30 jan 2026

Charlie Le Mindu, sulfureux designer du cheveu

Connu pour ses créations radicales littéralement façonnées à partir de cheveux, Charlie Le Mindu présente Skins, à l’occasion de la semaine de la haute couture. Un défilé qui célèbre la beauté et la puissance des poils et des cheveux… Numéro a rencontré cet artiste sulfureux et iconoclaste.

  • Propos recueillis par Léa Zetlaoui.

  • Publié le 30 janvier 2026. Modifié le 25 février 2026.

    Dire que Charlie Le Mindu a évolué hors des sentiers battus est un doux euphémisme. D’abord coiffeur, il s’est fait un nom dans les milieux de la pop et de l’underground à Berlin, Londres et New York avec des créations radicales, façonnées littéralement à partir de cheveux.

    Alors que ses pièces ont rejoint les collections de grands musées internationaux — du Louvre à Paris au MET à New York, en passant par le V&A à Londres —, cet artiste pluridisciplinaire poursuit un parcours libre, guidé par les collaborations qui jalonnent sa route. Comme des performances et installations, notamment au Centre Pompidou (2017) et à La Samaritaine (2023), mais aussi la production musicale avec son projet Muchas Problemas, nourrissent une œuvre protéiforme. Sans oublier, des costumes pour la danse – l’opéra Garnier et le Crazy Horse –, et pour des célébrités comme Peaches et Doja Cat, qu’il a habillées à Coachella en 2023.

    Ce jeudi 29 janvier 2026, dernier jour de la Fashion Week haute couture printemps-été 2026, marque son grand retour sur la scène mode. À la Ménagerie de Verre, le designer dévoile Skins, un défilé couture audacieux célébrant la beauté brute et la puissance expressive des poils et des cheveux. L’occasion pour Numéro d’en savoir plus sur cette personnalité iconoclaste qui a su créer un monde à son image : sulfureux, mais terriblement généreux.

    Le cheveu, un objet de fascination

    Numéro : Quel est votre tout premier souvenir lié aux cheveux ?

    Charlie Le Mindu : Curieusement, ce sont les poils des jambes de ma mère. Quand j’étais enfant, j’adorais les toucher, les observer. Elle portait des collants, mais je savais qu’ils étaient là, en dessous. J’aimais jouer avec, ou faire semblant de les peigner.

    D’où vient cette fascination pour les cheveux ?

    Ça a commencé dans le salon de coiffure de ma tante. Ce n’était pas une question de beauté à proprement parler, mais de soin, de relation humaine. J’observais comment, avec une coupe de cheveux, elle pouvait transformer l’humeur de quelqu’un, le rendre heureux… ou parfois l’énerver. J’ai compris très tôt qu’il y avait un véritable pouvoir là-dedans. Finalement, nos cheveux, c’est notre forêt humaine : on s’y cache, on s’y révèle.

    Quand vous étiez jeune, aviez-vous déjà cette envie de quelque chose d’aussi radical ?

    Je ne savais pas jusqu’où j’irais, mais je savais que je voulais créer des vêtements en cheveux. Déjà, à 12 ou 13 ans, je fabriquais des tenues pour mes Barbies… en cheveux. Je rasais, je collais, j’inventais. C’était instinctif.

    Quelle est la coupe de cheveux que vous préférez ?

    La coupe mulet, car c’est une coupe sans genre et qui va à tout le monde.

    Ses débuts à Berlin avec Peaches

    Où et quand votre aventure professionnelle a-t-elle débuté ?

    À Berlin, il y a vingt-trois ans. Pour vous dire, le Berghain n’avait pas encore ouvert ses portes. À l’époque, ma mère m’a emmené dans le club de la chanteuse Peaches, pour que je coupe les cheveux des clients sur le dancefloor. Avec le recul, c’était un super business plan.

    Quand avez-vous commencé à faire des vêtements en cheveux ?

    Après Berlin, je suis parti à Londres et je dirais que cette ville a été déterminante dans mon parcours. Entre temps, j’ai imaginé pour Peaches des créations en cheveux comme des perruques extravagantes ou des vêtements. Par la suite, j’ai créé des pièces pour Lady Gaga, Doja Cat, ou plus récemment pour Chappell Roan.

    Vous avez même défilé aux Fahion Weeks de Londres et de Paris.

    Oui ! Entre 2009 et 2014, j’ai présenté des collections de vêtements en cheveux. Mais je n’avais pas vraiment de formation en mode. Même si j’ai toujours été nourri par elle, notamment grâce aux magazines que ma mère achetait. En tout, j’ai montré une dizaine de collections à Londres, puis à Paris. Puis j’ai arrêté, car je voulais en apprendre plus sur la couture, comprendre le savoir-faire, les matières, les tissus.

    Qu’avez-vous fait pendant « cette pause » ?

    J’ai réalisé des costumes pour les Ballets de Monaco, l’Opéra Garnier… J’ai tout appris sur le tas, mais ça me permet de revenir aujourd’hui avec une base solide.

    En 2023, vous avez marqué les esprits tavec “Tricophilia”, une installation à La Samaritaine qui célèbre les cheveux et les poils.

    Oui, parce que cette installation allait justement au-delà du cheveu, avec le poil. Quelque chose de plus brut, parfois jugé sale ou dérangeant. Moi, je trouve cela beau, excitant, authentique. Le projet a même été arrêté un mois plus tôt : certains clients trouvaient l’exposition trop trash. Mais travailler dans un lieu comme la Samaritaine, et avec le groupe LVMH, c’est une expérience cool.

    On associe l’idée de « haute coiffure” à votre nom, mais votre pratique dépasse largement ce cadre.

    C’est vrai que pour moi, le cheveu est maintenant devenu un textile. À la base, je l’explorais comme un coiffeur à travers ses effets, son mouvement, sa couleur. Désormais, je le considère comme une matière à part entière.

    Son défilé couture Skins

    Pourquoi revenir aujourd’hui au défilé et aux vêtements en cheveux ?

    Il y a une nouvelle génération qui ne connaît pas mon travail, car à l’époque, les images circulaient moins. Aujourd’hui, tout est plus accessible et visible, et j’aimerais faire découvrir mes créations. C’est vrai que depuis mes débuts, le cheveu est devenu une matière utilisée par beaucoup de créateurs. Même si moi, je l’ai explorée à 360 degrés, dès le départ.

    Pouvez-vous nous parler de votre défilé couture Skins ?

    Tout d’abord, je dirais qu’il y a cette idée de body visibility, plutôt que de body positivity. Il faut que chacun soit visible, se montre. La collection repose sur des bases nude, avec des couleurs de cheveux naturels, qui matchent avec les couleurs de peau. Il faut savoir que nous sommes allés chercher les cheveux dans leur pays d’origine afin d’être sûr qu’ils soient originaux. Il est essentiel pour moi de connaître la provenance du cheveu. Ensuite, nous avons utilisé différentes techniques proches de la haute couture.

    Au sein de votre collection, vous citez également une collaboration avec Pornhub. Pourquoi fait-elle sens pour vous ?

    D’abord, je n’ai aucun problème avec le porno, c’est une industrie comme une autre et cela a du sens avec mon parcours. Ensuite, depuis quelque temps, Pornhub apporte son soutien aux travailleurs du sexe. Et puis la pilosité, le corps, le désir, tout est lié dans mon travail. De la même façon que Louis Gabriel Nouchi a pu collaborer avec OnlyFans pour son dernier défilé.

    Tous les looks du défilé Charlie le Mindu haute couture printemps-été 2026 :