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25 mai 2026

La peinture romanesque de Karen Kilimnik, entre pop culture, 18e siècle et secrets bien gardés

Elle a peint Paris Hilton en Marie‑Antoinette et Leonardo DiCaprio en prince charmant. Pleine de fantaisie, Karen Kilimnik affirme depuis les années 90 un sens poétique et une liberté sans limites. Prônant un retour à la peinture figurative, l’artiste américaine a aussi beaucoup pratiqué l’installation, dans des œuvres convoquant un bric-à-brac de références éclectiques, laissant à notre imagination le soin d’écrire notre propre roman.

  • Par Éric Troncy.

  • Une des ambassadrices principales du renouveau de la peinture

    Karen Kilimnik fit un bien fou à l’art contemporain, ouvrant tout un tas de portes, suggérant des pistes formelles, affirmant un sens poétique et une liberté sans limites. Quelques années avant d’infliger aux arts visuels une sévère correction, elle a étudié, entre 1974 et 1976, l’art et l’architecture à la Temple University de Philadelphie.

    Si elle déclara posséder des origines paternelles russes, on sait en vérité bien peu de choses à son sujet – parmi lesquelles le fait qu’elle exerça, dans les années 80, la profession, idéale à ses yeux, de gardienne de chats de compagnie. De fait, elle n’a jamais fréquenté ni les vernissages ni les événements que l’art invente sans cesse, et ne donna quasiment pas d’interview.

    Lorsqu’elle y consentait, elle répondait plus volontiers à des questions sur son animal préféré (“Tout ce qui vous plaît au sujet des félins.”) ou sur ses vacances favorites (“Halloween, parce que j’adore les costumes ; et Noël, à cause des décorations et des chants.”), parce qu’en vérité, elle n’est pas avec nous. On l’imagine évidemment ailleurs, dans le monde agité qu’elle exprime.

    Elle a mis en marche, dès le début des années 90, une opération tout aussi inattendue que le contenu de ses œuvres : de même qu’elle a affirmé le genre de l’installation et a exploré ses possibilités, elle est aussi devenue l’une des ambassadrices principales du renouveau de la peinture. On prêtait probablement moins d’attention à ses travaux picturaux, car ils étaient masqués par ses grandes installations, mais Kilimnik a toujours peint – sur des toiles ou des feuilles de papier, construisant patiemment un panthéon de chats, de chevaux, de vedettes de cinéma ou de personnes appartenant à des familles royales.

    Les petits tableaux à l’huile de Karen Kilimnik, entre XVIIIe siècle et pop culture

    Ses petits tableaux à l’huile (ses toiles ne sont jamais très grandes) avouent leur fascination pour la peinture du XVIIIe siècle et lui rendent hommage en la soumettant à la culture pop : dans son Prince Charming (1998), on reconnaît Leonardo DiCaprio, et dans sa toile Marie-Antoinette out for a Walk at Her Petite Hermitage, France, 1750 (2005), Paris Hilton.

    Elle y fait la démonstration de sa très grande aptitude à la peinture, d’un sens singulier de la couleur, et entraîne le spectateur dans des jardins où triomphent des bosquets fleuris, dans les loges du palais Garnier avec les petits rats (Wednesday + Eloise at Ballet School at the Paris Opera, Degas or Wednesday + Friend at Ballet School at the Paris Opera, Degas, 2003-2011) où dans la jungle au Vietnam (The Green Fairy Cottage in the Vietnamese Jungle, 2015).

    Pendant l’hiver 2023, dans sa dernière exposition à la galerie Sprüth Magers de Berlin, elle montra ses Beach Paintings for a Winter Escape, un ensemble plutôt subversif de vues marines, de plages avec des cocotiers (The Beach at Pub Tiki Island, 2023 et The Beach and Sea, 2022), de cartes maritimes (Flowers for the Queen, Scotland, 2022) et même de criques secrètes (Your Wish Is My Command, the Secret Cove, 2023).

    Une “exposition spectaculaire” à Zurich en juin prochain

    On ne résiste pas au plaisir de ces titres en forme de haikus bancals, curieusement précis, et qui nourrissent l’imaginaire du regardeur. Elle offrit donc des plages de sable à un art aujourd’hui très obsédé par toutes les formes de discriminations et de misère… et montra, accessoirement, ce que la peinture de Raoul Dufy fit à la sienne.

    Pour ma part, je n’aime pas savoir ce qu’une exposition à venir me réserve, et je me tiens à bonne distance de la lecture des communiqués de presse. Rien ne remplace la surprise, et, en la matière, il serait bien imprudent d’écrire qu’on verra, dans son “exposition spectaculaire” à Zurich, des peintures ou des photographies, et encore ce que ces peintures ou ces photographies évoqueront.

    Mais parce qu’elle est très rare, Karen Kilimnik donne à ses expositions un suspense digne des séries télévisées qu’elle affectionne particulièrement – le prochain épisode est toujours trop long à venir. Précédé par une carrière de presque cinquante années, l’art qu’elle présente aujourd’hui s’épanouit sans avoir renoncé à rien. Surtout pas à la liberté.

    “Karen Kilimnik”, exposition du 12 au 24 juillet 2026 à la Galerie Eva Presenhuber, Zurich.