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Rencontre avec Ella Rumpf, étoile montante du cinéma français
En 2016, Ella Rumpf crevait l’écran dans Grave (2016), remarquable long-métrage de Julia Ducournau. Incarnant un personnage fort et dérangeant, elle posait le premier jalon d’une trajectoire menée au fil de choix audacieux et sans concession. Récompensée par le César de la meilleure révélation féminine en 2024, l’actrice franco-suisse éblouit aujourd’hui dans le très attendu Coutures (2026) d’Alice Winocour, et s’affirme encore davantage comme une actrice fascinante du cinéma européen.
Portraits Natasha Kot.
texte par Olivier Joyard,
réalisation par Rebecca Bleynie.

Ella Rumpf, une actrice à suivre à l’affiche du film Coutures
Une actrice en pleine possession de ses moyens ne se reconnaît pas uniquement à son temps de présence à l’écran, ni même aux remous spectaculaires causés par ses scènes. La trace laissée en nous est plus importante, le souvenir d’un corps, d’une voix, d’un imaginaire. Voilà ce dont est capable Ella Rumpf dans Coutures (2026), le nouveau film d’Alice Winocour. Situé dans le milieu de la mode, ce récit choral est centré sur le personnage de Maxine, réalisatrice américaine interprétée par Angelina Jolie.
Juste après avoir débarqué à Paris pour réaliser un court-métrage avec une marque, elle apprend qu’elle souffre d’un cancer. Ella Rumpf joue Angèle, une makeup artist qui croise parfois l’héroïne, puis repart. On apprend quelques bribes sur son désir d’écrire, sa manière unique de prêter attention aux états d’âme des mannequins. Et c’est assez pour qu’elle reste gravée en nous. Après avoir obtenu le César de la meilleure révélation féminine en 2024 pour sa prestation dans Le Théorème de Marguerite (2023), Ella Rumpf confirme à 31 ans que l’avenir lui appartient.

La star du film Des preuves d’amour
La jeune femme franco-suisse a été appelée par la cinéaste Alice Winocour (Proxima, Revoir Paris) deux mois avant le tournage de Coutures (2026), alors qu’elle sortait de l’expérience forte d’un premier rôle partagé avec Monia Chokri dans Des preuves d’amour (2025) d’Alice Douard. Elle s’est alors plongée sans retenue dans le travail.
“Ce que je trouve intéressant avec mon métier d’actrice, c’est que tu peux apprendre un autre métier en même temps, nous explique-t-elle. Il y a des films où il est pertinent de travailler longtemps en amont. Et d’autres où l’énergie juste est aussi la plus spontanée. Pour Coutures, je me suis placée entre les deux. Il y avait quelque chose d’assez fluide et libre dans la manière dont Alice Winocour nous laissait trouver ce qu’on avait envie de montrer à l’écran.”
“Ce que je trouve intéressant avec mon métier, c’est que tu peux en apprendre en même temps.” Ella Rumpf
Une question de gestes, de crédibilité, mais pas seulement. Comme si, en imitant à la perfection les rituels d’une maquilleuse, la comédienne pouvait faire apparaître la fiction en palimpseste, nous raconter une histoire parallèle à celle déployée par le film.
“Pour moi, une actrice est aussi une narratrice, confirme-t-elle. Il y a le scénario, et derrière, la petite touche personnelle. Pour Coutures, j’avais envie de pousser encore un peu ce qui était déjà écrit dans le scénario, pour que la recherche de sens d’Angèle soit palpable, que l’on ressente à travers mon interprétation qu’elle vit peut-être ses derniers mois dans le métier. Elle est habitée par d’autres rêves. Elle représente tous les travailleurs de l’ombre.”

Des rôles de femmes libres
Parfois, la touche personnelle d’Ella Rumpf passe par des détails qui n’en sont pas, comme le choix d’une paire de lunettes plus “geek” dans Le Théorème de Marguerite (2023), pour que son personnage de mathématicienne géniale n’ait pas l’air trop branché. “Elle venait de la campagne, pas de Paris. Je suis allée dans des magasins de lunettes pour trouver la bonne paire. C’est intuitif…” Cette implication dans les rôles, y compris pour des questions que d’autres mettraient de côté, permet à Ella Rumpf de développer un discours assez fin sur les films.
Concernant Coutures, l’actrice révélée par Grave en 2016 (elle jouait la grande sœur de l’héroïne adolescente) met en avant la question du soin. “J’ai l’impression que ce sujet porte le film. Le soin nous tient les unes et les autres. Comment préserver un espace commun dans un monde très individualiste ? Dans la mode, tout brille, mais ces femmes payent un certain prix, elles s’épuisent. Angèle comprend tout cela et le ressent. En même temps, elle reste fascinée. Ce mouvement est assez typique du monde actuel. Pour moi, ce que filme Alice Winocour représente une métaphore de notre société, à travers nos besoins de se connecter.”

Une apparition dans le film Grave
Dans un de ses films précédents, Des preuves d’amour (2025), Ella Rumpf se mettait dans la peau d’une future mère dans un couple lesbien. Sa compagne, interprétée par Monia Chokri, portait l’enfant. Son personnage s’interrogeait de plus en plus intensément au fil du récit sur sa propre place, avec une manière impressionnante de nous emporter dans ses dilemmes. Toujours une recherche de sens pour celle qui a souvent travaillé avec des réalisatrices depuis le début de sa carrière. En plus de Julia Ducournau pour Grave, son premier film en français, on l’a donc vue chez Anna Novion (Le Théorème de Marguerite) et chez les deux Alice (Douard et Winocour).
Un hasard ? Oui et non. “J’aime les femmes. [Rires.] Je crois que j’ai toujours recherché des histoires qui, d’une maniere ou d’une autre, militent pour un certain féminisme. Ou en tout cas des personnages de femmes que je trouve fortes et qui me font rêver, me donnent envie.” Ella Rumpf appartient à une génération née au cinéma en même temps que le mouvement MeToo, ce qui n’a rien de neutre.
“Je ressens très fortement les enjeux liés à mon genre, dans le regard et les histoires.” Ella Rumpf
“J’ai commencé à une période où énormément de réalisatrices ont obtenu une place pour s’exprimer. Nous nous sommes retrouvées dans notre envie mutuelle de raconter des histoires d’une autre manière, du point de vue des femmes. Et ça ne veut pas dire que je n’aime pas travailler avec les hommes. C’est juste que je ressens très fortement les enjeux liés à mon genre, dans le regard et les histoires. Certaines femmes ne le ressentent pas ainsi. Moi, j’ai toujours éprouvé une envie folle d’accomplir plein de choses merveilleuses et de partir à l’aventure. J’ai trouvé des rôles de femmes qui m’ont inspirée. Je crois vraiment que le cinéma est un endroit très fort qui peut nous transmettre des énergies.”

Une passion pour Xavier Dolan et Pasolini
Cette sensation de liberté offerte par le cinéma vient de loin chez Ella Rumpf, qui raconte une enfance en Suisse, au cours de laquelle Sa mère française lui montre des films et l’initie au pouvoir magnétique des images. Elle croise les œuvres du Polonais Andrzej Wajda, de Pier Paolo Pasolini, de Chaplin ou de Fellini. Plus tard, elle verra comme un choc Les Amours imaginaires (2010) de Xavier Dolan. Après quelques mois passés en Angleterre pour commencer à apprendre le métier de comédienne, la jeune femme trace sa route.
Une décennie plus tard, sa quête est loin d’être terminée, entre cinéma français et castings internationaux – on l’a vue notamment dans la série Succession (2018-2023). “Je me suis rendu compte à quel point faire du cinéma c’est aussi s’intéresser à l’histoire, à la politique, à la psychologie, au monde dans lequel on vit.” Son approche reste vivante, ouverte aux vents, sans certitudes particulières.
“Dans un de mes derniers films, raconte-t-elle, je n’étais pas sûre tout de suite de la manière dont je voulais dessiner mon personnage. Parfois je sais, parfois je ne sais pas. Il arrive que ça se dessine pendant qu’on travaille : on dirige un peu tous les jours la couleur de son personnage. Est-ce qu’il va être brillant ou est-ce qu’il va être mat ? Va-t-il être extravagant ou introverti ?” Jouer, pour Ella Rumpf, c’est tout remettre en jeu. Il fallait y penser.
Coutures d’Alice Winocour, au cinéma le 18 février 2026.