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Jean-Paul Gaultier et Duran Lantink en conversation : un héritage en mouvement
Nommé directeur artistique de la maison Jean Paul Gaultier, Duran Lantink présentait, lors de la dernière Fashion Week, un premier défilé de prêt-à-porter plein d’énergie et d’audace. Inspiré par la culture queer, le jeune Néerlandais réinterprétait avec talent des icônes telles que la marinière, dévoilait les corps et questionnait radicalement les codes genrés. Ému par ce défilé, le grand couturier Jean-Paul Gaultier a rencontré son successeur pour un dialogue passionné autour de la créativité et de la transgression.
portraits Jean-Baptiste Mondino,
propos receuillis par Delphine Roche.

L’interview croisée de Jean-Paul Gaultier et Duran Lantink
Numéro : Duran, quelle a été votre réaction à l’annonce de votre nomination au poste de directeur artistique de Jean Paul Gaultier?
Duran Lantink : J’étais très excité, bien sûr… Pardon, Jean-Paul, c’est toujours un peu difficile de parler de vous en votre présence. (Rires.) Bref, pour moi, Jean-Paul Gaultier a toujours été une immense inspiration, il a largement influencé ma jeunesse et la personne que je suis devenu. C’est donc un immense honneur de me voir confier la tâche de poursuivre sa vision, celle d’une grande maison parisienne qui a toujours su conserver un œil neuf et audacieux.
Jean-Paul Gaultier : Je suis très heureux que vous ayez accepté, car vous auriez pu refuser ce poste. J’avais ma petite idée sur le fait que vous pourriez brillamment interpréter mes codes. Probablement parce que j’ai travaillé en tant qu’assistant chez Pierre Cardin : j’ai appris à concevoir des collections qui traduisent le style d’une autre personne que moi. Quand Christian Lacroix a quitté la maison Jean Patou pour laquelle j’avais travaillé, j’ai imaginé qu’il serait intéressant de proposer à des créateurs d’élaborer une collection pour la maison, Vivienne Westwood, par exemple. J’aurais adoré voir sa version de Patou. J’ai proposé mon idée à la direction, mais sa réaction a été typiquement française : elle a refusé, prétextant que cela coûterait trop cher.
Une marinière gonflable…
Jean-Paul, à quel moment avez-vous pensé que Duran Lantink serait la personne idéale pour poursuivre votre héritage?
J.-P. G. : Tout au long de ma carrière j’ai gardé un œil sur ce que proposaient les autres créateurs. Et je me souviens d’avoir été frappé, en ce qui concerne Duran, par une marinière gonflable. J’ai pensé : “Oh! mon Dieu! Je n’ai jamais eu cette idée !”. J’ai reconnu dans ses créations la même énergie que celle que j’avais à mes débuts, dans une version beaucoup plus construite, plus aboutie.

La mode a-t-elle besoin d’être plus radicale ?
Duran, dans le communiqué qui annonçait votre collaboration avec la maison, vous affirmiez que le moment était venu de se montrer radical. Et que la maison Jean Paul Gaultier était justement un endroit où cette radicalité pouvait s’exprimer. Qu’entendiez-vous par là ?
D. L. : Le monde est en train de sombrer dans une forme de conservatisme très inquiétant. Et je pense qu’il est plus important que jamais de célébrer l’acceptation de toutes les différences. Or, la maison Jean Paul Gaultier a fait très exactement ceci : elle a mis en avant toutes les subcultures. Je ne sais pas si cela est une forme de radicalité, au fond. Mais cela nous apparaît comme tel aujourd’hui car tout ce qui est libre et drôle est tout à coup perçu comme un danger. En fait, je ne propose rien de très subversif, je suis plutôt en train de répéter le geste de personnes qui se sont battues pour la liberté.
J’essaie donc de contribuer à ce que nous puissions nous amuser et célébrer nos différences, sans tomber sous le coup de la censure des conservateurs. Dans ma première collection de prêt-à-porter pour Jean Paul Gaultier, je voulais montrer une forme de liberté, d’acceptation, qui décrète que rien n’est bizarre. Ou alors, au contraire, que nous sommes tous bizarres, tous des “weirdos”, et c’est tout à fait OK.
“J’ai trouvé la vision de Duran très fraîche. Si le public a été déconcerté, peut-être est-ce parce qu’il a oublié que moi-même j’ai été frais.“ – Jean-Paul Gaultier.
J,-P.G. : J’ai trouvé la vision de Duran très fraîche. Si le public a été déconcerté, peut-être est-ce parce qu’il a oublié que moi-même j’ai été frais. (Rires.) À mes débuts, les critiques ont été féroces. On a dit que ce n’était pas de la mode, que c’était n’importe quoi. Et aujourd’hui, les gens ont probablement en tête l’image couture de la maison Gaultier. Ils ont oublié l’énergie de mes débuts, que j’ai totalement retrouvée en vous, Duran. Et je pense que cette fraîcheur convient parfaitement pour le prêt-à-porter. Évidemment, la couture est une autre histoire, et c’est une autre cliente. Il s’agit de deux communautés distinctes. On a oublié que j’avais lancé mon prêt-à-porter en réaction au monde des maisons de couture, que je connaissais bien pour y avoir travaillé.


Le renouveau du prêt-à-porter Jean Paul Gaultier
Duran, votre collection était inspirée par la ligne Junior Gaultier. A-t-elle une signification particulière pour vous?
D. L. : Junior Gaultier était une ligne accessible aux jeunes générations. Mes parents la portaient quand ils sortaient en club, et c’était frustrant pour moi de ne pas savoir ce qui se passait une fois qu’ils franchissaient la porte de la maison, si bien habillés. C’est un souvenir d’enfance très important pour moi, car c’est certainement de là qu’est née ma curiosité pour la mode. C’est ce que j’ai souhaité représenter avec ce défilé. J’ai voulu donner ma version de ce qui avait lieu à l’époque, derrière les portes des clubs où allaient mes parents, et que je n’ai jamais pu voir.
Et pour vous, Jean-Paul, que représente la ligne Junior Gaultier ?
J.-P. G. : Mon prêt-à-porter était assez onéreux, de même que ceux des créateurs d’alors comme Thierry Mugler ou Claude Montana, car la technique et les matières étaient proches de celles de la couture. J’ai donc créé quelque chose de plus accessible, mais qui soit également de belle facture. C’est ainsi qu’est née la ligne Junior Gaultier, une proposition plus sportswear, fondée sur des jeans, des tee-shirts, des blousons.


“Le monde est en train de sombrer dans une forme de conservatisme très inquiétant. Et je pense qu’il est plus important que jamais de célébrer l’acceptation de toutes les différences.” – Duran Lantink.
Duran, les spectateurs de votre défilé étaient accueillis par une installation représentant les reliques d’une soirée festive : verres, paquets de cigarettes, bouteilles, collés sur un bar.
D. L. : Je voulais donner vie à un fantasme, à une idée de l’underground. Le défilé avait lieu dans les sous-sols du musée du quai Branly, qui n’est pas un club, mais qui comporte une enfilade de couloirs évoquant des tunnels. Dans le jardin, au rez-de-chaussée, des haut-parleurs diffusaient des lectures de poèmes de John Giorno, une figure qui a beaucoup lutté pour la visibilité des personnes queer. C’était un complément du défilé, qui portait le même message. Car les vêtements sont des éléments importants de la communication, même si elle est non verbale. À travers eux, on exprime qui on est ou comment on se perçoit, comment on se rêve. C’est ce que j’aime dans la mode.
Justement, la maison Jean Paul Gaultier est davantage qu’une marque de mode, elle a eu un fort impact culturel, donnant une visibilité plus importante à la culture queer, célébrant tous les types de beauté, questionnant les normes de genre…
D. L. : En effet. Et vous avez touché, Jean-Paul, des personnes drastiquement différentes, qui ont chacune leur propre vision de votre héritage. Je pense que celles qui aiment la maison ne retiennent généralement qu’un seul aspect, oubliant les autres. Ce qui génère parfois des réactions disproportionnées lorsqu’une collection s’éloigne de leurs attentes.
Une connexion artistique véhiculée par la musique
La musique est une influence majeure dans vos parcours respectifs. Avez-vous déjà parlé de musique ensemble ?
J.-P. G. : Pour ma part, j’étais surtout très attiré par les looks que les musiciens se créaient. Cela concernait surtout les musiciens anglais, car en France, nous n’avions pas cette culture-là. David Bowie, Boy George, toute la scène punk…
D. L. : Oui, vous et moi, curieusement, nous avons davantage parlé de cinéma que de musique. mais nous avons évoqué ensemble notre amour de la culture punk et post-punk, incarnée par Nina Hagen ou Siouxsie and the Banshees, par exemple… Surtout, j’ai longtemps été absolument médusé par les clips vidéo.
J.-P. G. : J’avoue qu’à partir des débuts du clip vidéo, je n’ai plus écouté d’albums. (Rires) Pour moi, leur impact visuel a vraiment tout changé.


“Je ne suis pas sûr qu’il existe un bon gout et un mauvais goût. Ce sont des notions relatives à chacun.” – Duran Lantink.
Duran, votre défilé était aussi inspiré par l’histoire fabuleuse du club RoXY, à Amsterdam…
D. L. : Oui. D’ailleurs, Jean-Paul, J’ai trouvé une photo de vous prise dans ce club !
J.-P G.: Est-elle montrable ? (Rires)
D. L. : Vous portez un kilt et une veste en jean sans manches. Je vous la montrerai plus tard. Bref, mon défilé était en effet partiellement inspiré par un livre de la photographe Cleo Campert sur ce club légendaire d’Amsterdam, où Leigh Bowery a d’ailleurs réalisé des performances. Il fait partie de mes icônes. Il faisait preuve d’une telle liberté, et aussi d’une telle vulgarité.
L’un de vos points communs consiste aussi à questionner les définitions du bon et du mauvais goût. Jean-Paul, vous avez dit un jour qu’il n’existe pas de limite claire entre les deux.
J.-P.G. : Quand j’étais assistant, j’entendais les clientes discuter de ce sujet : “Le noir est trop triste, le doré, c’est cela qui est chic.” Bref, ces débats étaient plutôt absurdes, et très français : nous avons eu Versailles, et la Révolution a tout cassé. Je crois que nous ne savons toujours pas quoi faire de cet héritage historique.
Duran, la dernière collection de votre propre label, baptisée Duranimal, est entièrement dédiée aux imprimés animaliers en all-over, et photographiée par le facétieux Juergen Teller. Quelle est votre position sur le sujet du bon et du mauvais goût ?
D. L. : Je ne suis pas sûr qu’il existe un bon goût et un mauvais goût. Ce sont des notions relatives à chacun. On peut très bien porter un jour une redingote et un beau pantalon, et le lendemain une jupe boule avec un maquillage extravagant et les cheveux dressés en l’air. On peut avoir plusieurs identités au cours de la même semaine ou du même mois. Je trouve que les essentialisations sont très dangereuses, notamment celles concernant les genres. On ne peut pas dire que la féminité ou la masculinité sont clairement définies. Ce sont des notions très complexes.


“C’est une bonne chose, Duran, que les gens réagissent. Cela peut même être très stimulant, à condition que vous assumiez vos choix.” – Jean-Paul Gaultier.
Vous avez aussi pour point commun, justement, de semer le trouble dans les genres masculin et féminin. Duran, vous l’avez fait dans votre premier défilé pour la maison de façon très évidente, en affublant des mannequins femmes d’un pénis et de combinaisons couleur peau imprimées de poils sur le torse, par exemple. Avez-vous le sentiment que vous poursuivez le geste de Jean-Paul Gaultier, mais dans le contexte de votre époque, de façon plus affirmée ?
D. L. : Quand j’étudiais en école d’art, je faisais mes robes sur des garçons, et des gros manteaux sur des filles. Pour moi, il est si évident que chacun peut porter ce qu’il veut, quel que soit son genre, que je ne vois même pas la nécessité d’en parler. Je trouve même étrange que nous ayons encore ces conversations, et j’espère que dans le futur, la notion de genre sera totalement caduque.
De nombreux critiques de mode ont eu la dent dure envers votre premier défilé pour la maison Jean Paul Gaultier.
J.-P. G. : C’est une bonne chose, Duran, que les gens réagissent. Cela peut même être très stimulant, à condition que vous assumiez vos choix.
D. L. : Je me souviens qu’un jour vous m’avez dit que lorsque quelqu’un formulait des critiques négatives sur votre travail, vous répondiez toujours : “Si vous n’aimez pas ce que je crée, c’est tout simplement parce que ce n’est pas fait pour vous.” De mon côté, j’ai eu l’impression que l’énergie de mon défilé était juste. Et, en vérité, le plus important pour moi est que vous ayez aimé mon défilé. Cela m’a rendu très heureux.