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Cannes 2026 : Notre salut remporte le prix du scénario
Fresque implacable et novatrice sur la collaboration durant la seconde guerre mondiale, Notre salut, le film d’Emmanuel Marre restera dans les esprits. Notre critique du long-métrage qui a reçu le prix du scénario au Festival de Cannes 2026.
par Olivier Joyard.
Publié le 21 mai 2026. Modifié le 23 mai 2026.

Swann Arlaud en antihéros collaborationniste dans Notre Salut
Les films qui renversent la table, aident à penser, remettent droites nos pupilles fatiguées, ceux-là méritent notre amour inconditionnel. Notre salut, deuxième long-métrage d’Emmanuel Marre (après Rien à foutre en 2022, coréalisé par Julie Lecoutre, avec Adèle Exarchopoulos) appartient à cette caste précieuse, par sa capacité de surgissement.
Le réalisateur franco-belge raconte ici l’histoire de son arrière-grand-père, Henri Marre. C’est aussi le nom du personnage dans le film, interprété par Swann Arlaud (Anatomie d’une chute) – parfait de bout en bout. Ingénieur ambitieux, il débarque à Vichy en 1940 sous le régime du Maréchal Pétain. L’homme de 49 ans veut faire connaître son livre édité à compte d’auteur, où il expose des idées politiques obsédées par l’efficacité et le patriotisme. Des convictions qu’il va peu à peu mettre en œuvre à l’intérieur du pouvoir collaborationniste, en travaillant comme fonctionnaire préposé à la lutte contre le chômage.

Un film inspiré d’une histoire vraie
C’est après avoir retrouvé une correspondance entre ses arrière-grands-parents qu’Emmanuel Marre a eu l’idée de réaliser le film. Mais Notre Salut dépasse de loin la petite histoire pour inspecter de façon radicalement neuve les rouages les plus banals de la collaboration avec les Nazis. Jetant aux oubliettes du ringardisme les règles formelles du film historique, il enclenche une immersion fascinante dans la machine autoritaire.
Comme le dit Henri Marre lors d’un moment clef : “La vraie autorité s’exerce dans les esprits”. Autrement dit, la force d’un régime comme celui de Vichy réside dans sa capacité à pénétrer les têtes. Sa politique de discriminations et de rafles suivra. Notre Salut montre comment cela se traduit dans les actions les plus concrètes d’une administration. Sauf que la caméra bouge au plus près des peaux, zoome sur les regards, travaille une matière de cinéma qui s’invente au fur et à mesure, documentant avec rigueur le glissement des personnages vers l’abjection, par conviction ou simple opportunisme. Le film a été en grande partie improvisé, ce qui le rend encore plus vertigineux. Le mal se crée en direct. Il est là, devant nous.

Emmanuel Marre filme les monstres ordinaires
Dans le tour de force esthétique et politique qu’est Notre salut, qui a reçu le prix du scénario, Emmanuel Marre se permet beaucoup, touchant toujours juste : il frôle la pure parodie tout en nous glaçant le sang, lors de longues scènes de bureau qui peuvent parfois rappeler la série satirique The Office ; s’appuie sur des musiques anachroniques pour créer des effets de dissonance troublants : le tube années 80 Live is Life sur des archives de Pétain, il fallait oser, tout comme l’utilisation du morceau synth pop du groupe Hot Butter, Popcorn (1972), lors d’une scène de fête. Ces moments-là nous font décoller de notre siège, devant tant de beauté et tant de malaise. Ils nous font vriller le cerveau.
Un film récompensé par le prix du scénario au Festival de Cannes 2026
Le héros explique à son équipe qu’il s’inspire des théories émergentes du management anglo-saxon pour gérer les cas qui lui sont présentés – y compris aider les allemands à déporter des Juifs. Alors qu’il se laisse aller aux pires compromissions, jamais cet homme ne semble mesurer la portée moralement ignoble et concrètement inhumaine de ses actions. Il a le regard vide des monstres qui s’ignorent, des salauds sincères.
Sa femme comprendra mieux que lui ce qui se joue. C’est dire l’ambition de ce film, qui embrasse sans jamais sombrer dans le confusionnisme une sorte d’histoire permanente du fascisme, comme une matière toujours vivante. À la fin de la projection officielle de Notre salut, Emmanuel Marre a prononcé devant les milliers de personnes du Grand Théâtre Lumière trois mots simples et puissants : “Plus jamais ça”. Le cinéma nous aura prévenus.
Notre salut d’Emmanuel Marre, au cinéma le 30 septembre 2026. Le film est présenté en compétition au Festival de Cannes 2026.