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Homosexualité, corps féminin… À Bâle, les corps entrent dans l’histoire et au musée
Jusqu’au 2 août 2026 au Kunstmuseum Basel et jusqu’au 8 novembre 2026 au musée Tinguely, les expositions “The First Homosexuals” et “Labouring Bodies” comptent parmi les propositions les plus ambitieuses de la saison artistique bâloise. À travers l’histoire de l’homosexualité et celle du travail féminin, elles montrent comment les corps deviennent des constructions sociales, politiques et culturelles.
Par Thibaut Wychowanok.


À Bâle, deux expositions racontent les identités invisibilisées
Quand un corps devient-il un sujet politique ? La question traverse deux des expositions à angle sociologique et historique les plus ambitieuses présentées cette année à Bâle. Au Kunstmuseum, “The First Homosexuals. La naissance de nouvelles identités 1869-1939” raconte ainsi l’apparition d’un concept nouveau dans l’histoire occidentale : l’homosexualité. Au Museum Tinguely, “Labouring Bodies” explore un autre territoire longtemps laissé dans l’ombre : celui des corps féminins au travail, des corps qui produisent, qui soignent, qui enfantent, et que la modernité industrielle a transformés en instruments de production.

La naissance d’une identité
Tout commence par un mot. Ou plus exactement par l’apparition d’un mot qui allait bouleverser la manière dont des millions d’individus se percevraient eux-mêmes : « homosexuel ». En 1869, l’écrivain austro-hongrois Karl Maria Kertbeny forge ce terme dans le contexte des débats sur la criminalisation des relations entre hommes. L’exposition The First Homosexuals part de cet instant fondateur pour dérouler une vaste fresque consacrée à la naissance d’une identité moderne. Présentée pour la première fois à Chicago avant son adaptation bâloise, l’exposition rassemble peintures, photographies, sculptures, dessins et documents d’archives produits entre la fin du XIXe siècle et le début de la Seconde Guerre mondiale.
Un parcours qui s’ouvre sur un monde d’avant l’homosexualité, lorsque le désir entre personnes du même sexe existait sans pour autant constituer une catégorie identitaire. Puis apparaissent progressivement de nouvelles représentations de soi : artistes et écrivains commencent à donner un visage à des réalités jusque-là invisibles, à construire des images capables d’incarner ces nouvelles subjectivités. Les sections consacrées au corps montrent ainsi comment l’émergence de cette conscience homosexuelle transforme la représentation du nu, du désir et de l’intimité. Ailleurs, signes, fleurs, vêtements ou gestes deviennent autant de codes permettant de communiquer discrètement dans des sociétés où la visibilité demeure dangereuse.
L’exposition s’élargit ensuite aux questions de diversité de genre, rappelant combien les histoires homosexuelles et trans ont longtemps été imbriquées avant d’être séparées par les récits dominants. Enfin, une dernière salle particulièrement stimulante aborde les liens entre homosexualité et colonialisme explorant comment les empires européens ont projeté leurs fantasmes sur les corps racisés tout en exportant leurs normes sexuelles à travers le monde.
Principalement centrée sur des représentations occidentales – ce qui est logique puisque la notion moderne d’homosexualité naît précisément dans ce contexte –, l’exposition n’oublie pas pour autant les récits périphériques et les contre-images produites par les populations colonisées. À travers cette traversée de soixante-dix années d’histoire, The First Homosexuals raconte moins l’histoire d’une orientation sexuelle que celle d’une invention culturelle, politique et visuelle qui continue encore aujourd’hui de façonner notre compréhension de l’identité.

La grande force de l’exposition est ainsi sa clarté. Certains diront son didactisme. Rarement un sujet aussi complexe aura été rendu aussi accessible. Le parcours avance avec une efficacité remarquable, depuis les représentations antérieures à l’apparition du terme jusqu’aux questions de genre, en passant par les codes visuels, les métamorphoses du corps et les liens entre homosexualité et colonialisme. Cette dimension pédagogique constitue aussi sa limite.
Les œuvres semblent davantage convoquées pour illustrer une démonstration que pour déployer leur propre mystère. Le discours historique est si solidement construit qu’il tend parfois à dominer l’expérience esthétique. C’est précisément sur ce point que “Labouring Bodies” emprunte un chemin différent.

“Labouring Bodies” réécrit un siècle de travail féminin
L’exposition du musée Tinguely possède, elle aussi, une ambition historique en examinant plus d’un siècle de relations entre le corps (fémininà, le travail et la machine. Mais là où “First Homosexuals” part d’un concept pour aller vers les images, “Labouring Bodies” semble partir des œuvres elles-mêmes pour faire émerger une pensée.
Labouring Bodies s’intéresse donc à une autre invention de la modernité : celle du corps comme force productive. Son titre contient déjà toute l’ambition du projet. En anglais, le mot labour désigne à la fois le travail et l’accouchement, le labeur économique et l’acte de donner naissance. Cette double signification irrigue l’ensemble d’une exposition qui explore plus d’un siècle de relations entre corps, technologie et capitalisme à travers une perspective féministe.
Réunissant trente-six artistes, de la première moitié du XXe siècle à aujourd’hui, le parcours commence par les corps féminins absorbés par les machines industrielles. Photographies d’ouvrières dans les filatures, sculptures de corps fragmentés par le travail à la chaîne, vidéos consacrées à la mémoire ouvrière : l’exposition déplace volontairement le regard loin de la figure héroïque du travailleur masculin pour s’intéresser aux corps longtemps restés invisibles dans les récits de la modernité.
Mais Labouring Bodies ne se limite pas au travail salarié. L’une de ses forces réside précisément dans l’élargissement de la notion de production aux tâches domestiques, au soin et à la reproduction. Des œuvres historiques de Mary Kelly ou Helen Chadwick interrogent ainsi la frontière artificielle entre travail rémunéré et travail invisible, tandis que plusieurs artistes montrent comment la grossesse et l’accouchement eux-mêmes peuvent être envisagés comme des formes de travail. Le corps féminin apparaît alors comme une machine biologique et sociale dont les capacités reproductives ont constamment été encadrées, exploitées ou contrôlées.
AIlleurs, Labouring Bodies explore les liens entre textile et informatique, rappelant que les métiers à tisser furent les ancêtres des ordinateurs et que l’histoire des technologies est aussi celle du travail des femmes, trop souvent effacé des récits officiels. Des secrétaires aux « human computers », des ouvrières des filatures aux travailleuses du numérique contemporain, le parcours établit un réseau de correspondances qui traverse tout le XXe siècle jusqu’à l’économie des données actuelle. Sans jamais sacrifier la puissance des œuvres à son propos théorique, Labouring Bodies construit ainsi une histoire alternative de la modernité où les corps féminisés apparaissent comme le moteur invisible des systèmes de production. Plus qu’une exposition sur les femmes, elle propose finalement une réflexion vertigineuse sur la manière dont le capitalisme façonne, exploite et organise l’ensemble des corps contemporains.

Que devient un individu lorsque ses gestes sont calibrés par une machine ?
Les photographies d’Evelyn Richter montrant des ouvrières presque absorbées par les machines, les œuvres de Mary Kelly mettant en parallèle travail industriel et grossesse ou encore les réflexions d’Helen Chadwick sur la mécanisation du foyer composent une histoire où le corps féminin apparaît comme un outil économique parmi d’autres.
Mais l’exposition va plus loin. Car ce qui se joue ici n’est pas seulement la condition des femmes. À travers elles, c’est la question du corps lui-même dans la modernité qui est posée. Que devient un individu lorsque ses gestes sont calibrés par une machine ? Lorsque son temps, son attention ou sa capacité à prendre soin des autres deviennent des ressources économiques ? Lorsque la vie elle-même est pensée en termes de productivité ?
Cette réflexion résonne avec une acuité particulière aujourd’hui, à l’heure où le travail numérique, l’automatisation et l’intelligence artificielle redéfinissent à nouveau notre rapport au corps. “Labouring Bodies” montre que la mécanisation n’est pas un phénomène du passé, mais une dynamique toujours en cours.

Deux expositions, deux manières d’écrire l’histoire des corps
Si “The First Homosexuals” raconte avant tout une histoire de la représentation (comment devient-on visible ? Comment une identité émerge-t-elle dans l’espace social ?), “Labouring Bodies” interroge davantage les structures qui façonnent matériellement les existences. Comment les corps sont-ils utilisés, disciplinés, hiérarchisés ?
Dans les deux cas pourtant, le corps est tout autant champ de bataille. Le corps homosexuel dans une société qui refuse son existence. Le corps féminin dans une économie qui le considère comme une ressource naturelle. Deux histoires différentes, mais qui révèlent une même logique : celle d’une modernité qui produit des catégories tout en organisant leur marginalisation.

À cet égard, la dernière section de “The First Homosexuals” ouvre une piste particulièrement stimulante. L’exposition rappelle que la notion même d’homosexualité est née en Occident avant d’être exportée à travers les empires coloniaux. Les corps racisés y apparaissent souvent comme objets d’exotisation ou de fantasmes.
Le sujet n’est qu’esquissé, mais il suggère déjà une autre histoire possible : celle de la rencontre entre sexualité et colonialisme. Une exposition entière pourrait lui être consacrée. Les deux expositions rappellent, et c’est toujours nécessaire, que ce que nous considérons aujourd’hui comme naturel – être homosexuel, être une femme, travailler, aimer, enfanter – est toujours le produit d’une histoire. Et qu’aucune histoire du corps n’est jamais terminée.
“The First Homosexuals. La naissance de nouvelles identités 1869-1939“, exposition jusqu’au 2 août 2026 au Kunstmuseum Basel, Bâle, Suisse.
“Labouring Bodies”, exposition jusqu’au 8 novembre 2026 au musée Tinguely, Bâle, Suisse.