30 jan 2026

Dior fait dialoguer la couture de Jonathan Anderson et les céramiques de Magdalene Odundo

Jusqu’au 1er février 2026, Dior inaugure au musée Rodin l’exposition Grammaire des formes, qui fait dialoguer l’univers de la haute couture et de la céramique. Jonathan Anderson, à la tête de la maison, y présente sa première collection haute couture, mise en regard avec les sculptures intemporelles de Magdalene Odundo, créant un échange inédit entre art et mode.

  • par La rédaction.

  • Publié le 30 janvier 2026. Modifié le 4 avril 2026.

    La collection haute couture Dior se dévoile au musée Rodin

    Magdalene Odundo appartient à ces artistes dont l’œuvre semble échapper à toute catégorie tant elle les absorbe toutes. Sculpture, artisanat, mémoire, corps : depuis près de cinquante ans, la céramiste kényane, installée au Royaume-Uni, façonne un vocabulaire formel radical. Son œuvre, intensément physique et majoritairement axée sur la céramique, trouve aujourd’hui des résonances inattendues avec d’autres champs de la création contemporaine. À l’image de la première collection Dior haute couture de Jonathan Anderson, pensée, elle aussi, comme un laboratoire de formes, de gestes et d’héritage.

    Née en 1950 au Kenya, Magdalene Odundo se forme d’abord au graphisme avant de rejoindre l’Angleterre au début des années 1970. À Cambridge puis au Royal College of Art, elle développe une pratique exigeante, fondée sur une connaissance intime des techniques céramiques traditionnelles africaines. Le colombin, le polissage, la cuisson répétée deviennent les fondements d’un processus lent, presque rituel. Ses vases-sculptures, souvent confondus avec des objets émaillés, ne le sont pourtant jamais. Leur surface lisse et brillante résulte exclusivement du brunissage et d’un contrôle précis – mais jamais totalement maîtrisé – du feu. Rouge incandescent ou noir profond, la couleur naît de la matière elle-même, de sa résistance, de son exposition à l’oxygène ou à son absence.

    Ce rapport au temps long et à l’incertitude inscrit Odundo dans une tradition ancestrale : celle de la poterie subsaharienne, historiquement féminine. Mais l’artiste s’en éloigne également. Là où la poterie est utilitaire, la plasticienne revendique, elle, sa dimension de sculpture. Là où l’objet sert, elle impose en effet la contemplation. En détournant le vase de sa fonction, Odundo déplace les lignes : elle fait de la forme un sujet en soi, brouillant les frontières entre art et artisanat, entre discipline genrée, entre héritage et modernité.

    Magdalene Odundo : sculpter le corps, à l’argile et au tissu

    Ses œuvres sont profondément anthropomorphes. Silhouettes galbées, tailles resserrées, équilibres précaires : les vases évoquent des corps, des postures, parfois des états émotionnels. Le récipient devient une métaphore du corps humain : un contenant fragile, traversé par des tensions contraires, à la fois plein et vide, fort et vulnérable.

    C’est précisément cette réflexion sur le corps comme volume, comme architecture sensible, qui trouve un écho dans la première collection haute couture de Jonathan Anderson pour Dior. À son arrivée à la tête de la maison de mode, le créateur irlandais puise dans l’héritage de la marque et en fait un espace d’expérimentation formelle, où le vêtement n’est plus seulement un ornement, mais se concentre sur sa construction. Comme chez Odundo, la silhouette est ainsi pensée en termes de tension, de structure, de volumes.

    Corsets apparents, tailles accentuées, volumes contrôlés : certaines pièces d’Anderson semblent sculptées plutôt que cousues. Le corps n’est pas dissimulé, il est redéfini, contenu, parfois contraint. À l’image des vases d’Odundo, ces vêtements fonctionnent comme des enveloppes symboliques, des formes autonomes qui dialoguent avec le corps sans jamais s’y dissoudre complètement. Le vêtement devient une œuvre d’art, le vase devient un corps.

    Une rencontre entre céramique et haute couture

    Les deux pratiques partagent également un rapport obsessionnel au geste et à la main. Chez Odundo, chaque pièce est façonnée seule, dans une relation intime à la matière. Le polissage répété inscrit le temps dans la surface même de l’objet. Chez Jonathan Anderson, la haute couture déploie les savoir-faire méticuleux des ateliers de la maison de mode parisienne. Autrement dit, une création longue et rigoureuse, qui assume sa lenteur et sa fragilité…

    Les références, chez l’une comme chez l’autre, sont multiples et jamais hiérarchisées. Odundo puise dans les traditions céramiques africaines, européennes, asiatiques, mais revendique une influence majeure : la céramique Kerma de la vallée du Nil. Notamment les gobelets funéraires rouge et noir du deuxième millénaire avant notre ère. Le créateur irlandais, de son côté, convoque l’histoire de Dior, l’art moderne, la sculpture, l’artisanat, sans jamais céder à la citation littérale…

    Élevée au rang de Dame en 2020 et présente dans les collections des plus grands musées internationaux, Magdalene Odundo poursuit donc une œuvre rare, à contre-courant de l’accélération contemporaine. En miroir, la couture de Jonathan Anderson pour Dior, exposée au musée Rodin, rappelle que la mode, lorsqu’elle se pense comme un champ de recherche formel et culturel, peut jouer sur les frontières poreuses du monde de l’art…

    Jonathan Anderson, Magdalene Odundo. Grammaire des formes”, exposition jusqu’au 1 février 2026 au musée Rodin, Paris 7e.