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Les créatrices de Façon Jacmin se confient sur dix ans de mode upcyclée et désirable
À l’occasion de son dixième anniversaire, Façon Jacmin célèbre une décennie de création upcyclée, portée par une vision durable et résolument contemporaine. Entre denim revisité et silhouettes à l’esthétique affirmée, la marque belge continue d’imposer une identité forte, fidèle à son ADN tout en évoluant avec son temps. Pour Numéro, les fondatrices de la marque Alexandra et Ségolène Jacmin nous dévoilent les coulisses de dix ans d’upcycling, où durabilité et créativité sont les maîtres-mots.
Par Louise Menard,
et Jasmine Baha.
Publié le 22 janvier 2025. Modifié le 15 juin 2026.

Façon Jacmin : une marque pionnière de l’upcycling
Après un diplôme à La Cambre et des expériences chez Martin Margiela puis Jean Paul Gaultier, Alexandra Jacmin fonde, avec sa sœur jumelle Ségolène, la marque Façon Jacmin. Le duo développe dès ses débuts une approche centrée sur la transformation du vêtement existant.
Dans leur atelier d’Anvers, les matières sourcées en Europe sont récupérées, retravaillées puis réinterprétées. Vestes en denim déconstruites transformées en sacs ou jeans métamorphosés en jupes : chaque création repose sur un processus de réemploi qui redéfinit l’usage initial du vêtement.
Si le denim constitue leur point de départ, les créatrices belges élargissent progressivement leur palette. Notamment avec du coton biologique, décliné en pièces du quotidien. Une démarche qui associe savoir-faire technique et expérimentation textile.

Une décennie de mode durable
Dix ans après sa création, Façon Jacmin s’impose comme une voix singulière dans le paysage de la mode contemporaine. La marque a su construire un univers identifiable, porté par une vision exigeante et une esthétique singulière.
Son vestiaire se distingue par une approche hybride entre silhouettes modulables, jeux de proportions, dialogue entre tailoring et sportswear. Les vestes trompe-l’œil ou les pièces aux lignes non genrées témoignent de cette volonté de brouiller les codes.
Mais au-delà du procédé, c’est aussi une manière de penser le vêtement qui s’affirme. Une proposition qui dépasse la seule logique de recyclage pour s’inscrire dans une réflexion plus large sur la durabilité et la désirabilité dans la mode.

L’interview d’Alexandra et Ségolène Jacmin
Numéro : Quel est votre premier souvenir lié à la mode ?
Alexandra Jacmin : Mon premier souvenir lié à la mode remonte à l’âge de 14 ans. Je me déguisais tout le temps avec les vêtements que je trouvais dans le grenier.
Ségolène Jacmin : L’examen d’entrée de ma sœur Alexandra à La Cambre ! Je me souviens qu’il a duré une semaine entière. Elle avait plusieurs projets à réaliser, et parmi eux une robe conçue à partir de deux robes de seconde main.
À quel moment de votre vie avez-vous décidé de faire carrière dans ce milieu et pourquoi ?
AJ : Je dirais le jour où j’ai fabriqué un sac à partir de chutes de tissus et de foulards à l’âge de 16 ans. C’est là que j’ai réalisé toutes les possibilités d’expression qu’offraient la création et le vêtement.
SJ : C’était lors de ma première expérience professionnelle dans une boîte de consultante stratégique, un environnement de travail très corporate en cohérence avec mes études, mais au sein duquel j’ai rapidement eu besoin de plus de créativité. Je n’avais jamais ressenti ça auparavant.

Un parcours mode sans faute
Votre parcours en quelques mots ?
AJ : J’ai étudié le stylisme à La Cambre à Bruxelles, des années durant lesquelles j’ai fait des stages chez Sofie d’Hoore, Jean-Charles de Castelbajac, ou encore Paule Ka. Après mes études, je suis allée à Paris pour un stage chez Maison Martin Margiela en tant qu’assistante styliste. Et j’y suis restée deux ans et demi. Suite à cette incroyable expérience, j’ai travaillé durant deux ans comme assistante styliste chez Jean Paul Gaultier. Environ un an et demi après, nous avons créé notre marque Façon Jacmin .
SJ : Malgré le fait qu’on soit jumelles, ma sœur et moi étions dans des écoles différentes. Moi en Flandres et Alexandra à Tournai, dans notre ville natale en Wallonie. J’ai fait cinq ans d’études à la KU Leuven, en Belgique, puis un an de master en management à la Vlerick Business School à Gand. Finalement, j’ai fait du consulting chez Arthur D. Little à Bruxelles.

Comment est née votre envie de lancer votre propre marque ?
A : Grâce à nos pièces en denim, une matière résistante et intemporelle, nous avions envie de donner d’avantage de force et d’assurance à la femme. Et avec ma sœur, nous avons toujours eu le désir d’unir nos compétences.
S : Tout ceci est aussi né d’une forte envie d’entreprendre. J’aime faire les choses de A à Z, être indépendante, avoir cette satisfaction de créer quelque chose, de faire naître une idée. Le désir de prendre des risques, d’être dans l’action, sans être freinée. Alors naturellement, je me suis tournée vers ma sœur jumelle Alexandra qui travaillait à l’époque chez Jean-Paul Gaultier. Nous sommes très complémentaires.
“Nous souhaitons faire découvrir aux femmes qui portent nos pièces une nouvelle version d’elles-mêmes.” Alexandra et Ségolène Jacmin
Pouvez-vous décrire en quelques mots le style de vos collections ?
AJ : Masculin/féminin, décontracté, minimal, déconstruit, franc.
SJ : Contemporain, minimaliste, élégant, créatif, playful.
Que voulez-vous transmettre comme message à travers vos vêtements ?
AJ : À travers nos pièces, nous voulons donner de la force, davantage d’assuranc, mais également un certain “lâché prise”.
SJ : L’esthétique de Façon Jacmin peut surprendre, pour faire découvrir aux personnes qui portent nos pièces une version d’elles-mêmes qu’elles n’osaient peut-être pas encore exprimer jusque-là.

Mode durable : vers une nouvelle vision du luxe
Vous avez fondé Façon Jacmin, il y a maintenant dix ans. Comment avez-vous réussi à rester fidèles à l’ADN et à la vision initiale au fil des années ?
AJ : Même si la marque a changé et évolué, lorsque nous créons des nouveaux modèles, nous tentons toujours d’avoir en tête nos valeurs. Celles-ci sont l’artisanat, la qualité, la durabilité, la créativité et la déconstruction des codes vestimentaires, mais aussi l’empowerment et la confiance en soi. Avoir un fil conducteur en tête permet de rester fidèle, d’avoir une certaine régularité et une stabilité tout en ayant la liberté d’évoluer et de créer.
Comment observez-vous l’évolution et le succès croissant du marché de la seconde main depuis vos débuts ?
SJ : C’est assez impressionnant de voir à quel point les choses ont évoluées. Lorsque nous avons lancé Façon Jacmin, la seconde main et la mode circulaire étaient moins répandues qu’aujourd’hui. Je constate une véritable prise de conscience. Les consommateurs se posent davantage de questions sur l’origine des vêtements, leur qualité et leur durée de vie. Dans notre boutique à Anvers, nous voyons beaucoup de nos clientes avec un sac de luxe vintage. Ce qui me réjouit surtout, c’est que cette évolution ne repose plus uniquement sur des considérations économiques, mais aussi sur une envie de consommer différemment et de manière plus responsable.

Une marque pionnière de l’upcycling
Qu’est-ce qui, selon vous, distingue Façon Jacmin dans l’univers de la mode upcyclée aujourd’hui ?
AJ : Je pense que ce qui nous distingue, c’est de réaliser des modèles à partir de vêtements de seconde main et d’avoir un résultat épuré, du renouveau, donnant l’illusion d’une pièce neuve, mais aussi et surtout de transformer les pièces de seconde main et de leur donner une nouvelle fonction. Une jupe devient une robe, des pantalons sont utilisés pour réaliser une jupe…
SJ : Je pense que ce qui nous distingue, c’est que la circularité fait partie de notre histoire depuis le début. Nous avons toujours travaillé avec l’idée de donner de la valeur à l’existant, notamment à travers l’upcycling et notre amour du denim. Pour nous, un vêtement ne devrait jamais être considéré comme jetable. Chez Façon Jacmin, nous créons des pièces avec une identité forte, conçues pour durer et pour être portées longtemps. La seconde main est donc une continuité naturelle de notre démarche.

Entreprendre dans la mode en 2026
En tant qu’entrepreneuses dans la mode, quel est le plus gros challenge auquel vous êtes confrontées ?
AJ : Le plus gros challenge auquel nous sommes confrontées est de changer notre manière de créer et de fabriquer, trouver de nouvelles solutions, réaliser un vêtement à partir de pièces de seconde main.
SJ : En tant qu’entrepreneuse, mon challenge est de trouver un certain équilibre entre vie professionnelle et vie privée. Il faut de la discipline pour se mettre off et atteindre une stabilité et une sérénité qui permettront de s’inscrire dans la durée. Il nous faut également nous inscrire dans la durabilité, l’écoresponsabilité et gérer la concurrence, à laquelle nous sommes exposées au quotidien.
Où imaginez-vous Façon Jacmin dans dix ans et quelles sont vos ambitions pour la suite ?
AJ : Dans dix ans, nous souhaiterions avoir davantage développé la ligne upcycling malgré les contraintes. S’être développé sur le marché asiatique et américain. Avoir une nouvelle maison mère à Anvers et peut-être une à Paris.
SJ : Dans dix ans, j’aimerais voir Façon Jacmin continuer à grandir sans perdre son âme. Mon ambition n’est pas seulement de développer la marque, mais de prouver qu’un autre modèle de mode est possible. J’aimerais renforcer notre approche circulaire, développer de nouveaux services autour de la réparation, de la revente et de la transformation des vêtements, et toucher un public plus large à l’international. Mais surtout, j’espère que nous continuerons à inspirer les consommateurs à acheter moins, mais mieux, en créant un lien durable avec les vêtements qu’ils portent.

Une mode qui se démocratise
Quelle pièce a rencontré le plus de succès depuis le lancement de votre marque ? Et pourquoi ?
AJ : La veste MACFLY/MARTY. C’est une veste outwear courte, que nous avons depuis plusieurs saisons, dans différentes matières, portée aussi bien par les hommes que les femmes. Une veste, qui, selon moi apporte une certaine décontraction, mais en même temps du caractère et de la force par les poches zippées et le volume.
Depuis que le lancement de votre marque, vous souvenez-vous d’un moment dont vous êtes particulièrement fières ?
AJ : Je suis fière d’avoir mis en place le projet d’upcycling et de trouver des nouvelles alternatives de fabrication du vêtement, grâce à notre équipe, aux gens qui nous entourent et à des entrepôts de seconde main et autres usines de fabrication qui ont la même vision que nous.
SJ : Lorsque nous avons reçu un prix au Belgian Fashion Awards dans la catégorie “Emerging designers” et peut-être aussi lors de l’ouverture de notre boutique à Anvers.
Les collections Façon Jacmin sont disponibles sur faconjacmin.com.