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Interview de Claire Denis, réalisatrice libre et indomptable
Éternelle rebelle du cinéma, la grande cinéaste Claire Denis nous raconte Le Cri des gardes, soutenu par Saint Laurent Productions. Un nouveau film envoutant en salles le 8 avril 2026.
propos recueillis Olivier Joyard.
Dans Le Cri des gardes au cinéma ce 8 avril 2026, la grande cinéaste Claire Denis filme en Afrique de l’Ouest deux hommes que tout oppose : un entrepreneur américain (Matt Dillon) et le mystérieux Alboury (Isaac de Bankolé) venu réclamer la dépouille de son frère, mort au travail. L’occasion pour la réalisatrice de sonder les corps et les désirs de personnages tragiques, dans un film envoûtant soutenu par Saint Laurent Productions.
Un film inspiré d’une pièce de Bernard-Marie Koltès
Numéro : Comme est né Le Cri des gardes ?
Claire Denis : En 1989, j’avais promis à Bernard‑Marie Koltès d’adapter son travail, en pensant que je ne le ferais jamais. Il était en train de mourir du sida. Il y a quelques années, j’ai pris conscience que la vieillesse me gagnait. Je souhaitais aussi qu’Isaach de Bankolé puisse incarner en pleine puissance le personnage d’Alboury, cet homme qui réclame le corps de son frère mort sur un chantier.
Depuis quand le travail de Bernard-Marie Koltès, l’un des plus grands dramaturges français, vous hante-t-il ?
J’ai découvert Koltès au Théâtre des Amandiers, à Nanterre, où était présenté Combat de nègre et de chiens, la pièce sortie en 1979 dont est inspiré mon film. Michel Piccoli était l’un des interprètes. J’avais également acheté le livre, publié aux Éditions de Minuit. Je vais dire une chose bête, mais je crois que je vénérais Koltès. Je n’étais pas la seule d’ailleurs. Il était si beau et fin. Le voir apparaître à la fin d’une pièce nous démontrait que ses mots allaient bien avec son allure.

Votre cinéma a été décrit comme un cinéma du corps. Ici, c’est le cas, alors que vous respectez le texte original de Koltès, très littéraire.
Je ne comprends pas très bien cette étiquette, mais je l’accepte. Dans le cinéma, les corps sont là. Je ne peux pas faire sans eux. Quand je prépare un film, je vais chercher des lieux qui deviennent ensuite comme des écrins pour les corps. En tournant mon film Beau Travail, à Djibouti, dans le désert, j’avais déjà cette impression fascinante.
“Dans le cinéma, les corps sont là. Je ne peux pas faire sans eux.“ Claire Denis
Le compagnonnage de deux corps dans un espace n’est jamais anodin dans votre cinéma.
Ça n’est jamais anodin dans la vie. Pour moi, les corps dictent le placement de la caméra.
De ce point de vue, Isaach de Bankolé est très impressionnant.
Ma relation avec Isaach de Bankolé dure depuis mon premier film, Chocolat [1988]. Je n’ai jamais l’impression de devoir diriger Isaach parce qu’il pourrait prendre une mauvaise direction. Parfois, j’avais peur que cela énerve Matt Dillon. [Rires.] Mais ils se connaissent bien.
Le choix de Matt Dillon a-t-il été une évidence ?
Au début, je ne pensais pas à lui. Un jour, alors que le scénario était difficile à écrire et que la production n’était pas assurée, je marchais non loin du Louvre et j’ai entendu une voix. C’était lui. Il était venu à Paris montrer ses peintures. Le lendemain, je lui ai apporté la première version du scénario. Le hasard fait partie de la création.

Isaach de Bankolé face à Matt Dillon
Les personnages incarnés par Isaach de Bankolé et Matt Dillon s’affrontent lors de longues joutes verbales. Le premier veut récupérer un corps, le second tente de gagner du temps. Tout un imaginaire politique et colonial se déploie.
Comme avec Dans la solitude des champs de coton. Bernard-Marie Koltès savait très bien que dans l’extrême politesse, la révérence du langage, se trame la violence. Il disait toujours que son travail n’était pas politique, mais quand on lit ses pièces, la politique s’impose d’elle-même. Comme elle s’immisce dans un film. Je dis cela pour contredire un peu Wim Wenders [lors du récent Festival de Berlin, le réalisateur des Ailes du désir avait déclaré que le cinéma ne devait pas s’occuper de politique, ce qui avait suscité la polémique].
L’équipe du film était constituée de Français et de Sénégalais. À la fin de chaque journée, quand on pliait bagages pour aller dormir, je ressentais ce que les Sénégalais avait ressenti. Ce n’était pas tout à fait la même chose que du côté français. Je voyais bien que les Sénégalais avaient du respect pour le personnage joué par Isaach de Bankolé, qui tient tête à celui de Matt Dillon. Ça me plaisait aussi.

“Il est difficile de définir ce qu’il y a de politique dans le regard.“ Claire Denis
Aujourd’hui, la question postcoloniale est devenue majeure dans les représentations artistiques.
Pour moi, il est difficile de définir ce qu’il y a de politique dans le regard. C’est plutôt quelque chose qui se trouve déjà là, sur la terre même où on arrive. Et qu’on enregistre.
Enfant, vous avez vécu au Cameroun. Votre regard sur l’Afrique s’est construit à ce moment-là ?
Très petite, j’habitais dans un endroit sans école. Ma mère m’apprenait à écrire et à lire. Au village, j’étais la seule enfant blanche. C’était très intimidant. Heureusement, mon père, qui a appris pas mal de langues africaines, parlait souvent de notre place, de la fin de la colonisation… Cela a fait partie de mon éducation.

Un film co-scénarisé par Suzanne Lindon
Pourquoi avez-vous écrit le scénario du Cri des gardes en compagnie, notamment, de Suzanne Lindon ?
Je trouvais intéressant de travailler avec cette très jeune femme, cinéaste et actrice que je connais depuis qu’elle est toute petite. Je voulais qu’à 25 ans elle réagisse, ressente les choses et me dise : “Ça, c’est des histoires des années 80…” Cette grande différence d’âge me paraissait belle. Elle sait qu’elle est au début de sa carrière, donc elle se pose beaucoup de questions.
Comme s’est passée la collaboration avec Anthony Vaccarello et Saint Laurent, qui a grandement participé au financement du film, en plus des costumes ?
Quand on m’a annoncé qu’Anthony avait envie de participer au Cri des gardes, j’étais un peu étonnée, je ne le connaissais pas. Mais cette participation financière était nécessaire – sans elle, nous n’aurions pas pu tourner. La présence de Saint Laurent a été vraiment réconfortante, à tous les points de vue. Je n’ai jamais ressenti l’ombre d’un jugement.

En ce moment, beaucoup de films sont différés, faute de moyens. Il y a une grande précarité, sauf pour les films extrêmement chers.
Ce n’est pas un jugement qualitatif, mais, devant certaines productions, je me demande parfois comment ils ont fait pour dépenser tout cet argent. Peut-être que Pascale Ferran avait raison quand elle a prévenu, aux César 2007, que les films du “milieu” allaient souffrir dans le cinéma français.
“J’ai tourné des plans en hélicoptère deux ou trois fois dans ma vie. Ces plans, on les ressentait.“ – Claire Denis
Vous n’avez jamais été au milieu, plutôt dans les marges.
J’étais là où j’étais. Ma découverte du cinéma a été assez tardive. Il a fallu que je rentre en France pour voir vraiment des films. Puis j’ai étudié à l’IDHEC [école de cinéma, ancêtre de la FEMIS] et, enfin, j’ai rencontré Jacques Rivette. À son contact, j’ai eu l’impression que la restriction, je devais l’intégrer. Je ne pense pas que tourner sans argent soit une vertu, mais c’est comme si un instinct animal nous guidait. Le Cri des gardes contient une scène dans un avion qui n’était pas simple à mettre en oeuvre, car ces choses-là sont coûteuses. Il fallait tourner en vol, faire atterrir l’avion plusieurs fois… J’en ai fait une priorité.
Avec un drone et l’IA, cela aurait été simple…
Je préférais être là-haut. J’étais contente qu’on ait filmé le paysage depuis l’avion. Ça rend heureux… Parfois, dans certains films, je vois des survols faits avec des drones, et je me dis que quelque chose manque… J’ai tourné des plans en hélicoptère deux ou trois fois dans ma vie. Ces plans, on les ressentait. Si j’avais été en bas, avec un technicien guidant un drone, il n’y aurait pas ce vertige.

Pour vous, filmer un morceau de terre, une peau, un visage ou un paysage, c’est toujours la même intensité ?
Absolument. Je dois ressentir. Quand je travaille avec un chef opérateur-cadreur ou une cheffe opératrice-cadreuse, je ne reste pas à l’écart devant un écran de contrôle. Il faut que je sois à côté de la caméra et que j’essaie de deviner ce qu’elle voit. Sinon j’ai l’impression qu’on me met devant la télé. Ça m’angoisse.
“Se priver d’une salle de cinéma, je trouve ça triste.“ –Claire Denis
Beaucoup de cinéastes sont inquiets pour le futur de leur art. Je ne vous sens pas aussi mélancolique.
Je me souviens du moment, quand j’étais adolescente, où Godard a dit que le cinéma, c’était fini. En côtoyant Jacques Rivette et sa volonté de tourner coûte que coûte, je me suis dit que sa méthode serait quand même un peu difficile à arrêter : c’était presque en douce, comme une pratique clandestine, même si j’exagère… Cette vibration existera toujours. Je me fais davantage de souci quand je lis qu’il y a eu peu d’entrées l’année dernière.
Se priver d’une salle de cinéma, je trouve ça triste. Quand je regarde un film sur mon ordinateur, je ne le vois pas vraiment. Je pense aux adolescents, aux jeunes. J’ai quand même l’impression que le plaisir du cinéma existe encore, mais, aujourd’hui, on demande que le récit ressemble à une ligne continue. Je l’ai constaté pendant le financement du Cri des gardes. Ce n’est pas le type de film que certains pensent bons pour le cinéma. Bernard‑Marie Koltès recueillait le même genre de critique par rapport au théâtre.
Avez-vous déjà la vision de votre prochain film ?
J’ai deux projets. L’un, tel que je l’imagine aujourd’hui, se passerait vers Glasgow, l’autre en Afrique. Je parle au conditionnel, car mon cinéma reste incertain. Avant de filmer, on ne cherche pas une histoire, un décor ou un pays. On cherche une connexion.
Le Cri des gardes de Claire Denis, au cinéma à partir du 8 avril 2026.