10 mars 2026

Le défilé lumineux et engagé de Gabriela Hearst

Pour la prochaine saison hivernale, Gabriela Hearst rend hommage à Eglantyne Jebb, fondatrice de l’ONG Save the Children. Sous la voûte majestueuse du Petit Palais, elle a présenté une collection lumineuse où se mêlent engagement et artisanat.

  • par Mélody Thomas.

  • Gabriela Hearst célèbre l’héritage d’Eglantyne Jebb

    Ce lundi 9 mars, Gabriela Hearst a présenté la collection automne-hiver 2026-2027 de son label éponyme. En 39 silhouettes, la créatrice uruguayenne rend hommage à la figure d’Eglantyne Jebb, fondatrice de l’ONG Save the Children en 1919, qui rédigea l’une des premières déclarations des droits de l’enfant. Un texte devenu l’un des instruments de défense des droits humains les plus largement reconnus au monde.

    Dans l’introduction du communiqué de presse de la marque, l’historienne Clare Mulley rappelle : “Malheureusement, partout dans le monde, des enfants sont encore confrontés aux conflits, à l’exploitation, à la famine et aux maladies, ce qui signifie que la mission de Jebb reste plus urgente que jamais”.

    La touche humaine

    D’aucuns jugent hypocrites de parler de réalités politiques et sociétales dans un domaine qui semble si éloigné de la réalité. Et pourtant. La mode a toujours parlé du monde, de ses changements, de ses innovations, de ses peurs comme de ses appétits. Gabriela Hearst semble mieux intégrer cette dimension de la mode, elle qui a toujours intégré la lutte écologique et pour les droits des femmes à son travail. Mais sa force repose sans doute sur sa capacité à mettre en pratique ses valeurs et à susciter des émotions puissantes.

    Sur son podium automne-hiver 2026-2027, les silhouettes semblent épouser le corps comme une seconde peau, renforcées par la voûte du Petit Palais peinte par Paul Baudoüin au début du XXe siècle. Sous cette fresque qui illustre les saisons, les mois et les heures du jour et de la nuit, défilent une robe en cachemire ivoire à dentelle florale doublée en mérinos, un trench oversize en laine teinte à chevrons camel et bleu clair, et un blouson aviateur en vachette surmonté d’une peau de castor vintage recyclée.

    Les pièces en fibres naturelles s’accordent, se suivent et évoquent le travail de la main. La collection dégage une forme de gravité, contrebalancée par une sensualité facétieuse. Une légèreté rigoureuse.

    L’espoir en filigrane

    Malgré le contexte mondial, Gabriela Hearst laisse entrevoir un avenir lumineux où les femmes pourraient être libres de défier les contraintes. On s’arrête sur le travail de dentelle déployé à travers le macramé en cachemire, ou encore le crochet, par les artisanes de Madres y Artesanas, collectif bolivien basé à La Paz, qui emploie et autonomise les femmes artisanes.

    Au moment du final, la voix des enfants de The Langley Schools Music Project entonne la chanson God Only Knows des Beach Boys. Sortie en 1966, cette chanson entend illustrer “le concept spirituel du bonheur et du bien-être des autres” comme le confiait son auteur, Brian Wilson, lors d’une interview. “Nous devons concevoir des moyens de faire connaître les faits de manière à toucher l’imagination du monde”, aimait dire Eglantyne Jebb. Gabriela Hearst aura au moins touché celle de ses invités.

    Une industrie en retrait ?

    Ces derniers mois, l’industrie de la mode et du luxe a choisi de s’écarter de bien des problématiques sociétales et politiques auxquelles elle avait pourtant accordé une place. Depuis, chaque saison voit ressurgir les mêmes polémiques : disparition des mannequins “plus-size”, retour d’une forme de tokenisation de certains corps, absence de femmes dans le jeu de chaises musicales des directions artistiques. Et pourtant, ces débats s’évanouissent presque aussitôt dans un silence assourdissant.

    Si certains pointent du doigt la crise économique, d’autres estiment que certains corps ne sont, au fond, qu’une tendance passagère. Même le 8 mars 2026, journée internationale du droit des femmes, n’a pas eu droit de cité par les marques qui défilaient ce jour-là. Un label a d’ailleurs choisi de faire défiler un homme accusé d’agressions sexuelles par une dizaine de femmes. À l’heure où l’argument du “business avant tout” semble avoir repris le dessus, le défilé de Gabriela Hearst rappelle que la mode peut s’ancrer dans le monde sans jamais perdre de sa force poétique.

    Tous les looks du défilé Gabriela Hearst automne-hiver 2026-2027