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Blokecore : comment s’impose cette tendance mode inspirée du football ?
De la tribune à la rue, le maillot de football s’impose comme une pièce mode incontournable. Portée par TikTok et la nostalgie des années 90, la tendance blokecore — ce style inspiré des supporters britanniques — dépasse le simple effet de mode pour devenir un phénomène culturel, que décrypte David Bellion, à l’occasion de la Coupe du monde 2026.
par Nathan Merchadier.

Blokecore : le foot comme esthétique
Longtemps relégué aux tribunes, le maillot de football s’impose aujourd’hui comme l’une des pièces les plus convoitées de notre vestiaire. Portée par TikTok et nourrie d’une nostalgie des années 90, la tendance blokecore dans la mode, qui désigne un style inspiré des supporters britanniques mêlant maillots de foot et pièces sportswear, s’impose aujourd’hui comme un véritable phénomène culturel.

La trajectoire fascinante de David Bellion
Dans les années 2000, son nom résonnait davantage dans les stades de football anglais que dans les hautes sphères de la mode. Pour cause, il a évolué au poste d’attaquant dans la prestigieuse équipe de Manchester United, puis à Nice et Bordeaux avant de poursuivre sa carrière en tant que directeur créatif au Red Star FC. Aujourd’hui, David Bellion s’est éloigné des vestiaires et officie en tant que conseiller artistique.
Il se murmure même qu’il est devenu l’une des figures incontournables du microcosme parisien où mode, sportswear et culture se côtoient. Alors que la Coupe du monde 2026 bat son plein aux États-Unis, au Mexique et au Canada, Numéro s’est naturellement entretenu avec le plus cool des ex-footballeurs pour décrypter le phénomène blokecore, cette tendance qui a fait sortir le maillot de foot des tribunes pour l’installer définitivement dans nos dressings…

Comment David Bellion est passé du football à la mode
Tout au long de sa carrière, alors que ses coéquipiers récupèrent loin des terrains, David Bellion dévore les magazines de mode et regarde compulsivement Fashion TV. “J’achetais absolument tout : Monocle, Jalouse, L’Optimum, Numéro, L’Officiel… Au moins 2 000 euros de magazines par mois. Je ne savais même pas quels métiers existaient dans cet univers, mais j’étais déjà persuadé que je voulais travailler dans ce monde-là un jour”.
Cette passion se traduit très vite dans ses choix vestimentaires. L’athlète adopte des costumes Comme des Garçons, ou Dior, achetés parfois sans même savoir précisément ce qu’il portait. Dans les vestiaires, le décalage est total. “J’étais un ovni partout où je passais. En France, les joueurs mettaient un jogging et des claquettes. Le vestiaire n’était pas un endroit pour montrer comment tu t’habillais” nous confie l’ex-sportif, attablé à la terrasse d’un café parisien.

Le football, nouveau terrain d’expression mode
En discutant avec cet esthète désormais installé à demeure dans le troisième arrondissement de la capitale, il nous semble essentiel d’avoir en tête que l’essor des réseaux sociaux a profondément bouleversé le rapport des footballeurs à leur image. Désormais, les arrivées des joueurs au stade génèrent parfois autant de commentaires que les performances sportives elles-mêmes, une situation inconcevable lorsque David Bellion évoluait encore sur les terrains. Dans ce contexte, rares sont désormais les sportifs de haut niveau qui évoluent sans être liés, d’une manière ou d’une autre, à une maison de luxe, que ce soit en tant qu’ambassadeur ou égérie.
À l’époque, le style n’était tout simplement pas un sujet. “Un joueur se mettait un jean, un polo, une paire de Converse. Il n’y avait ni Instagram ni TikTok. Moi, je ne rentrais jamais directement chez moi après l’entraînement, je passais mon temps à aller en ville, à feuilleter des magazines, à chercher des vêtements.”
En Angleterre, pourtant, certains codes existent déjà de manière organique. Des marques comme Stone Island, CP Company, Maharishi ou encore Adidas Spezial occupent naturellement les garde-robes des sportifs, sans jamais être théorisées. Plus probant encore, personne ne songe à apposer une étiquette sur cette esthétique : “Les Anglais ne se disaient pas qu’ils s’habillaient en blokecore. C’était simplement leur manière de vivre, leur allure pour aller au stade.”

Le Red Star FC, un club clé dans l’esthétique blokecore
Après avoir raccroché les crampons en 2010, David Bellion rejoint donc instinctivement le Red Star FC en tant que directeur créatif. Pendant près d’une décennie, il contribue à transformer le mythique club de Saint-Ouen en une marque à fort ancrage culturel. S’il refuse de jouer avec les codes l’univers footballistique, c’est pour mieux emprunter ceux du cinéma, de la photographie et de la musique indépendante. “On ne regardait jamais le football pour communiquer. On s’inspirait autant d’un film de Michel Gondry que d’une photographie de Wolfgang Tillmans ou d’une archive de Joy Division”.
Une cohérence qui finit par séduire les marques et les sponsors, contribuant à une véritable montée en gamme du club de football historiquement ancré à gauche, même si cette nouvelle image “branchée” n’est pas forcément au goût des ultras… “Le PSG le faisait d’un côté blockbuster. Nous, on était davantage dans un côté film d’auteur. Et les films d’auteur ont besoin des blockbusters pour exister.”


Blokecore, origines et explosion de la tendance
Pendant longtemps, le football souffre en France d’une image très populaire pour intéresser les sphères créatives. Une frontière qui s’est aujourd’hui largement effacée au point où, comme le note David Bellion avec une légère ironie “ne pas avoir un maillot de foot pendant l’été, c’est presque ne pas être dans la tendance.”
Ainsi, lorsqu’on demande à l’ex-footballeur pourquoi la tendance blokecore est devenu si populaire ces dernières années, il nous répond d’abord que l’erreur consiste à voir les réseaux sociaux comme point de départ du phénomène. “C’est marrant parce que c’est ressorti grâce à TikTok, mais ça a toujours existé. La seule différence maintenant, c’est que les gens disent que ça s’appelle comme ça.” Le véritable basculement, selon lui, se situe en 2019, lors de la Coupe du monde féminine remportée par les États-Unis.
“Une athlète comme Megan Rapinoe et toute sa génération ont porté un message puissant. Dès lors que les femmes se sont intéressées aux maillots, ça a tout changé.” À ce basculement s’ajoutent des figures pionnières comme le footballeur espagnol Hector Bellerín : “Il est très vite arrivé aux entraînements avec des looks pointus et la presse a commencé à décrypter ses tenues. D’une certaine manière, il a montré a ses coéquipiers une autre voie”.

“Tout le monde fait ce qu’il veut avec son maillot. Parce qu’au fond, on reste des grands enfants”. David Bellion
Dans ce paysage en mutation, David Bellion invite surtout à la nuance. Il reconnaît que certaines marques forcent le trait Mais il refuse d’en faire un sujet polémique. “On le remarque très vite quand une marque se dit : on est en Coupe du monde, il faut qu’on fasse quelque chose”. Ce qui l’importe, c’est la sincérité du geste. Dans les campagnes qu’il produit, comme la dernière collection de la marque de souliers Kleman, il veille à travailler avec une équipe sensible au football.
“Le photographe, le réal, les mannequins, s’ils savent jouer, ça se voit. Une manière de tirer un coup franc, une position du corps, ce sont des détails, mais ils racontent quelque chose”. Pour illustrer l’absurdité d’une hiérarchie des légitimités, il convoque deux exemples imparables. “Tout le monde porte une veste Carhartt, pourtant, les gens qui achètent la marque ne travaillent pas tous dans une usine du Michigan. De la même manière, le jeans tient ses origines de la ruée vers l’or. Et on ne va pas aller dire aux gens qu’ils n’ont pas le droit d’en porter. Je pense qu’il ne faut pas tout intellectualiser”.
Au fond, la tendance blokecore raconte peut-être quelque chose de bien plus simple de notre époque. À savoir, notre capacité à faire circuler les imaginaires sans permission ni légitimité à prouver. Une idée que David Bellion résume poétiquement ainsi : “Tout le monde fait ce qu’il veut avec son maillot. Parce qu’au fond, on reste des grands enfants”.