Artiste

Gaëlle Choisne

Avec la ferveur d’une prêtresse contemporaine et la rigueur d’une archéologue du sensible, Gaëlle Choisne tisse un art où la réparation devient rituel. Lauréate du Prix AWARE 2021, aujourd’hui finaliste du prestigieux Prix Marcel Duchamp, elle érige des sanctuaires poétiques où s’entrelacent mémoire diasporique, hybridation culturelle et architectures en réinvention.

Publié le 7 septembre 2025. Modifié le 20 mars 2026.

Les débuts de Gaëlle Choisne

Il est des œuvres qui ne s’observent pas : elles s’habitent, elles se traversent. Celles de Gaëlle Choisne en font partie. Artiste visuelle franco-haïtienne née à Cherbourg, elle s’impose, ces dernières années, comme l’une des plasticiennes contemporaines françaises les plus acérées. Elle s’intéresse particulièrement aux notions de déplacement, d’architecture et de matière, qu’elle décline à travers l’organique comme à travers les rebuts.

Dès ses débuts, sa démarche artistique s’ancre dans une conscience aigüe des tensions géopolitiques et écologiques, sans jamais céder à la tentation du didactisme. À ce jour, son langage plastique se nourrit d’une alchimie subtile entre sculpture, photographie, vidéo, son et performance. Une approche interdisciplinaire qui, par essence, brouille les frontières et interroge la fixité des identités.

Temple of Love, un manifeste sensoriel

Parmi ses œuvres majeures, Temple of Love s’impose comme une installation contemporaine incontournable. Créée à partir de matériaux de récupération, nourrie de textes philosophiques, de poèmes et d’objets rituels, cette création immersive agit tel un lieu de refuge et de révolte. Présentée notamment au MAC VAL dans sa déclinaison Atopos, elle s’est déployée comme un véritable écosystème au service du vivant, invitant le public à s’approprier l’espace à travers des dispositifs sculpturaux et mobiliers pensés pour accueillir le corps et l’esprit. Pendant une année entière, une vingtaine d’interventions menées par philosophes, artistes, anthropologues ou thérapeutes ont animé ce temple, transformant l’expérience esthétique en un acte d’hospitalité politique et de soin collectif.

Elle convoque à la fois l’intime et le collectif, transformant des fragments du monde en un sanctuaire habité par la mémoire et le désir de réparation. À travers ce temple, l’artiste interroge l’amour comme réponse politique, sociale et solidaire, un acte activé par la rencontre et l’attention portée à l’autre. Ainsi, son art devient espace d’accueil, de guérison, mais aussi de contestation face aux violences sociales et écologiques.

Une architecture pour guérir les blessures

Temple of Love n’est pas un simple environnement artistique : c’est une géographie réparatrice. À travers cette œuvre, Choisne crée une installation multisensorielle où chaque élément — qu’il soit végétal, métallique ou symbolique — participe à un processus de guérison collective.

Une trajectoire marquée par les résidences et la reconnaissance

À première vue, la trajectoire de Gaëlle Choisne semble fulgurante. Mais à y regarder de plus près, elle s’inscrit dans une lente maturation, marquée par une succession de résidences artistiques internationales (Cité Internationale des Arts, Rijksakademie à Amsterdam, Villa Albertine à Miami…), qui ont nourri son regard et densifié son langage plastique.

En 2021, sa consécration au Prix AWARE pour les artistes femmes vient reconnaître la profondeur d’une œuvre déjà remarquée au Centre Pompidou et dans nombre d’institutions de premier plan. Dorénavant finaliste du Prix Marcel Duchamp 2024 — distinction phare de l’art contemporain en France —, elle confirme une place désormais incontournable dans le paysage artistique européen.

Une esthétique de l’hybridation culturelle

Chez Choisne, chaque pièce naît d’un entrelacs : celui du politique et du poétique, du réel et du rituel. Elle explore une hybridation culturelle qui dépasse la simple juxtaposition pour entrer dans un dialogue sensoriel et sémantique profond.

Une plasticité en tension

Il est indéniable que la plasticienne joue avec les tensions formelles : structures en équilibre instable, matières brutes mêlées à des éléments précieux, fragments archéologiques aux allures de reliques post-futuristes. Elle sculpte ainsi une pensée du vivant où le désordre n’est jamais chaos, mais dynamique.

Un art du seuil

Son œuvre s’épanouit sur les seuils : entre mémoire individuelle et mémoire collective, entre sacré et politique, entre effondrement et renaissance. Gaëlle Choisne ne cherche pas à illustrer le monde tel qu’il est, mais à en proposer des échappées. Et c’est précisément là, dans cet écart, que surgit sa force.

Ce que l’art de Gaëlle Choisne nous dit du futur

En réalité, ses installations nous parlent autant du présent que des futurs possibles. Elles esquissent des scénarios où le monde, bien que blessé, demeure habitable. Car au fond, sa démarche s’inscrit dans une esthétique réparatrice, écoféministe et profondément engagée — mais toujours en creux, jamais dans la frontalité.

À travers ses œuvres, c’est une nouvelle écologie du regard qu’elle propose. Un regard qui accueille les zones de trouble, les fictions résiduelles, les spiritualités alternatives. Un regard qui, loin du cynisme contemporain, ose croire encore à la puissance transformatrice de l’art.

Une artiste contemporaine, visionnaire et radicalement incarnée

Pour toutes ces raisons, Gaëlle Choisne ne se contente pas de représenter une génération d’artistes visuelles françaises engagées : elle en redéfinit les contours et en repousse les frontières. À la croisée de multiples héritages — créoles, féminins, diasporiques, écologiques —, elle élabore une œuvre-monde à la fois intime et universelle, fragile et puissante, où se conjuguent mémoire et réinvention.

Ce qui émerge de son travail n’est pas tant une esthétique qu’une véritable éthique du soin : soin des formes, soin des récits oubliés, soin des corps et des lieux, soin d’un monde en quête de réparation. Ses installations, ses gestes et ses récits sont autant d’actes de résistance poétique. Ainsi, son art dessine des refuges pour demain — des temples pour aimer, réparer, espérer, mais aussi pour apprendre à habiter autrement le temps et l’espace.