore leur visibilité. Une de nos premières vidéos à faire plusieurs centaines de milliers de vues, c’était David Hockney à la Fondation Vuitton. Ça s’auto-alimente : institution reconnue, vidéo qui marche mieux, expo qui attire encore plus. Ce sont nos valeurs sûres, et c’est pour ça que ces institutions sont parmi nos premiers partenaires. Pour les galeries plus confidentielles, c’est presque aléatoire… 

    Vraiment ?
    Parfois, des sujets a priori obscurs rencontrent un succès inattendu, simplement parce que vous parvenez à les aborder sous un angle inédit. Prenez cette exposition de la galerie Charlot, spécialisée dans l’art numérique, un créneau pourtant très niche : elle a figuré parmi nos contenus les plus performants en 2025. Nous ne biaiserons jamais notre sélection en fonction d’un partenariat financier. Jamais. C’est l’un des fondements même de Cur8. Si nous devions accepter n’importe quel projet dès lors qu’il est rémunérateur, nous perdrions instantanément la confiance de notre audience. Ce qu’elle apprécie chez nous, c’est précisément cette curation rigoureuse : une sélection fiable qui lui évite d’avoir à trier elle-même. Dans le monde de l’art, il faut des années pour bâtir une réputation, une crédibilité. Mais un seul faux pas peut tout faire s’effondrer. »

    Les perfomances et l’opacité du milieu de l’art contemporain

    Le monde de l’art contemporain reste extrêmement opaque. On évoque rarement les coûts de production des œuvres, encore moins les prix réels des transactions… Le public est-il avide de transparence ?
    Il y a trois ou quatre ans, lorsque le marché connaissait une bulle spéculative, où des œuvres s’arrachait à des prix stratosphériques, sans toujours justifier leur valeur, ce système reposait sur un principe : créer du mystère, de l’inaccessibilité. Les galeries jouaient la montre : “Cette pièce vous intéresse ? Je vous inscris sur liste… mais dix collectionneurs vous précèdent. Nous en reparlerons. Au fait, que collectionnez-vous déjà ?” Tout était calculé pour générer de l’engouement. Et l’art excellait dans cet exercice, bien plus que le luxe. Ça fonctionnait, car l’argent coulait à flots : les acheteurs se battaient pour acquérir les pièces, quitte à surpayer.

    Puis la crise est arrivée…
    En tout cas les collectionneurs ont ouvert les yeux : “Qui sont ces dix prénommés avant moi ? Spoiler : personne. Alors cette œuvre que vous tentez de me vendre 20 % plus cher, je la négocie à -15 %, ou je passe mon chemin. Trop risqué, et votre valorisation relève du délire.” Vous pouvez comparer cette situation avec le luxe : il y a dix ans, les marques cultivaient l’opacité, le rêve inaccessible. Aujourd’hui, sur TikTok, elles dévoilent leurs coulisses, surfent sur les tendances en direct des défilés. Le secteur a compris qu’il fallait bousculer ses codes. L’art, toutefois, commence tout juste à l’admettre, avec un temps de retard sur les stratégies de communication, mais la prise de conscience est bien réelle.

    Votre concept pourrait-il s’ouvrir à d’autres disciplines ?
    Je pense qu’il pourrait surtout s’ouvrir à d’autres villes et couvrir la planète entière. C’est vraiment notre vocation. Le prochain objectif sur la liste, c’est d’ouvrir une antenne à New York l’année prochaine et de recruter des gens sur place. Il faudra lever des fonds pour ça…