16 juin 2026

Art Basel Unlimited 2026 : l’art est-il plus important quand il est monumental ?

À l’heure où JR inaugure sa spectaculaire Caverne au Pont Neuf à Paris et où Art Basel ouvre à Bâle son incontournable section Unlimited, entièrement consacrée aux œuvres monumentales, une question s’impose : l’art devient-il plus important lorsqu’il change d’échelle ? Du 18 au 21 juin 2026, Art Basel 2026 rassemble certaines des propositions les plus ambitieuses de la création contemporaine. Pourtant, parmi les installations géantes, les sculptures hors normes et les environnements immersifs, ce sont parfois les œuvres les plus discrètes qui marquent durablement les esprits. De Benoît Piéron à Ryan Gander, de Philip-Lorca diCorcia à Luc Tuymans, notre sélection bâloise apporte peut-être un début de réponse.

  • Par Thibaut Wychowanok.

  • Art Basel Unlimited 2026 interroge les limites du grand format

    Depuis son lancement en 2000, Art Basel Unlimited est devenu le territoire de tous les dépassements. Dépassement des formats, des médiums, des économies de production, mais aussi des catégories qui structurent habituellement le marché de l’art. Conçue comme un espace dédié aux œuvres impossibles à montrer dans un stand traditionnel, la section accueille aussi bien des installations monumentales que des environnements immersifs, des vidéos, des performances ou des ensembles historiques de grande ampleur.

    Pour son édition 2026, Unlimited confirme une tendance inattendue : derrière l’omniprésence du spectaculaire, ce sont souvent les propositions les plus discrètes qui laissent l’empreinte la plus durable. De Benoît Piéron à Edith Dekyndt, de Ryan Gander à Bruce Nauman, de Philip-Lorca diCorcia à Luc Tuymans, notre sélection raconte une édition où l’intimité rivalise avec le gigantisme et où la photographie signe un retour aussi massif qu’inattendu. Au premier regard, Unlimited 2026 pourrait sembler placé sous le signe du retour de la photographie.

    Un retour inattendu de la photographie

    Une impression renforcée par la présence particulièrement affirmée de David Zwirner, qui occupe une position centrale dans cette édition. La galerie new-yorkaise ne se contente pas d’aligner quelques grands noms : elle construit presque un récit. Celui d’un médium qui, après plusieurs années dominées par l’installation immersive et les expériences spectaculaires, retrouve une place centrale dans les discussions.

    Thomas Ruff, Peter Hujar, Philip-Lorca diCorcia : trois manières de penser l’image, trois façons aussi de rappeler que la photographie n’a jamais cessé d’interroger le réel. Et pourtant, ce retour du regard n’exclut pas la peinture. Luc Tuymans, lui aussi chez David Zwirner, vient rappeler que les images peuvent encore être produites autrement que par l’appareil photographique.

    Les œuvres spectaculaires tiennent leur rang

    Avant d’entrer dans les subtilités de l’édition, il faut toutefois s’acquitter du passage obligé par les œuvres destinées à Instagram. Chaque année, Unlimited produit ses images virales ; chaque année, certaines œuvres semblent avoir été conçues pour être photographiées au grand angle. Cette édition ne fait pas exception. Yayoi Kusama présente une fleur monumentale de près de six mètres de haut, sculpture euphorique aux couleurs saturées dont les pois iconiques semblent se répandre dans l’espace.

    Ai Weiwei déploie quant à lui un champ composé de plus de mille brins d’herbe en fonte dont la beauté sérielle évoque autant une armée silencieuse qu’un paysage de résistance. Matthew Barney (Sadie Coles HQ et Gladstone) livre une installation située quelque part entre mythologie et apocalypse, dominée par une structure monumentale d’acier dans laquelle apparaît un loup suspendu entre destruction terrestre et transformation cosmique.

    Eduardo Arroyo convoque quant à lui l’histoire politique espagnole dans un triptyque peint au moment de l’agonie de Franco, tandis que Theaster Gates confirme son statut de maître des environnements immersifs. Toutes ces œuvres remplissent parfaitement leur fonction : elles impressionnent, elles occupent l’espace, elles donnent au visiteur le sentiment d’être physiquement dépassé par ce qu’il regarde.

    Quand les plus petites œuvres deviennent les plus mémorables

    Mais les véritables révélations de cette édition se trouvent ailleurs. L’œuvre la plus radicale d’Unlimited 2026 est peut-être aussi l’une des plus petites. Ryan Gander (Lisson Gallery) présente une souris animatronique surgissant d’un trou dans le mur. On connait l’œuvre qui a beaucoup été présentée par la Pinault Collection. Mais elle fonctionne toujours, surtout dans ce contexte. Pour l’entendre, il faut s’agenouiller. Dans une section où tout semble conçu pour attirer l’attention à distance, Gander impose un mouvement inverse : celui de la proximité.

    La voix de l’une de ses filles philosophe doucement sur le langage, la pensée et les formes privées de signification. Le geste est d’une simplicité désarmante. Il rappelle surtout qu’une œuvre monumentale n’est pas nécessairement une œuvre de grande taille. Cette idée traverse également Le cru et le cuit (2024) d’Edith Dekyndt (Konrad Fischer Galerie, Greta Meert, en collaboration avec Galerie Karin Guenther).

    L’installation trouve son origine dans une performance où l’artiste mâchait des betteraves crues avant d’en recracher la matière sur des surfaces vitrées. À Unlimited subsistent les traces de cette action ainsi qu’une documentation vidéo. Le résultat est d’une étrangeté remarquable. Entre anthropologie, rituel et expérience corporelle, Dekyndt transforme un geste banal en une réflexion troublante sur la manière dont les corps inscrivent leur présence dans le monde.

    La vulnérabilité comme contrepoint au gigantisme

    Puis vient Benoît Piéron (galerie Sultana). Numéro art suit son travail depuis longtemps et il est difficile de ne pas voir dans sa proposition l’une des plus touchantes de cette édition. Réalisée à partir de draps d’hôpitaux aux couleurs pastel, l’installation transforme l’espace en paysage mental. De petits yeux en céramique émergent des plis du tissu comme autant de créatures endormies. L’installation devient une balise dans une géographie façonnée par la maladie, la mémoire et l’imaginaire. Rarement une œuvre aura parlé avec autant de douceur de la vulnérabilité.

    Face à ces propositions contemporaines, certaines figures historiques n’ont rien perdu de leur force. Bruce Nauman (Hauser & Wirth) présente son fascinant son étrange architecture dont les ramifications semblent promettre un passage avant de le refuser. Le spectateur y projette immédiatement son propre corps, imaginant circuler dans ces corridors impossibles. Chris Burden (Gagosian), avec LAPD Uniforms (1993), demeure d’une actualité presque inconfortable. Ces uniformes de police surdimensionnés, conçus après les émeutes de Los Angeles, continuent d’interroger la violence institutionnelle et les mécanismes de l’autorité.

    Quant à Oskar Schlemmer (galerie Ropac), sa sculpture murale composée de lignes métalliques et de figures géométrisées rappelle combien les intuitions du Bauhaus restent contemporaines lorsqu’il s’agit de penser les relations entre corps, espace et abstraction.

    De Thomas Ruff à Peter Hujar

    Et bien sûr nous devons évoquer la photographie. David Zwirner présente Philip-Lorca diCorcia et sa série légendaire Hustlers (1990-1992). Réalisés à Los Angeles au début des années 1990, ces portraits de travailleurs du sexe occupent une place singulière dans l’histoire du médium. L’artiste utilisait alors les subventions du National Endowment for the Arts pour payer le prix d’une passe à ses modèles. Au lieu d’une relation sexuelle, il leur demandait de poser devant son appareil. Chaque photographie conserve dans son titre le montant versé. Entre documentaire et mise en scène, les images continuent de questionner les rapports entre désir, économie et représentation.

    Thomas Ruff, autre figure majeure de cette édition, présente JPEGs: The September 11th Photographs (2004-2007). Les images du 11 septembre, récupérées sur internet puis agrandies jusqu’à la désintégration du détail, deviennent presque abstraites. Les pixels remplacent l’information. La mémoire se transforme en matière visuelle. Plus de vingt ans après les événements, Ruff rappelle que nous n’accédons jamais à l’histoire directement mais à travers les images qui la médiatisent.

    Autre temps, autre regard : Peter Hujar (Fraenkel Gallery et Ortuzar) fait l’objet d’une reconstitution de sa dernière exposition de son vivant. Portraits, animaux, paysages urbains, scènes intimes : l’ensemble compose moins une rétrospective qu’un portrait collectif du New York artistique des années 1970 et 1980. La force du projet réside précisément dans son accrochage. Chaque photographie dialogue avec la suivante, créant un tissu émotionnel dont la cohérence apparaît progressivement.

    Une présence plus discrète de la vidéo

    La vidéo, en revanche, occupe une place relativement modeste cette année. L’inévitable Vanessa Beecroft mêle film et sculpture dans une installation inspirée du mythe de Perséphone, où fragments de corps, mobilier hospitalier et architecture minimale construisent une atmosphère de rite suspendu.

    Plus surprenante est la contribution d’Helen Marten. Writing a Play (2022) présenté par Sadies Coles et Greene Naftali met en scène un bestiaire improbable – cerf, chouette, grenouille ivre, chat – évoluant dans des paysages désolés tandis qu’une voix récite une série d’énoncés énigmatiques. Le film navigue entre conte philosophique et rêve post-apocalyptique. Peut-on également ranger dans cette catégorie The Power of Words (2021) d’Alfredo Jaar ? La question mérite d’être posée.

    Certes, l’œuvre relève davantage de l’installation que du cinéma. Mais son fonctionnement repose sur une succession d’images projetées qui interrogent les limites du langage face à la violence du monde. À mesure que les photographies remplacent les mots dans une machine à écrire devenue muette, Jaar présenté notamment par la galerie Jean-Kentha Gauthier, Goodman Gallery et Lelong, compose un commentaire politique puissant.

    Luc Tuymans, Heat (2025) et Musicians (2025). Peintures présentées dans le secteur Unlimited d’Art Basel par la galerie David Zwirner, 2026. Photo : Thibaut Wychowanok.

    À Art Basel, la peinture conserve sa position centrale

    Reste la peinture. Elle continue à dominer le paysage contemporain, même lorsqu’elle adopte des dimensions monumentales. Luc Tuymans en apporte une démonstration magistrale avec Heat (2025) et Musicians (2025), deux toiles conçues pour la basilique San Giorgio Maggiore de Venise. Destinées à remplacer temporairement des Tintoret lors de leur restauration, elles refusent pourtant toute narration religieuse. Chez Tuymans (encore David Zwirner), la monumentalité demeure ambiguë, presque silencieuse. Les images semblent émerger d’un brouillard de mémoire.

    John Armleder, lui, occupe trois murs entiers avec un ensemble de peintures où pigments et coulures composent un environnement immersif. Le résultat oscille entre plaisir rétinien et saturation décorative. On ne sait plus très bien que penser d’Armleder (galerie Massimo de Carlo). Peut-être est-ce précisément sa force : continuer à produire des œuvres qui résistent à toute conclusion définitive.

    George Rouy (Hauser & Wirth), à l’inverse, suscite aujourd’hui un enthousiasme dont on ne sait que penser. Ses corps en mutation, suspendus entre figuration et dissolution, continuent d’incarner une certaine idée de la peinture contemporaine. Nous n’en dirons rien de plus.

    Pour conclure, il faut revenir à Mitsuko Miwa (Greta Meert et SCAI The Bathhouse) et ses immenses textiles imprimés de torses fragmentés à partir de sable collecté sur un chantier berlinois. Ces corps incomplets semblent provenir à la fois d’un passé archéologique et d’un futur encore à venir. Leur présence nous a immédiatement rappelé Ser Serpas. Non pas parce que les œuvres se ressemblent, mais parce qu’elles partagent cette même capacité à faire surgir une forme de beauté depuis les débris du monde.

    Art Basel, du 16 au 21 juin 2026 au Messe Basel, Messeplatz 10, 4058 Basel, Suisse.