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29 déc 2025

Plongée dans la quête sacrée des derviches tourneurs

Leur tournoiement est aujourd’hui souvent admiré comme une simple danse, dont s’inspirent d’ailleurs de nombreux chorégraphes contemporains. Le sema‘, le rituel des Derviches tourneurs, plonge cependant ses racines dans le 13e siècle du poète persan Rumi, et dans les pratiques du soufisme, la voie mystique de l’islam. Pour comprendre cette cérémonie, plongée dans notre enquête à Konya, en Turquie, dans le berceau des mevlevis.

  • par Delphine Roche

    Photos par Pieter Hugo.

  • Les derviches tourneurs : spectacle de danse ou cérémonie ?

    À partir du 17e siècle, et surtout au 19e siècle, où se développe la mode du voyage en Orient, les écrivains européens ont sillonné l’Empire ottoman, de l’Anatolie au territoire de l’actuelle Syrie. Dans la ville de Constantinople, particulièrement, Gérard de Nerval, Gustave Flaubert et Alphonse de Lamartine assistent à une étrange danse giratoire qu’ils décrivent comme une transe hypnotique ou comme une cérémonie incompréhensible.

    Aujourd’hui, les représentations de derviches tourneurs sont légion à Istanbul, et les touristes se pressent pour y assister. Pour le voyageur attentif, ces rituels empreints de solennité et de grâce ne manquent cependant pas d’éveiller un questionnement : s’agit-il d’un spectacle ou d’une cérémonie ? Les hommes qui s’adonnent à cette danse étourdissante appartiennent-ils à un ordre religieux ?

    Le sema‘ – tel est le nom de ce rituel – relève en fait des pratiques des mevlevis, un ordre ascétique soufi formalisé à partir de la fin du xiiie siècle. Le soufisme est la voie mystique de l’islam, centrée sur une vision très intériorisée de la spiritualité. Il s’agit de rechercher une expérience intérieure et directe de Dieu, un rapprochement intime avec Lui. Le mot “derviche” désigne, pour sa part, un adepte du soufisme ayant accompli plusieurs étapes de son initiation.

    Le soufisme comme une religion de l’amour

    L’inspirateur et modèle de l’ordre Mevlevi, Djalal al-Din Rumi, né en 1207, est passé à la postérité en tant qu’immense poète de la langue persane, auteur notamment du Mathnawi, un ensemble de six livres comptant environ 51 000 vers. Cette somme contient un texte d’une richesse allégorique inouïe, où le mystique soufi et maître spirituel exprime, à travers des métaphores comme celle de l’ivresse, l’exaltation que procure le fait de s’ouvrir entièrement à Dieu.

    On a souvent décrit le soufisme comme une religion de l’amour, sentiment perçu à l’instar d’une force foncièrement transformatrice, enraciné dans le renoncement total à l’ego. Pour les soufis, “tout amour, aussi étrange soit-il, recèle en lui le divin”, explique le théologien Alberto Fabio Ambrosio, professeur à la Luxembourg School of Religion & Society, dans son ouvrage La Confrérie de la danse sacréeLes derviches tourneurs.

    Tout amour est ainsi “une source d’élévation vers les cieux, vers Dieu”. Les hagiographes de Rumi ont décrit les états d’exaltation absolue dans lesquels le mystique vivait sa vocation, se mettant parfois à tournoyer, de façon tout à fait spontanée, lorsqu’une musique ou des sons lui semblaient receler l’harmonie qui reflète la perfection du divin.

    L’histoire de Rumi, fondateur du mouvement et de la cérémonie du sema’

    Né à Balkh, ville aujourd’hui afghane, Rumi a suivi son père qui s’était établi à Konya, en actuelle Turquie. “C’est dans la ville de Konya qu’est née cette confrérie très centralisée”, explique Ayse Akyurek, docteure en sociologie et autrice d’une thèse intitulée La Néo-Mevleviye ou l’émergence d’un confrérisme à la confluence du soufisme et du new age en Turquie contemporaine. “Dans l’Empire ottoman, on compte, avant le déclin de l’ordre, plus d’une centaine de couvents mevlevis, les tekkes, depuis les Balkans jusque dans le monde arabe, tous rattachés à la maison mère de Konya.”

    L’influence de l’ordre est alors, elle aussi, considérable. “Les tekkes mevlevis, sous le patronage des sultans, jouaient un rôle dans la vie culturelle des villes, comme lieux de rassemblement, d’enseignement, de poésie, de musique. Les sultans construisaient ou finançaient des évlevihanes, les tekke mevlevis, soutenaient la musique, les arts, favorisaient la renommée de Rumi, et octroyaient des biens de mainmorte qui finançaient les institutions soufies en général”, confirme Alexandre Papas, historien du monde turc et de la mystique musulmane, et directeur du Centre d’études ottomanes au Collège de France.

    Alors que l’ordre Mevlevi s’est officiellement éteint en 1923, Konya reste aujourd’hui la ville réputée pour détenir une sorte de brevet d’authenticité des cérémonies du sema‘. C’est là, dans ce qui était autrefois le principal couvent mevlevi, qu’a été édifié le musée Mevlana – titre honorifique qu’on peut traduire par “notre maître” – qui abrite les mausolées de Rumi et de son père, ainsi qu’une semahane, salle accueillant tous les samedis soir les cérémonies du sema‘, et une petite mosquée qui n’est plus un lieu rituel. Le sema‘ se déroule également chaque soir à l’IRFA, le Centre de recherche sur la civilisation d’Irfan, et les jeudis soir dans le jardin du musée Mevlana.

    Le sema‘ est un objet divin et spirituel qui nous transforme à la fois physiquement et spirituellement.”- Ramazan Taskinar, derviche de 17 ans.

    À Konya, l’appel de la voie mevlevie se fait toujours ressentir auprès de nombreux jeunes hommes, qui décident de suivre l’enseignement spirituel d’un maître et de devenir des derviches. “Je suis né à Konya, donc on peut dire que je suis né dans cette culture”, explique par exemple Ahmet Eymen Yarar, 26 ans. “Depuis l’enfance, je passe chaque jour devant le mausolée de Mevlana, et cela m’a toujours inspiré de très nombreuses pensées. Un jour, j’ai rencontré mon professeur, M. Sami, et j’ai très vite souhaité qu’il me forme.

    Ramazan Taskinar, 17 ans aujourd’hui, a été très tôt fasciné par la culture mevlevie. “Tous les ans, les commémorations de la mort de Mevlana, le 17 décembre, donnent lieu à une période où se déroulent des performances de sema‘, qui sont diffusées à la télévision sur des chaînes locales et nationales. Quand j’étais enfant, je tournais sur moi-même en regardant ces cérémonies, j’essayais d’imiter les derviches. Or, mon père connaît Kerem Holat, qui est le chef des derviches ici. Donc quand j’ai débuté le lycée, quand je suis devenu spirituellement et physiquement capable d’apprendre, mon père m’a présenté Kerem Holat, et c’est comme ça que j’ai embrassé la voie mevlevie et que j’ai commencé à accomplir le sema‘.

    Le jeune homme souhaite également poursuivre des études de théologie à l’université, et devenir chercheur dans ce domaine. Lorsque nous le questionnons sur son ressenti lors des cérémonies, sa réponse suggère combien l’expérience est pour lui un véritable rituel et non un simple spectacle de danse : “Je peux vous l’expliquer de cette façon : le sema‘ est un objet divin et spirituel qui nous transforme à la fois physiquement et spirituellement.

    Le rituel du sema’, du visible à invisible

    Impressionnés par les visages ravis et paisibles des derviches qui tournoient, les Occidentaux ont puisé, pour les décrire, dans le champ lexical des phénomènes qui leur étaient connus : transe, extase ou même méditation façon new age. Pourtant, c’est bien seulement dans le contexte de la foi et de la cosmogonie islamiques que le sema‘ peut être appréhendé.

    Selon Alberto Fabio Ambrosio, le sema‘ tisse un lien singulier entre le visible et l’invisible, lié à la mystique soufie. Le derviche vivrait ainsi, lors de la cérémonie, dans le barzakh, c’est-à-dire l’entre-deux-mondes. “Qui dit extase dit sortie de l’âme du corps, le derviche, lui, vit plutôt l’entre-deux-univers, entre le paradis et la terre. La musique le met dans un état mystique.” C’est cette position symbolique qu’indiquent les mains du derviche lorsqu’il tournoie, une paume tournée vers le ciel, l’autre vers la terre, recevant la grâce de Dieu pour la transmettre ici-bas.

    À l’instar des autres derviches, Ahmet Eymen Yarar récuse vigoureusement le terme de “méditation” souvent utilisé par les Occidentaux : “Nous ne considérons vraiment pas le sema‘ comme une méditation. C’est un acte de remémoration de Dieu et puisque la remémoration de Dieu est une forme de prière, le sema‘ est une sorte de prière.

    Une audition mystique

    Bekir Furkan Damar, 24 ans, précise : “La performance du sema‘ est un zikr. À chaque fois que nous tournons, nous disons intérieurement le mot ‘Allah’.” Le zikr est une prière qui consiste en la répétition incessante du nom de Dieu ou de l’un des 99 qualificatifs qui Lui sont attribués. Il constitue “le noyau existentiel du soufi”, selon Alberto Fabio Ambrosio et peut-être “communautaire ou individuel, accompli en silence ou à haute voix”.

    Et puisque le mot “sema” désigne en réalité l’audition mystique, et non la danse giratoire (à l’époque de Rumi étaient organisés de longs concerts pouvant durer jusqu’à vingt-quatre heures, et la chorégraphie fixée dans sa forme actuelle n’existait pas), la remémoration de Dieu est aussi l’acte d’entendre son appel ou son rappel. C’est toujours, en effet, sur la répétition de l’exclamation “Hu !” que se clôt la cérémonie à Konya. Abréviation du mot “Huwa”, soit “Lui”, pronom de la troisième personne employé pour désigner Dieu dans le Coran, elle est un souffle, celui de Dieu qui a fait advenir l’homme en soufflant l’âme dans le corps.

    La musique et les symboles du sema’

    On comprendra donc plus aisément à quel point le ney, une flûte de roseau, a une importance particulière dans le concert mystique qu’est le sema, où toute chose, conformément à la mystique soufie, est une métaphore, un symbole extrêmement poétique qui relie, de façon allusive, le divin aux phénomènes terrestres, matériels, observables. “Cet instrument, par lui-même, est toute une civilisation musicale”, confirme Kerem Holat, 30 ans, chef des derviches tourneurs que nous avons rencontrés. “Le ney joue un rôle important dans le perfectionnement de l’être humain, car il représente la création de l’homme, en tant qu’être sacré et parfait, par l’action de Dieu qui souffle l’âme dans son corps.

    Ahmet Eymen Yarar nous dit encore ceci : “Le ney est comme nous, humains, qui avons quitté le monde de l’origine divine, le paradis, pour venir ici dans le monde terrestre. Par le sema‘, nous parvenons à revenir au premier, qui est aussi réel que celui-ci. Comme nous, le ney a été arraché à ce lieu divin où il était un simple roseau, et son chant est une lamentation. Il pleure parce qu’il souhaite revenir à son monde originel et éternel.” Comme le ney, forme évidée qui laisse toute la place au souffle, l’homme doit également, dans la mystique mevlevie, se vider de sa propre existence et laisser toute la place au divin.

    Une expérience de résurrection

    Jean During, directeur de recherche au CNRS, iranologue et musicien, explique dans son ouvrage, Musique et extase – L’audition mystique dans la tradition soufie, à quel point la mystique soufie relie le visible et l’invisible, le sens manifeste et le sens caché, les phénomènes tangibles et pluriels du monde renvoyant à une origine parfaite, antémémorielle, qui est, elle, une essence unique. Le monde manifeste est donc un reflet du monde divin, et la valeur du premier est de pouvoir nous guider vers le second.

    Des messages cachés sont accessibles à l’âme initiée, par exemple dans les sonorités de la musique harmonieuse, qui évoquent la musique de l’autre monde, l’harmonie des sphères célestes. L’extase profane du mélomane n’est donc pas celle du derviche : lui entre en état de prière, de conversion intérieure, et cherche à s’ouvrir à l’essence divine. Il vit, même, une expérience de résurrection, mourant à ce monde terrestre pour renaître au monde éternel et parfait.

    Telle est la symbolique du mouvement giratoire des derviches, selon Alberto Fabio Ambrosio : “L’âme humaine aspire à revenir à son point d’origine.” Le déroulement de la cérémonie du sema‘ met en scène l’initiation à une mort symbolique, c’est une “chorégraphie du voyage initiatique”. On s’étonnera donc moins d’entendre le derviche Ramazan Taskinar expliquer que lors du sema‘, “des milliards de cellules de nos corps sont détruites, mais des milliards d’autres naissent pendant la rotation”.

    Du vécu mystique à la représentation symbolique des derviches

    De nos jours, le sema‘ visible à Konya, mais aussi sur les réseaux sociaux, est marqué par une forte solennité qui n’a pas toujours existé. Si l’on en croit Jean During, au fil des siècles s’est produit “le glissement progressif d’une expérience mystique à sa représentation symbolique”. L’expérience, aujourd’hui très codifiée, n’a en effet probablement pas grand-chose à voir avec les états de jubilation spontanée de Rumi qui, selon ses hagiographes, s’était par exemple un jour mis à danser au son du martèlement des orfèvres qu’il avait entendus au marché.

    Actuellement, le rituel qui, à Konya, saisit le visiteur étranger par sa beauté, est immuable. Après l’arrivée des derviches, qui se placent sur le pourtour de la salle de cérémonie, le cheikh, leur chef spirituel, fait son entrée et vient prendre sa place sur une peau de mouton rouge.

    A cappella, le chanteur chante le na’t-i-Sherif, un poème de louanges au prophète Muhammad, dont les paroles ont été écrites par Rumi et la mélodie par Buhurizade Mustafa Itri, compositeur considéré comme le père de la musique classique turque, au 17e siècle. Puis viennent les battements de timbales évoquant l’ordre “Sois !” ou “Kun !” donné par Allah pour faire naître l’Univers en lui insufflant son esprit, suivis d’un solidey, appelé taksim.

    Une chorégraphie passionnée

    Les derviches se lèvent ensuite pour faire trois tours lents pendant lesquels ils se saluent – ces tours sont appelés “tours de Veled Sultan”, du nom du fils de Rumi, qui a fondé la confrérie mevel vie après la mort de son père. Puis vient le moment de la mort symbolique : les derviches représentent l’Un, l’unité divine totale, en croisant les bras sur la poitrine et en laissant choir leur manteau noir qui représente la vie d’ici-bas, imparfaite, impure. Ils révèlent ainsi leur grande robe blanche.

    Après avoir embrassé un par un la main du cheikh, les derviches se lancent alors dans quatre tours plus passionnés, quatre salutations : après avoir reconnu leur servitude envers Dieu, c’est-à-dire leur statut humain, vient le moment de ressentir Sa grandeur. Au troisième tour, ce respect admiratif se transforme en un sentiment d’amour absolu.

    Le sema‘ n’est pas l’écoute avec les oreilles du corps, mais avec celles du cœur.” – Ibrahim Isitan, professeur de psychologie soufie.

    Puis vient le retour de l’homme, désormais enrichi par cette vision de l’unité du monde et du divin, à son statut de servitude. Si le derviche entend l’appel de Dieu, c’est parce qu’il a développé une écoute mystique, intérieure, par un travail spirituel ad hoc. La constitution tripartite de l’être, présente dans le Coran et dans toute la pensée islamique, distingue le nafs, l’âme passionnelle et pulsionnelle, ou l’ego, qu’il convient non d’éradiquer, mais de domestiquer ; le qalb, soit le cœur ; et le ruh, le plus haut degré spirituel, le souffle divin présent en l’homme, mais prisonnier du nafs. Dans la mystique soufie, cette tripartition se trouve complexifiée, et devient un système.

    Le cœur devient un miroir qui reflète la lumière divine s’il est purifié. “Il est le centre de la spiritualité, et il doit voyager vers sa patrie originelle”, explique Ibrahim Isitan, professeur de psychologie soufie à l’université Selçuk, à Konya. “Le sema‘ n’est pas l’écoute avec les oreilles du corps, mais avec celles du cœur. Car pour les soufis, il existe des organes manifestes, corporels, et des organes cachés, spirituels, au sein du cœur. En écoutant de belles mélodies, le cœur se spiritualise.” Considéré comme le plus grand poète persan, Rumi disait pourtant détester la poésie.

    C’est que, pour les mevlevis, les formes de beauté terrestres ne valent pas pour elles-mêmes, mais en tant que reflets de la création divine, et en tant que guides potentiels vers la perfection. C’est pourquoi l’ordre Mevlevi vouait une place spéciale aux arts, et a considérablement contribué au rayonnement de l’Empire ottoman. “La musique, la poésie et la danse étaient centrales, confirme Alexandre Papas. Les mevlevis ont nourri l’esthétique ottomane – miniatures, calligraphies, art des cimetières, liturgie, etc. –, et leurs tekkes, sous le patronage des sultans, jouaient un grand rôle dans la vie culturelle des villes.

    Le sema’inscrit au patrimoine culturel immatériel de l’humanité de l’Unesco

    Si les cérémonies visibles à Konya sont sublimes, leur statut contemporain fait pourtant débat. En effet, la proclamation de la Répulique turque, en 1923, synonyme d’occidentalisation et de laïcisation de la société, a prohibé toutes les confréries, qui ont donc été dissoutes. Alors que l’héritage mevlevi se transmettait par le biais des descendants de Rumi, les Çelebi, la tradition turque a donc été brisée, et c’est Muhammed Bakir Çelebi qui en a hérité, en Syrie.

    Pourtant, aujourd’hui encore, c’est bien une descendante de Rumi, Esin Çelebi Bayru, qui trône à la tête de la Fondation Mevlana, à Konya, responsable de l’héritage de son illustre ancêtre. Mais ceux qui, de nos jours, se désignent comme mevlevis ne sont pas officiellement des religieux. Les derviches que nous avons vus accomplir leurs performances sont des fonctionnaires du ministère de la Culture ou de la municipalité de Konya, qui, selon les cérémonies, peuvent officier ensemble ou séparément.

    En effet, dans les années 50, le sema‘ est réapparu en Turquie à la demande des visiteurs occidentaux, mais en tant que spectacle purement touristique. Les couvents ayant été fermés, il était de toute façon devenu impossible de former dûment les derviches au fil d’une initiation rigoureuse et traditionnelle de mille et un jours.

    C’est donc en tant que forme culturelle, et non en tant que cérémonie religieuse, que le sema‘ a pu connaître un nouveau développement fort différent de celui qu’il a connu par le passé, et qui inclut notamment une semaine entière de commémorations de la mort de Rumi, du 10 au 17 décembre.

    Une tradition brisée

    Le sema‘ a été de nouveau autorisé en 1954, mais uniquement comme une manifestation folklorique, explique encore Ayse Akyurek. Mais les acteurs de cette époque, secrètement, considéraient ces manifestations folkloriques comme des prières, comme des rituels. Dans les années 80 a soufflé en Turquie un vent de libéralisme où les sanctions à l’encontre des gens qui se disaient soufis se sont complètement allégés. Petit à petit, on a vu des groupes se former avec des personnes qui ont commencé à prétendre détenir l’autorité spirituelle.

    C’est à partir de ce moment que débute ce que j’appelle la ‘néo-mevlevie’, c’est-à-dire la réinvention de la mevlevie ancestrale. Les Çelebi ont revendiqué l’autorité centrale, mais ce à quoi nous assistons aujourd’hui est une nébuleuse polycéphale, et certains groupes ne reconnaissent pas l’autorité des Çelebi. La néo-mevlevie est également polymorphe, le rituel pouvant parfois, dans certains groupes, inclure du yoga, des pratiques chamaniques ou new age, des femmes et aussi des non-musulmans…”

    En 2008, les Çelebi, à la tête de la Fondation Mevlana, ont fait reconnaître le sema‘ “officiel”, pratiqué suivant la forme que nous avons décrite plus haut, auprès de l’Unesco, comme appartenant au patrimoine culturel immatériel de l’humanité.

    Des couvents transformés en musées

    Mais puisque les couvents ont fini par être transformés en musées, et que la tradition mevlevie a été rompue, le musicien Kudsi Erguner, illustre joueur de ney formé par son père Ulvi Erguner, maître de la musique soufie et de la musique savante ottomane, s’insurge aujourd’hui volontiers contre ceux qui considèrent le sema‘ actuel comme authentique.

    Pour lui, en l’absence d’institutions religieuses officielles et autorisées (la loi interdisant les confréries étant toujours en vigueur), les titres de cheikh, de post-nishin ou n’importe quel autre terme instituant une quelconque autorité spirituelle sont abusifs et tout à fait usurpés. Ayse Akyurek considère pour sa part que nul n’a le droit, d’un point de vue purement extérieur, de dire qui peut se proclamer mevlevi ou non.

    Survivre à l’époque des réseaux sociaux

    À notre époque, celle de la société de consommation et de l’immédiateté des réseaux sociaux, les derviches que nous avons rencontrés à Konya insistent tous sur la dimension éthique et philosophique que comporte l’enseignement mevlevi auquel ils se soumettent, qui implique de s’efforcer de mener une vie exemplaire, aussi loin que possible des tentations égoïstes.

    Ainsi, Ahmet Eymen Yarar nous rappelle que, selon les enseignements de Rumi, le sema‘ est interdit à ceux qui ne croient pas en Dieu au plus profond de leur cœur. Cette insistance sur l’intériorité individuelle du rituel, sur sa dimension de prière silencieuse, davantage que sur les institutions et les autorités officielles, ouvre à une interprétation plus prudente et plus nuancée. Il serait donc possible de conclure, avec Alberto Fabio Ambrosio, qu’il faut tout simplement “apprendre à regarder le versant touristique et folklorique du soufisme et des derviches tourneurs comme le chemin d’un rapprochement avec l’islam dans un pays qui a subi, des décennies durant, une sécularisation forcée.