24 mai 2026

Fallait-il donner la Palme d’or du Festival de Cannes à Fjord de Cristian Mungiu ?

Au Festival de Cannes 2026, le cinéaste roumain Cristian Mungiu emporte sa deuxième récompense suprême pour le film Fjord, au sommet d’un palmarès inégal. Notre commentaire en forme de bilan des 22 films en compétition.

  • par Olivier Joyard.

  • Que faut-il penser du palmarès au Festival de Cannes 2026 ?

    Après 22 longs-métrages projetés durant ce Festival de Cannes 2026, seuls huit ont été récompensés par le Jury de Park Chan-wook, qui a fait la part belle à un cinéma d’auteur solide, mais parfois un peu surplombant. L’inventivité formelle n’a pas pris le pouvoir cette année dans le palmarès, même si nos films préférés ne sont pas tous rentrés bredouilles — mis à part l’excellent trip de Arthur HarariL’Inconnue, et son actrice principale Léa Seydoux, qui méritait tous les éloges. Notre avis sur les prix décernés samedi 23 mai sur la Croisette.

    Palme d‘or : Fjord de Cristian Mungiu

    Après 4 mois, 3 semaines et 2 jours en 2007, le roumain Christian Mungiu empoche sa seconde Palme, faisant de lui l’égal de Martin Scorsese ou, plus récemment, de Ruben Östlund. Son film raconte comment des parents très religieux, qui viennent d’emménager depuis la Roumanie aux fins fonds de la Norvège – il est roumain, elle est norvégienne – sont accusés de violence éducatives envers leurs enfants.

    Se voulant une fable morale humaniste sur une époque polarisée entre progressistes et conservateurs religieux, Fjord peine pourtant à convaincre tant il écrase toute subtilité sous ses gros sabots formalistes. Mungiu fait preuve ici d’un certain cynisme, ne laissant jamais ses personnages respirer sous la coupe de ses cadres arty. C’est une conception ancienne et un peu compassée du cinéma d’auteur qu’a défendue le jury de Park Chan-wook : le “grand” film comme produit culturel soigné, commentant l’époque en surplomb. Dans les rôles principaux, Sebastian Stan et Renate Reinsve tirent toutefois leur épingle du jeu.

    Fjord de Cristian Mungiu, au cinéma le 19 août 2026. Le film a remporté la Palme d’or au Festival de Cannes 2026.

    Grand Prix : Minotaure de Andreï Zviaguintsev

    Le discours du réalisateur russe exilé à Paris a été l’un des grands moments de la cérémonie de clôture. Sans le nommer mais de façon claire, Andreï Zviaguintsev y a fait appel à Vladimir Poutine pour stopper la guerre en Ukraine. De cette guerre, il est question par un système d’échos dans Minotaure, remake de La Femme infidèle de Claude Chabrol (1969).

    Un entrepreneur à succès, confronté à la mobilisation sur le front de ses forces vives, y découvre que sa femme le trompe. C’est tout un système patriarcal et violent que le cinéaste montre en train de se décomposer. S’il repose sur des effets de mise en scène un peu old school similaires à ceux de Fjord de Cristian Mungiu — cadres rigoureux, lenteur examinatrice des failles de ses personnages —, Minotaure est porté par une toute autre urgence et une nécessité de tous les instants.

    Minotaure de Andreï Zviaguintsev, au cinéma le 14 octobre 2026. Le film a remporté le Grand Prix au Festival de Cannes 2026.

    Prix du Jury : L’Aventure rêvée de Valeska Grisebach

    Présenté en dernier dans la compétition, long de 2h47, le nouveau long-métrage de l’allemande Valeska Grisebach coproduit par sa compatriote Maren Ade (Toni Erdmann) se hisse assez haut dans la palmarès. C’est le seul film de réalisatrice récompensé cette année, ce qui laisse une fois de plus songeur. L’Aventure rêvée suit une quinquagénaire qui renoue avec un vieil ami à la frontière entre la Bulgarie et la Turquie.

    De leurs retrouvailles naît tout un aréopage de problèmes liés à la mafia locale, que Grisebach décortique en prenant tout son temps, parvenant à hisser un thriller sans action — ou presque — qui ne manque pas de séduction. Un art du cinéma comme flânerie, où la trajectoire de l’héroïne captive. Car cette femme ne s’émancipe pas, elle est libre dès le premier plan, et lutte pas à pas pour le rester jusqu’au dernier.

    L’Aventure rêvée de Valeska Grisebach, au cinéma le 15 juillet 2026. Le film a remporté le Prix du Jury au Festival de Cannes 2026.

    Prix de la mise en scène : Ex-aequo à Paweł Pawlikowski (Fatherland) et Javier Ambrossi et Javier Calvo (La bola negra)

    Entre la flamboyance de nos chouchous espagnols “Los Javis” (Javier Calvo et Javier Ambrossi) qui adaptent Federico Garcia Lorca dans leur mélo historique gay La bola negra et le noir et blanc sépulcral du polonais Paweł Pawlikowski, qui filme l’Europe en reconstruction de la fin des années 1940 sous la houlette de l’écrivain Thomas Mann, deux conceptions à peu près opposées du cinéma ont été récompensées… ensemble. Un non-choix notable, qui a toutefois le mérite de mettre en avant le travail des réalisateurs de la sublime série La Mesias, qui font preuve d’une inventivité queer souvent très exaltante dans La bola negra, 2h40 d’ultrasensibilité filmée.

    Fatherland de Paweł Pawlikowskii et La bola negra de Javier Ambrossi et Javier Calvo n’ont pas encore de date de sortie. Les films ont remporté le prix de la mise en scène au Festival de Cannes 2026.

    Prix d’interprétation féminine : Virginie Efira et Tao Okamoto dans Soudain de Ryusuke Hamaguchi

    Dans le beau film du subtil réalisateur japonais Ryusuke Hamaguchi (Drive My Car), Virginie Efira trouve peut-être son plus beau rôle, en directrice d’EHPAD tentant de mettre en place une politique de soins humaniste pour les résidents dépendants. Face à elle, l’actrice japonaise Tao Okamoto joue une metteuse en scène de théâtre atteinte d’un cancer incurable. Avec une retenue fascinante, les deux femmes subliment la sororité et refont le monde en attendant la fin. Les voir monter ensemble sur la scène du Grand Théâtre Lumière a été un grand moment d’émotion.

    Soudain de Ryusuke Hamaguchi, au cinéma le 12 août 2026.

    Prix d’interprétation masculine : Emmanuel Macchia et Valentin Campagne dans Coward de Lukas Dhont

    Dans ce film de guerre atypique, Emmanuel Macchia et Valentin Campagne jouent deux soldats Belges de 14-18 dont la principale mission est d’apporter du divertissement à leurs camarades, malgré l’horreur des tranchées. Coward est à la fois une histoire d’amour gay et un éloge du spectacle comme soin, l’un des grands thèmes de ce Festival de Cannes 2026. Les deux jeunes belges âgés d’une vingtaine d’années, excellents, apportent une fraîcheur et une émotion qui a touché le jury de Park Chan-wook, même si le film ne nous a pas franchement convaincus.

    Coward de Lukas Dhont n’a pas encore de date de sortie.

    Prix du scénario : Notre Salut d’Emmanuel Marre

    Le film du jeune réalisateur franco-belge, qui raconte l’histoire de son arrière-grand-père collaborationniste, était notre préféré de la compétition. Le voir gagner le Prix du scénario, alors même que les dialogues ont été improvisés chaque jour sur le plateau par les actrices et acteurs (le génial Swann Arlaud en tête), ne manque pas d’ironie. Mais cela donnera on l’espère envie au public cinéphile et au-delà de plonger dans cet objet de cinéma fascinant, qui retourne le cinéma historique contre lui-même. Avec sa caméra embarquée dans les pas d’un fonctionnaire de Vichy durant la seconde guerre mondiale, Notre salut n’a jamais rien de poussiéreux. Il parle d’ici et maintenant, de la montée des extrémismes et des compromissions destructrices. Un grand film.

    Notre Salut d’Emmanuel Marre, au cinéma le 30 septembre 2026. Le film a remporté le Prix du scénario au Festival de Cannes 2026.