17 juin 2026

Amazones : anatomie d’un mythe au musée Fragonard

Jusqu’au 20 septembre 2026, la nouvelle exposition sur musée Fragonard revient sur le mythe de l’Amazone et sur son influence sur le vestiaire féminin.

  • Par Samuel François.

  • Au musée Fragonard, une icône de l’histoire arlésienne

    Pour la troisième exposition qu’il présente dans l’écrin arlésien du musée Fragonard de la mode et du costume, Clément Trouche, son directeur, choisit d’explorer un sujet qui trouve un écho particulier dans l’histoire de la ville d’Arles et de la Camargue : les amazones, cavalières et icônes de mode.

    Depuis le milieu du 20e siècle, les femmes ont en effet conquis leur place dans le monde des manades. Les Reines d’Arles paradaient – et paradent encore – à cheval et en amazone le jour de leur couronnement. Cette pratique de la monte en amazone connait d’ailleurs un engouement nouveau : l’Antique Confrérie des Gardians de Camargue abrite en effet depuis 2001 un groupe de femmes et de filles de gardians performant des spectacles de dressage en amazone.

    Pour cette exposition, Clément Trouche a fait appel à Valerio Zanetti, docteur en histoire à l’université d’Oxford, dont le sujet d’études est l’équipage équestre féminin au Grand Siècle, afin de concevoir une exposition tout à la fois passionnante, légère et érudite.

    L’évolution du vêtement équestre féminin au fil de l’exposition

    Illustrée par de nombreux prêts de pièces exceptionnelles issues de divers musées français, anglais et suédois, de collections privées ainsi que d’archives de la maison Fragonard et de maisons de mode prestigieuses, l’exposition retrace chronologiquement l’évolution du costume des cavalières de la Renaissance à nos jours, en s’attachant plus particulièrement à trois siècles déterminants – et témoigne, parallèlement à celle-ci, de l’histoire de l’émancipation des femmes.

    Le 17e siècle où, sous l’impulsion de Louis XIV, la cavalière en équipage de cheval devient une amazone de cour et un archétype d’élégance à la française. Le 18e, où l’habit des cavalières dérive de celui des hommes, s’adapte au quotidien et devient une tenue émancipatrice et finalement révolutionnaire. Le 19e siècle enfin, âge d’or des amazones, où les fluctuations de la mode feront évoluer le costume de l’écuyère, qui finira par devenir un incontournable de la panoplie des élégantes.

    La déambulation commence ainsi par un cabinet de curiosité qui explore les références au mythe antique, à l’histoire des amazones et aux figures des cavalières arlésiennes. Se mêlent alors buste antique, évocations mythologiques (dont une esquisse d’amazonomachie peinte par Eugène Delacroix), gravures d’époques diverses, photographies et objets (on peut y admirer une merveilleuse cravache ombrelle des années 1870) et pièces textiles (dont le costume de “rejoneadora” – toréador équestre – porté par Emma Calais des années 1940).

    Les amazones, entre mythe et réalité

    La visite se poursuit à l’étage, où sont présentés tableaux et pièces d’archives dans une scénographie délicatement didactique. Pour le 17e siècle, et pour pallier le manque de pièces ayant survécu au passage du temps, c’est en regard d’une exceptionnelle galerie de portraits équestres de dames nobles en habit d’amazones signés Pierre Mignard (1612-1695) et Joseph Parrocel (1646-1704) que les commissaires d’exposition ont fait appel à deux artisans d’exception (Adrien Chombart de Lauwe, tailleur spécialiste de costumes historiques, et Cyrielle Bonan, plumassière historique) pour recréer un costume équestre d’apparat et une coiffe de plumes.

    On apprend ainsi que c’est non seulement la référence aux guerriers (et guerrières) antiques, à leurs casques à cimiers de plumes, dont le 17e a la passion, mais aussi la récente découverte de l’Amazonie et du savoir faire plumassier de ses peuples natifs qui ont fait naitre cette vogue extravagante, dont témoigne sous nos yeux la recréation du panache de la Grande Mademoiselle (Anne-Marie-Louise d’Orléans, 1627-1693).

    Là où les vêtements équestres féminins du Grand Siècle sont avant tout des tenues directement empruntées au vestiaire masculin – et donc d’un apparat extrême (brocards, broderies, rubans et garnitures) –, la tenue de l’amazone du 18e siècle s’inspire plus du costume militaire et est progressivement adoptée au quotidien, pour le voyage ou les bals.

    Du costume militaire à la redingote

    En témoignent en effet les pièces présentées dans la suite de l’exposition. La redingote (riding coat) deviendra, sur fond de rivalité franco-anglaise et d’anglomanie, la nouvelle pièce vestimentaire plébiscitée, jusqu’à devenir un vêtement égalitaire, puis revendicatif pour les femmes pendant la Révolution française. Les costumes ici rassemblés enchantent l’œil par la variété des couleurs et la délicatesse des détails si caractéristiques du raffinement du 18e siècle.

    Le 19e siècle puisera aussi une grande inspiration dans le vêtement militaire (brandebourgs, couleurs) et verra l’invention de pièces nouvelles : le spencer, la jupe d’amazone (l’usage du biais permettant de réduire le métrage de tissu, nécessaire, tout en garantissant plus d’aisance lors de la chevauchée), et érigera l’amazone en véritable icône de mode. Se côtoient ainsi – et témoignant des fluctuations extrêmes de la silhouette de ce siècle –, robe d’équitation à taille empire, tenues romantiques à taille cintrée et manches gigot, hauts de formes, et jupes tablier, pour finir au tournant du siècle par une tenue beaucoup plus athlétique et épurée.

    Des silhouettes contemporaines viennent dialoguer par surprise avec les pièces historiques, ainsi un tailleur vert sombre signé Azzedine Alaïa, à taille cintrée, col officier, grand revers et manches ballon se fond à merveille parmi les tenues d’amazone du 19e siècle.

    Un hommage aux femmes de Camargue

    Tout au long de l’exposition, les souvenirs de cavalières émérites et célèbres sont convoqués par des objets comme la selle de la Reine Christine de Suède, l’“amazone du nord”, le portrait de la duchesse de Lavallière, ou le dolman et la selle gainée de velours rouge de l’impératrice Eugénie.

    Pour fermer le parcours, et en hommage aux femmes de Camargue, le directeur du musée a invité le duo d’artistes Pierre et Florent qui ont imaginé Cavalcade, une œuvre mêlant photographie et vidéo, où 5 amazones de tous âges se racontent et posent pour une série de portraits en majesté – et en tenue sur un cheval figuré, caparaçonné de leurs souvenirs.

    Pour un éclairage encore plus érudit, le catalogue (conçu sous la direction de Valerio Zanetti) complète de façon passionnante l’exposition. Il fait ainsi appel à de nombreux chercheurs et explore des thématiques précises (“l’air ou la chasse de la duchesse de Nicole de Lorraine”, “la cravache féminine dans l’Angleterre victorienne”, ou encore “l’amazone de dos”).

    “Amazones ! Cavalières et icônes de mode”, exposition jusqu’au 20 septembre 2026 au musée de la Mode et du costume – Fragonard, 16 Rue de la Calade, 13200 Arles.