19 mai 2026

Cannes 2026 : pourquoi L’inconnue d’Arthur Harari est l’un des plus beaux films du festival ?

En adaptant un roman graphique co-écrit avec son frère, Arthur Harari livre, avec son film L’inconnue, une réflexion saisissante sur l’identité et les sortilèges du cinéma.

  • par Olivier Joyard.

  • L’Iconnue d’Arthur Harrari, la surprise du festival de Cannes

    Qui est l’inconnue en nous ? Voilà le genre de question que soulève ce film à la beauté extrême, fragile, déroutante. Une question intime que le cinéma, dans toutes ses possibilités d’incarnations vénéneuses, accueille ici avec un amour fou. L’Inconnue est pour nous l’un des plus beaus films d’une compétition cannoise parfois un peu sage. Ou disons plutôt, peu préoccupée de nous donner le vertige.

    Avant ce film, Arthur Harari a déjà réalisé deux longs-métrages, Diamant Noir (2016) et Onoda, 10 000 nuits dans la jungle (2021). Il s’est aussi fait connaître en tant que co-scénariste, avec sa compagne cinéaste Justine Triet, de la Palme d’or 2023, Anatomie d’une chute. Il adapte ici son propre roman graphique (co-écrit avec son frère Lucas) sorti en 2024, Le cas David Zimmerman.

    Léa Seydoux dans la peau de Niels Schneider

    Dans L’Inconnue, il est question d’un photographe – Niel Schneider, méconnaissable et envoutant – qui traîne sa peine et son désarroi créatif, sans perspectives particulières dans la vie. Le jeune homme accepte d’aller à une soirée où une femme blonde happe son regard. Ils s’approchent, se touchent, font l’amour. Et David se réveille, quelques heures plus tard, dans la peau de cette femme.

    Elle, c’est Eva – incarnée par Léa Seydoux – que le film suit alors qu’elle est devenue David à l’intérieur. Cela arrive sans chichi, sans effet spectaculaire. Quand il/elle rentre à la maison, une scène sidérante d’auto examen (par le toucher, avec un miroir) nous fait passer de l’autre côté. Le monde sera désormais double, peuplé d’abîmes personnels et de doute. Eva retrouvera (un.e autre) David à la suite d’un nouveau sortilège, dont seul le cinéma est capable. Et nous, spectateurs, auront le temps d’habiter L’Inconnue pour accompagner les déplacements profonds de ces personnages, en dehors des lignes ordinaires de la dramaturgie. Les explications ? Elles ne sont pas le sujet. Tout est à la fois matière, mystère, possession, sensations.

    Le body swap, ou la question de l’identité

    Le motif du “body swap” (échange de corps) traverse l’histoire du cinéma . Ainsi, Dans la peau d’une blonde de Blake Edwards (1991), Volte/Face (1997) ou encore Freaky Friday (2003) l’ont travaillé. Avec un brio fou, Arthur Harari, en fait une plateforme presque candide, mais toujours profonde, pour empoigner les questions de l’identité et de l’estime de soi. Sans appuyer dans une seule direction, il permet à L’Inconnue de fonctionner comme un film de pure projection de nos cinémas personnels et collectifs. Entre troubles dans le genre, maladies mentales (il est beaucoup question de dépression), vacillements de l’identité (en lien avec la judéité du personnage de Niels Schneider)… Tout est possible, y compris coucher avec soi-même. L’impensable et l’invisible ne sont que certaines des formes de la réalité façonnée par le film. Celui-ci avance d’ailleurs sous le haut patronage de l’un des chefs-d’œuvre du 7e art, Vertigo (1958), d’Alfred Hitchcock.

    Quelque chose d’une fatigue d’exister se mêle dans L’inconnue à la plus grande douceur. Et cette rencontre de l’effroi et du désir, personne ne l’incarne mieux aujourd’hui au cinéma que Léa Seydoux. L’actrice de La Vie d’Adèle et Dune, deuxième partie, traverse le film comme un fantôme d’elle-même qui, peu à peu, revient à la vie. Une épopée bouleversante.

    L’Inconnue (2026), de Arthur Harari, en salle le 30 septembre 2026. Présenté en Compétition au Festival de Cannes 2026.