15 mai 2026

Cannes 2026 : rencontre avec Javier Bardem, star du nouveau film de Rodrigo Sorogoyen

Après les blockbusters américains comme F1 ou Dune, Javier Bardem revient sur le grand écran avec un film plus intime et poignant, tourné en Espagne – et dans sa langue maternelle. Devant la caméra de Rodrigo Sorogoyen, l’immense acteur incarne un réalisateur qui retrouve sa fille dans L’Être aimé, présenté en compétition au Festival de Cannes le 16 mai 2026. Pour Numéro, il se confie sur les parallèles entre son personnage et sa propre vie, mais aussi sur le début de sa carrière et sur ce qui nourrit son jeu.

  • propos recueillis par Camille Bois-Martin.

  • Javier Bardem, star du Festival de Cannes 2026 avec le film L’Être aimé

    Il fait partie des visages incontournables du cinéma de ces trente dernières années. Dans les films d’auteur (Jambon, Jambon) comme dans les grosses productions hollywoodiennes (Dune, F1, Skyfall) Javier Bardem incarne des personnages – souvent virils et sulfureux – dont l’intensité et la justesse témoignent de sa versatilité. Et son dernier rôle dans L’Être aimé de Rodrigo Sorogoyen (As bestas, Los años nuevos), présenté ce samedi 16 mai 2026 en compétition au Festival de Cannes.

    L’acteur espagnol oscarisé (pour No Country for Old Men) y déploie sa riche palette d’émotion, et interprète à la perfection toutes les failles de son personnage Esteban, célèbre réalisateur de retour dans son pays natal, l’Espagne, pour tourner son dernier projet dans lequel il souhaite offrir le premier rôle à sa fille, Emilia (interprétée par Victoria Luengo). Bémol : il n’avait plus donné de nouvelles depuis près de quinze ans, pris par sa nouvelle vie de famille aux États-Unis et sa carrière florissante.

    La bande-annonce de L’Être aimé (2026).

    Avec ce personnage, je reviens vers l’Espagne.” Javier Bardem

    Le nouveau long-métrage de Rodrigo Sorogoyen offre ainsi à Javier Bardem un rôle plus intime, entièrement tourné dans sa langue maternelle et en Espagne. “Je pense que ce personnage est plus proche de moi que les précédents que j’ai pu jouer, notamment en termes d’âge, nous raconte lors d’une interview en tête-à-tête. Mais aussi, car je travaille beaucoup à travers le monde et, grâce à Rodrigo, je reviens en Espagne.

    Un contexte qui offre à l’excellent comédien l’opportunité de se plonger tout entier dans son jeu. “Tourner en espagnol est bien plus agréable pour moi. C’est comme me reconnecter à mon identité. Cela opère comme un électrochoc, quelque chose qui provient de mon intériorité et qui me permet de comprendre chaque mot, chaque silence… Quand je travaille en anglais, je suis à l’aise, mais il y a toujours un écart avec ce que je ressens. J’ai un doute sur la véracité de ce que je dis, sur la justesse de ce que je fais. Et cela crée donc plus d’insécurités.”

    Je suis un homme qui suit une thérapie depuis ses 21 ans !” Javier Bardem

    Comme son personnage Esteban, l’acteur retourne à ses racines, mais il évoque aussi un autre sujet cher : la paternité. Dans le film de Rodrigo Sorogoyen, il incarne le rôle d’un père absent qui tente de se rapprocher de sa fille après des années de séparation et des chemins de vie très différents. Sur le tournage, chaotique et émotionnellement difficile, il apprend à connaître sa fille, Emilia, et découvre sa personnalité, tout en essayant de s’imposer maladroitement comme une figure paternelle.

    En réalité, j’ai beaucoup de choses en commun avec mon personnage, tout comme je n’ai absolument rien à voir avec lui. L’un des aspects les plus importants est qu’il n’arrive pas à gérer ses problèmes de façon saine. Je suis un homme qui suit une thérapie depuis ses 21 ans ! Et je vais bien mieux que lui (rires)” nous confie l’acteur avec humour. “Je suis conscient de mes défauts, et je n’ai pas honte d’en parler. Esteban est un homme qui est incapable de faire face à ses erreurs. Il crée cette tension autour de lui sans jamais vouloir l’évoquer.

    Quand vous êtes parents, faire en sorte que vos enfants mangent peut vous rendre fou ! ” Javier Bardem

    Un long passage du long-métrage de Rodrigo Sorogoyen illustre de façon sublime les contradictions (entre dureté et demande de tendresse) de son personnage principal. Ce dernier imposant à ses acteurs de rejouer encore et encore une scène et Esteban force sa fille à engloutir des bouchées d’un potage de sardines, tandis que tout le monde craque sur le set. Ce moment charnière et intense souligne, selon Javier Bardem, tout le stress émotionnel ressenti par les protagonistes deL’Être aimé.

    Finalement, Esteban fait en sorte que sa fille mange et il devient alors le père qu’il n’a jamais été. Et je peux vous dire que, quand vous êtes parents, faire en sorte que vos enfants mangent peut vous rendre fou ! Mais c’est quelque chose que l’on apprend au fur et à mesure de leur éducation, en devenant patient, sensible et à l’écoute de leurs émotions.

    Une nouvelle performance remarquable

    Une autre scène clé oppose l’actrice Victoria Luengo à Javier Bardem. L’acteur ne l’a vue que sur le set du long-métrage, car Rodrigo Sorogoyen leur avait interdit de se revoir pendant près de huit mois, après leur première rencontre. Une première rencontre qui constitue d’ailleurs la toute première scène du film, où Esteban et Emilia se retrouvent dans un restaurant à Madrid. “Nous n’avions alors jamais répété ensemble.” raconte-t-il. “La première scène est un vrai déjeuner de dix-neuf minutes pour lequel nous sommes allés dans un vrai restaurant avec des caméras cachées.

    À mesure qu’ils découvrent le menu, les acteurs se découvrent également mutuellement. “Les seules indications étaient dix pages de dialogue. Comment nous allions faire la scène, c’était à nous de le décider. La tension et l’anxiété sont palpables, car nous nous rencontrions vraiment pour la première fois, tout comme leurs personnages se retrouvent après plus d’une décennie séparés. “C’était une expérience formidable. Je trouve que tout cela se ressent dans le film” avoue Javier Bardem, qui dévoile encore une fois ici une performance remarquable.

    Mon personnage est ancré dans cette masculinité toxique qui colle à la peau des hommes de ma génération.” Javier Bardem

    Au fil du long-métrage qui se déroule en grande partie dans le désert de Fuerteventura (les îles Canaries), son personnage devient de plus en plus obstiné et incapable d’admettre ses fautes ni toute forme de culpabilité. Filmés en plans serrés, les visages de Javier Bardem et Victoria Luengo (Autofiction) nous captivent et nous émeuvent. “Mon personnage est ancré dans cette masculinité toxique qui colle à la peau des hommes de ma génération. J’ai 57 ans et j’ai été éduqué dans une société machiste, dont les valeurs normalisaient le manque de droits pour les femmes et l’inégalité sociale et salariale. C’est un sujet que nous souhaitions évoquer avec Rodrigo, car nous devons être conscients de notre attitude, verbale comme gestuelle qui, parfois, peut causer du tort aux autres, précisément aux femmes.

    Il ajoute : “Heureusement, j’ai eu la chance d’être éduqué par ma mère, car mon père n’a pas été aussi présent que je l’aurais aimé. Ma mère avait une forte personnalité, et elle m’a appris à être vulnérable. Donc, je pense que je suis safe de ce côté-là !” plaisante-t-il, avant d’ajouter : “Le problème est que nous avons l’impression de progresser, mais, quand j’apprends que, dans mon propre pays (l’Espagne), on compte aujourd’hui 17 femmes assassinées par leur ex-compagnon, on tombe des nues. On se dit souvent que cela doit venir d’une éducation horrible et passée, mais ils sont jeunes ! Nous avons toujours un combat à mener. Et je pense que toute l’intensité de mon personnage s’ancre justement là-dedans.”

    Je ne sais pas si j’accepterais Jambon, Jambon aujourd’hui.” Javier Bardem

    Un machisme latent et une vision du monde patriarcale qui n’est d’ailleurs pas sans évoquer les thèmes de la virilité toxique de Jambon, Jambon de Bigas Luna, le premier grand succès de la carrière de Javier Bardem sorti en 1992. “Un tel film pourrait-il être fait aujourd’hui ?” se demande l’acteur. “Je ne pense pas. Et, si j’avais 22 ans à nouveau, et que l’on m’offrait cette opportunité, le referais-je ? Je ne sais pas” poursuit-il en toute honnêteté. “Le monde a évolué. Mais je pense que c’est intéressant d’avoir des films comme celui-ci, que l’on peut regarder pour apprécier leur dimension artistique, mais aussi leur dimension sociale. Ils nous montrent le bon et le mauvais des époques précédentes. C’est là toute l’importance de ces histoires réalisées à des périodes très différentes de la nôtre.”

    Pour le film de Rodrigo Sorogoyen, Javier Bardem a d’ailleurs puisé dans ses expériences d’acteur. Incarnant un réalisateur difficile et exigeant, il s’inspire en effet des réalisateurs qui ont jalonné sa carrière. “Je ne peux pas vous donner de noms ! Mais vous ferez vos recherches. J’ai travaillé avec des réalisateurs difficiles – mais, Dieu merci, pas beaucoup. Et puis, ça ne pourrait plus m’arriver aujourd’hui. Si tel était le cas, je lui dirai simplement ‘Non merci mon ami’ !” admet-il en riant.

    Ce tournage a renforcé mes espoirs envers la nouvelle génération.” Javier Bardem

    Évidemment, ce n’est pas le souvenir que Javier Bardem garde du tournage de l’Être aimé. À l’image de son personnage, il était l’homme le plus âgé et le plus célèbre présent sur le plateau. Loin de prétendre tout savoir, l’Espagnol concède en effet avoir beaucoup appris aux côtés des acteurs plus jeunes. “Ce tournage a renforcé mes espoirs envers la nouvelle génération. J’y ai redécouvert une confiance absolue et j’ai nourri une forme d’admiration face à leur façon de gérer le stress et les responsabilités.”

    L’Être aimé de Rodrigo Sorogoyen, au cinéma le 16 mai 2026. Il est en compétition au Festival de Cannes 2026.