Artiste

Pol Taburet

Ses œuvres ne se regardent pas, elles hantent. Dans un vacarme silencieux de couleurs primaires et de silhouettes déformées, Pol Taburet, né en 1997 à Paris, impose une peinture à la fois sauvage et cérémonielle. Inspiré par les mythologies caribéennes et les pratiques spirituelles afro-descendantes, il réveille la toile comme un tambour ancestral. À 27 ans, ce jeune artiste peintre parisien a déjà secoué l’art contemporain, non pas en le déroutant, mais en le réenchantant.

Publié le 1 septembre 2025. Modifié le 20 mars 2026.

Les débuts de Pol Taburet

Pol Taburet ne vient pas de l’école au sens académique du terme, mais d’une urgence. À peine diplômé de l’École nationale supérieure d’arts de Paris-Cergy, il surgit comme un éclat dans une scène parfois engourdie. Sa peinture n’a rien d’un exercice : elle frappe immédiatement par sa densité, son pouvoir de convocation, sa capacité à engloutir le spectateur dans un vortex de signes.

Dès ses premiers tableaux, le ton est donné : il ne s’agit pas de représenter la réalité, mais de la distordre, de la hanter. Taburet peint l’invisible, les résidus après l’effondrement des formes, ce qui reste quand le monde cesse d’être lisible. C’est un surgissement plus qu’une arrivée : une irruption dans le champ pictural français.

Une hybridation des formes et des corps

Ses toiles semblent traversées par des métamorphoses incessantes. Corps hybrides, mi-humains mi-animaux, silhouettes diffractées qui évoquent autant les masques rituels que les avatars numériques. La mutation est au cœur de son œuvre. Le vivant se confond avec le spectral, l’organique avec le mythologique.

Il ne peint pas des figures : il peint des passages. Des seuils entre deux états, deux mondes, deux respirations. La peinture devient ici une cérémonie. Chaque toile se vit comme une convocation, où l’héritage ancestral dialogue avec l’imaginaire contemporain.

Une esthétique mystique aux racines caribéennes

Réduire le travail de Pol Taburet à une inspiration serait une erreur. Le voodoo n’est pas un motif qu’il reprend, mais une langue qu’il parle. Chaque toile agit comme une invocation. Les esprits y circulent, les couleurs fonctionnent comme des incantations.

La mythologie caribéenne, souvent effacée des grands récits artistiques, devient ici un socle. Elle irrigue son œuvre, non comme une citation, mais comme une matrice. Taburet ne peint pas « à partir de » : il peint « depuis ». Ses pigments, ses aplats d’acrylique et ses encres à alcool créent des surfaces liquides, mouvantes, instables. Comme si la matière refusait d’être figée.

Chaque geste est rituel, chaque superposition de couleurs est une strate d’histoire. Sa peinture n’est pas décorative : elle est opératoire. Elle agit sur celui qui la regarde, comme un sortilège.

Couleur, matière, invocation

Chez lui, la couleur n’est jamais neutre. Le rouge est blessure, le bleu, transe, le noir, invocation. Ses aplats saturés deviennent des battements, ses motifs totémiques des tambours visuels.

C’est cette fusion de la matière brute et de la portée spirituelle qui donne à son œuvre son intensité. Le spectateur n’observe pas : il entre. La toile n’est plus un espace frontal mais une membrane poreuse entre mondes visibles et invisibles.

Un parcours déjà incandescent

En 2022, Parade agit comme un manifeste. Présentée dans plusieurs expositions, l’œuvre frappe par son explosion chromatique et ses figures en transit. Rien n’y est stable : tout glisse, se déforme, se réinvente. C’est une peinture de seuil, qui annonce l’entrée d’un artiste singulier sur la scène internationale.

Le prix Reiffers Art Initiatives

La même année, Taburet reçoit le prix Reiffers Art Initiatives. Cette distinction, réservée aux artistes émergents les plus visionnaires, consacre un souffle nouveau dans la peinture française. Elle entérine ce que beaucoup pressentaient déjà : une force indocile, rétive aux catégories, capable d’ouvrir des brèches.

Taburet n’accompagne pas les tendances : il les sabote pour mieux en inventer de nouvelles. Sa singularité réside dans cette intensité, non dans une volonté de rupture artificielle.

Le Schinkel Pavillon 2025, un terrain d’activation

À Berlin, en 2025, le Schinkel Pavillon est devenu le théâtre de sa récente métamorphose. La peinture de Taburet déborde des toiles, contamine le sol, s’étire dans l’air. Le Pavillon, avec son architecture futuriste est devenu le temple d’une esthétique en transe : Au cœur de l’exposition se trouvait la légende de Papa Tonnerre, une figure muette accablée par les secrets des autres. Dans son silence, il devient le confesseur du village, portant sur son corps le poids des désirs, des vices et des peurs. 

Un geste sculptural dans la peinture

Même lorsqu’il reste sur la toile, Taburet dialogue avec la sculpture. Corps gonflés, visages déformés, volumes qui semblent vouloir jaillir du cadre. Sa peinture ne s’épuise pas dans la surface : elle cherche la troisième dimension, le débordement. Ce rapport à la sculpture accentue la dimension rituelle de son œuvre : ses figures ne sont pas peintes pour être contemplées, mais pour être convoquées.

Paris, encore et toujours

Bien que son aura s’étende déjà au-delà de la France, Pol Taburet reste viscéralement parisien. Son atelier, ses cercles, ses collaborations gravitent autour de la capitale. Mais Paris n’est pas pour lui un décor : c’est une friction. Un espace où les influences caribéennes et afro-descendantes se heurtent à l’urbanité occidentale. De cette collision naît un langage singulier : une peinture qui ne cherche pas l’harmonie, mais la puissance.

La jeunesse comme matériau brut

Taburet est devenu l’un des visages de la jeunesse artistique parisienne. Pas parce qu’il la représente, mais parce qu’il l’incarne. Son œuvre reflète cette génération fluide, insaisissable, qui refuse les cases. Une génération qui s’exprime aussi bien au musée qu’au club, qui ne cherche pas la cohérence mais la vibration. Chez lui, la jeunesse est un matériau : brut, instable, incandescent.

Et après ?

Pol Taburet peint avec la mémoire d’un ancien et la rage d’un jeune. À peine trentenaire, il semble déjà porter une vision chamanique de l’art. Ses œuvres parlent d’exil, de possession, de transformation. Elles ne livrent pas des réponses, elles ouvrent des portes. Ce qui frappe n’est pas seulement la virtuosité picturale, mais la clairvoyance. Chaque toile agit comme un exorcisme, une tentative de guérir ou d’habiter le chaos. Et si l’art contemporain, saturé de concepts, avait besoin d’un rituel, c’est peut-être Pol Taburet qui en détient la formule. Avec ses encres, ses fétiches et ses corps en feu, il redonne à la peinture une puissance perdue : celle de faire trembler le visible. Et si l’art contemporain avait besoin d’un exorcisme, c’est peut-être lui — avec ses encres, ses fétiches et ses corps en feu — qui en détient la formule.