1 mai 2026

Bjarke Ingels, l’architecte du nouveau New York

Il fait partie des “starchitectes” que les institutions culturelles, les pouvoirs publics et les promoteurs immobiliers s’arrachent de par le monde. Convaincu que le respect de la planète ne rime pas avec un puritanisme punitif, Bjarke Ingels a forgé le succès de son agence BIG avec des projets alliant performances énergétiques et hédonisme. À New York, où le Danois réside en partie, ses constructions participent à remodeler le paysage urbain.

  • Par Grant Johnson , 

    Portraits par Rasmus Weng Karlsen .

  • L’architecture selon Bjarke Ingels : un oxymore

    Bjarke Ingels résume volontiers sa conception de l’architecture en un seul mot : oxymore. “L’oxymore, explique-t-il, associe des éléments en apparence incompatibles ou contradictoires pour les intégrer dans des concepts holistiques et novateurs.” Mais si ce terme l’a accompagné tout au long de sa carrière, c’est moins comme un slogan que comme un raccourci décrivant le fonctionnement même de son cabinet d’architecture.

    Depuis la fondation de Bjarke Ingels Group (BIG) à Copenhague, en 2005, le maestro danois a bâti une agence internationale couvrant des secteurs a priori hétérogènes : développements immobiliers de grande envergure, programmes d’infrastructures publiques et projets culturels à forte visibilité. En 2023, BIG employait plus de 700 personnes. Aujourd’hui, le groupe possède des bureaux à Copenhague, New York, Londres, Barcelone, Shanghai, entre autres, assurant sa capacité d’action à travers le monde.

    Une autre expression revient souvent lorsqu’on évoque Bjarke Ingels : celle de “durabilité hédoniste”. Dès le début des années 2010, l’architecte prenait ainsi position contre l’idée reçue selon laquelle la responsabilité environnementale imposerait nécessairement l’inconfort, la pauvreté formelle ou la réduction des usages. Pour lui, au contraire, la performance environnementale peut aller de pair avec le plaisir des usagers.

    La révolution CopenHill

    Cette conviction trouve sa pleine expression dans une usine de valorisation énergétique des déchets construite par BIG à Copenhague, baptisée CopenHill, également connue sous le nom d’Amager Bakke. Opérationnelle depuis 2019, l’installation traite environ 400 000 tonnes de déchets par an et alimente quelque 160 000 foyers en chauffage urbain et plus de 62 000 en électricité. En parallèle de ces services, le bâtiment a été conçu comme un véritable équipement public.

    En effet, son toit en pente comporte une piste de ski artificielle et plusieurs itinéraires de randonnée. Tandis qu’un mur d’escalade est intégré à l’une de ses façades extérieures. Alors que, au moment où nous le rencontrions, les jeux Olympiques d’hiver de Milan se dérouleraient dans moins de deux semaines, l’architecte évoque ce projet avec l’humour qui le caractérise : “Il est notoire, dit-il, que le Danemark ne remporte jamais de médailles aux JO d’hiver. J’espère qu’un jour nous réussirons à changer cela car désormais on peut skier à Copenhague.

    Bjarke Ingels est bien connu pour parler d’architecture de façon directe, en des termes accessibles. Alors que nombre de ses confrères doivent leur réputation à des travaux universitaires ou à des propositions très théoriques, sa carrière se définit avant tout à travers des bâtiments achevés, souvent de grande envergure et réalisés dans des contextes complexes sur le plan politique, environnemental ou commercial. Cette priorité donnée à la concrétisation des projets a largement contribué à la croissance de BIG ces vingt dernières années.

    La VIA 57 West, l’un des plus grands programmes résidentiels édifiés à Manhattan

    Sa première vraie percée aux États-Unis est liée à la construction de VIA 57 West, un complexe résidentiel implanté dans l’ouest de Manhattan. En 2010, Bjarke Ingels s’est installé à New York pour superviser ce projet qui fut achevé en 2016, avec pour commanditaire la société immobilière The Durst Organization. Situé au 625 West 57th Street, entre la Onzième et la Douzième Avenue, VIA 57 West occupe un bloc entier, avec vue sur l’Hudson. Le bâtiment, d’une hauteur totale d’un peu plus de 142 mètres, comporte 709 appartements répartis sur 34 étages. Avec une surface totale de 77 110 mètres carrés, c’était, à l’époque de sa construction, l’un des plus grands programmes résidentiels jamais édifiés sur l’île de Manhattan.

    Ses bâtiments se déploient autour d’une cour-jardin d’environ 2 000 mètres carrés, conçue pour favoriser la luminosité et la circulation de l’air ainsi que pour offrir aux résidents des espaces extérieurs communs. Bjarke Ingels qualifie l’édifice de courtscraper”, un terme qui décrit des logements construits autour d’une “cour”, selon une configuration fréquente en Europe, mais avec la hauteur et la densité caractérisant les gratte-ciel américains. Sa forme de tétraèdre incliné répond à la fois aux contraintes urbanistiques, à la nécessité de dégager des perspectives visuelles et à la volonté de privilégier la lumière naturelle. L’ensemble s’élève vers un unique sommet décentré, tout en s’ouvrant largement sur le fleuve.

    Bjarke Ingels et BIG, acteurs majeurs du marché immobilier new-yorkais

    VIA 57 West a imposé BIG comme un acteur majeur du marché immobilier new-yorkais, introduisant en outre plusieurs thèmes que l’on verra réapparaître dans des réalisations ultérieures d’Ingels pour la ville : une volumétrie non conventionnelle née des obligations réglementaires, une forte densité résidentielle, conçue pour assurer le confort et la convivialité, et une architecture positionnée à la fois comme produit commercial et comme geste d’urbanisme.

    Peu après l’achèvement de ce projet, BIG s’est vu confier à New York une commande d’un tout autre genre. Après le passage de l’ouragan Sandy, en 2012, l’agence a été choisie dans le cadre de Rebuild by Design, le programme d’aménagement des rives de Manhattan, afin d’élaborer une stratégie de protection contre les inondations.

    Officiellement baptisé BIG U, et plus couramment appelé The Dryline (“la ligne sèche”), le projet consistait en un système de défense contre les crues tout autour de la pointe sud de Manhattan, de l’extrémité ouest de la 57e Rue, sur les bords de l’Hudson, à l’extrémité est de la 42e Rue, le long de l’East River. Plutôt qu’une digue continue, le dispositif proposait une succession d’accotements paysagers, de barrières anti-inondations “déployables” et d’espaces publics destinés, en temps normal, à l’agrément des quartiers riverains – et à leur protection en cas de tempête.

    The Spiral, un mastodonte architectural

    Bien que le projet ait ensuite été revu et restructuré lors des différentes phases de sa mise en œuvre sous la supervision de la Ville et du gouvernement fédéral, certains éléments du concept initial ont été conservés. Les travaux ont commencé au début des années 2020 dans le cadre du plan de Résilience côtière de l’East Side (ESCR), qui intègre des mesures de protection des berges, de nouveaux espaces verts et l’amélioration des infrastructures riveraines sur le Lower East Side. Pour Ingels, cette commande a marqué le déploiement de ses interventions new-yorkaises au-delà du secteur immobilier privé pour les étendre aux infrastructures publiques à grande échelle, en faisant le lien entre conception architecturale, adaptation climatique et politiques publiques.

    À New York, l’immeuble le plus haut conçu par BIG est à ce jour The Spiral, une tour de bureaux située au 66 Hudson Boulevard, dans le complexe d’Hudson Yards. Achevée en 2023 avec le promoteur Tishman Speyer, elle compte 66 étages, culmine à 314,4 mètres exactement, et offre, entre autres, à peu près 260 000 mètres carrés de bureaux. The Spiral se caractérise par une suite ininterrompue de terrasses s’enroulant en diagonale autour des façades extérieures de l’édifice, de la base au sommet, et auxquelles on peut, dans la plupart des cas, accéder directement depuis les étages de bureaux.

    Espaces extérieurs et flexibilité des usages

    Cette architecture a été pensée spécifiquement pour répondre aux attentes contemporaines en relation avec les environnements de travail, faisant la part belle aux espaces extérieurs et à une forme de flexibilité des usages. En 2023, le bâtiment a reçu le niveau de certification Gold, selon la norme internationale LEED (Leadership in Energy and Environmental Design). Bjarke Ingels le décrit comme une transition “entre High Line et skyline”, renvoyant à la fois à sa proximité avec la coulée verte suspendue (la High Line) et à la géométrie étagée de ses terrasses qui s’élèvent vers le ciel…

    Un peu plus loin sur le parcours de cette même coulée verte, BIG a livré l’ensemble One High Line : deux autres tours, résidentielles cette fois, au no 76 de la Onzième Avenue, en bordure ouest de Chelsea. Développées par le promoteur HFZ Capital Group et achevées en 2023, les deux tours de ce projet – dont l’une compte 36 étages et la seconde dix de moins – sont reliées à leur base par un podium commun. Elles semblent s’écarter l’une de l’autre dans un subtil mouvement de vrille, comme si elles voulaient s’assurer une meilleure vue.

    La rotation des planchers de chaque tour a en effet été pensée pour, à chaque étage, optimiser la vue sur l’Hudson et limiter le vis-à-vis entre les appartements, tout en respectant les contraintes urbanistiques et en tenant compte de la proximité du site avec la High Line. Revêtues de panneaux en travertin et en métal aux tons de bronze, ces constructions rompent avec les architectures majoritairement vitrées des programmes récents du sud de l’Upper West Side.

    Une vie entre New York et Copenhague

    Le succès de BIG tient certainement également à cette vision de l’architecture, que Bjarke Ingels résume en une seule phrase : “Concevoir un espace ou un lieu, c’est donner une forme à un endroit du monde où l’on aimerait soi-même vivre un jour.” Cette idée sous-tend entièrement BIG Atlas, l’importante monographie de 504 pages parue aux éditions Phaidon ce printemps, qui rassemble l’intégralité des projets réalisés par l’agence durant ses vingt premières années d’existence. Contrairement à de précédentes publications comme Yes Is More – An Archicomic on Architectural Evolution (éd. Taschen, 2009) ou Formgiving – An Architectural Future History (éd. Taschen, 2020), qui mêlaient réalisations effectives, propositions et architecture spéculative, l’ouvrage BIG Atlas se concentre exclusivement sur des bâtiments achevés.

    Malgré l’importante expansion internationale de BIG, Bjarke Ingels continue de partager son temps entre Copenhague et New York. Et c’est peut-être dans le contraste fondamental qui existe entre ces deux villes que le maestro puise sa vision très particulière de sa profession. New York, ville dense, verticale et intensément bâtie, portée par des dimensions superlatives et une grande énergie économique ; et Copenhague, marquée par la prépondérance du bien-être social, où, notamment, les infrastructures cyclables sont omniprésentes, sont à ses yeux deux modèles qui ne s’excluent pas.

    Que j’atterrisse à Copenhague ou à l’aéroport JFK, dans les deux cas, j’ai toujours l’impression de rentrer chez moi”, explique cet homme chanceux. Quelles que soient les métropoles, les typologies de bâtiments ou les échelles de construction auxquelles il s’attelle, Bjarke Ingels prouve, à travers son œuvre, à quel point l’oxymore est pour lui davantage qu’une simple théorie : un mot d’ordre qu’il met en pratique, résolument.

    Réalisation Jean Michel Clerc. Assistant photographe : Alex Marcus Magnier. Assistante réalisation : Sophia Maria Christin Edens. Production : Christian Hoyer et Mikkel Heriba.