24 déc 2025

Le jour où le Ritz a fermé ses portes

Fermé pour rénovation depuis 2012, le Ritz rouvrait ses portes à la fin de l’année 2015. À l’heure où les palaces, propriétés de grands groupes internationaux, se livraient alors une concurrence féroce, le lieu a dû se renouveler sans perdre ce qui fait de lui bien plus qu’un hôtel de luxe, un mythe, peuplé des fantômes de tant d’illustres personnages. Retour sur les secrets qui pavent son histoire.

 

Cet article est issu du Numéro Homme 30 automne-hiver 2015-2016. Certains faits peuvent avoir changé depuis.

  • Par Nicole Vulser.

  • L’éternelle querelle des Anciens et des Modernes

    Comme le susurre le beau Tancredi à son oncle Garibaldi dans Le Guépard de Tomasi di Lampedusa : “Il faut que tout change pour que rien ne change.” C’est exactement l’esprit qui préside à la rénovation du Ritz, le célèbre palace parisien de la place Vendôme, qui fermait pour travaux entre 2012 et 2015 pour la première fois depuis son ouverture, il y a 117 ans.

    Garder au plus près l’âme de la maison, ne pas abîmer la bibliothèque tout en permettant, prosaïquement, à
    tous ses clients fortunés de se prélasser, chacun au même instant, dans un bain chaud… toute la question, finalement, se résume à un dilemme cornélien : comment cacher un détecteur de fumée dans des moulures ou intégrer une télévision haute définition dans un décor proustien ? L’éternelle querelle des Anciens et des Modernes. Christian Boyens, directeur général du Ritz jusqu’en 2019, voulait alors garder les valeurs du dernier palace “indépendant” de la capitale.

    On reste très Ritz”, lâche-t-il à Numéro en 2015, avec un brin de condescendance non avouée pour les Peninsula, Mandarin Oriental et autres Four Seasons qui ont ouvert leurs portes les dernières précédentes à Paris, après bien d’autres villes. Chantier pharaonique initialement estimé à 140 millions d’euros, la rénovation totale de cet hôtel détenu depuis trente-six ans par l’homme d’affaires égyptien Mohamed al-Fayed, amorcée le 1er août 2012, a pris quelques mois de retard – et suscité quelques dépassements budgétaires dont le montant reste secret. La réouverture, prévue à l’été 2015, n’aura ainsi finalement pas avoir lieu juin 2016, à cause d’un incendie survenu en janvier qui a endommagé une partie du bâtiment durant la phase finale des rénovations.

    Au Ritz, le client est roi

    Christian Boyens est arrivé en 2011 pour fermer l’hôtel et diriger les travaux. Comme dans un bon vieux James Bond, un tunnel a ainsi été creusé en toute discrétion pour permettre aux grands de ce monde d’arriver à l’hôtel en passant par le parking souterrain de la place Vendôme. La création d’un nouveau petit parc a considérablement agrandi les jardins.

    Les clients seront aussi plus au large puisque le nombre de chambres a légèrement fondu, passant de 160 à 142. La moitié est constituée de suites, dont une dizaine porteront l’appellation “prestige”, comme les historiques Windsor, Chanel, Impérial ou Proust. La seule agence bancaire de la place Vendôme a été rachetée pour agrandir les vestiaires de la mythique piscine de l’hôtel et les cabines de soins jouxtant le hammam et le sauna.

    C’est finalement Chanel qui présidera aux destinées du spa [jusqu’en 2022, ndlr], tout comme Dior occupe un espace au Plaza Athénée ou La Prairie au Bristol. Thierry Despont, Parisien établi à New York, signe la décoration intérieure. Il lui a clairement été demandé de tout garder dans le jus d’origine, de s’effacer derrière le Ritz et de traiter le palace “comme une maison privée”. Rien de clinquant donc, du pastel bleu, jaune, du beige, du chêne cérusé… Seul le spa se révèle plus contemporain.

    Le rendez-vous des artistes

    Contrairement aux autres palaces parisiens qui ont vendu tout leur mobilier avant de se rénover, le Ritz a jalousement conservé ses fauteuils, ses chaises, ses œuvres d’art. Tout a été stocké dans 125 containers et confié à des artisans d’exception pour les restaurations nécessaires, explique M. Boyens. Les 30 000 bouteilles de la cave – l’une des plus belles de France – sont, elles aussi, à l’abri.

    Pour qu’il demeure mythique, il était essentiel de ne pas dénaturer le lieu, au risque de voir s’évanouir ses prestigieux fantômes – Marlène Dietrich, Coco Chanel, Greta Garbo, Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, Jean Cocteau… Toutes ces grandes figures abritées sous ses lambris qui ont prêté au Ritz un peu de leur aura, aidant à dissiper, au fil des ans, les parfums de scandale. En effet, bien peu de clients des palaces parisiens se souviennent aujourd’hui que les Allemands ont requisitionné le RItz pendant la Seconde Guerre mondiale.

    Familiers du Ritz dans les années 50, les artistes américains comme Cole Porter, Francis Scott Fitzgerald, auteur de la nouvelle intitulée Un diamant gros comme le Ritz, ou Ernest Hemingway – assidûment présent, surtout au bar – ont permis de tourner la page. Tout comme Gene Kelly avec le film Un Américain à Paris, réalisé en partie dans l’hôtel.

    Le joyau de la place Vendôme ?

    Si, aujourd’hui encore, les clients du Ritz sont presque toujours des habitués (fidèles, pour certains, au point de renoncer à venir à Paris le temps que les travaux s’achèvent), Paris reste une destination de rêve pour les touristes. Au point de rendre Barack Obama jaloux, lui qui avait promis, en janvier 2012, à Orlando : “Nous allons prendre à la France sa première place dans le tourisme mondial…

    Certes les grandes expositions, les événements comme la FIAC, le Salon du Bourget, Roland-Garros, mais aussi la mode, la gastronomie et surtout la ville en elle-même sont des atouts considérables. Les directeurs de ces hôtels mythiques distillent pourtant, après un quart d’heure de conversation courtoise, une longue litanie de plaintes. Tous se sentent les mal-aimés des hommes politiques, de droite comme de gauche.

    Mépris de classe politique

    L’ancien maire de Paris, Bertrand Delanoë, m’a clairement dit : ‘Vos clients, ils ne votent pas…’”, raconte le patron du Plaza Athénée en 2015 à Numéro, très amer vis-à-vis du mépris que la classe politique affiche à l’encontre du tourisme. Il s’agace du fait que rien n’ait été engagé contre “la concurrence déloyale d’Airbnb” alors que les pouvoirs publics ont mis en place des taxes de séjour plus fortes pour les hôtels parisiens.

    Le fait que nous soyons de gros employeurs les laisse de marbre”, ajoute M. Delahaye, qui a mis un point d’honneur à conserver ses 600 employés pendant les dix mois de travaux de rénovation du Plaza Athénée. Christian Boyens, lui, avait alors promis de “réintégrer tous les anciens du Ritz qui le souhaitent”.

    Son équipe comprendra à nouveau 500 employés dès le premier jour de la réouverture. Mais leur avenir est-il- vraiment assuré en ces temps de concurrence accrue ? Didier Le Calvez ne mâche pas ses mots : “Paris ne pourra supporter la concurrence de tous ces palaces que si l’économie redémarre et que la perception de la France devient plus favorable.” Une question de macroéconomie qui dépasse largement le secteur hôtelier. “La France fait peur aux riches, affirme le P-DG du Bristol. Ce qui nous fait vivre, ce sont aussi les clients fortunés français, mais on s’ingénie à les faire fuir…”

    La ville de Paris fait-elle encore rêver ?

    Outre la pression fiscale qui s’est traduite par un exil massif des très grandes fortunes hexagonales, le patron du Bristol ne cache pas son exaspération devant l’inaction des pouvoirs publics, qui ne font rien pour encourager les étrangers à venir. Il énumère ainsi l’accueil déplorable dans les aéroports, la voie réservée aux taxis pour se rendre à Charles-de-Gaulle et qui n’a fonctionné qu’un mois, ou encore l’interdiction d’ouverture des magasins le dimanche…

    Les problèmes sont identifiés, mais le gouvernement ne fait rien pour y remédier”, se lamente-t-il. Fin juin, avec pourtant 68 % d’occupation, le Bristol estimait que son chiffre d’affaires était en baisse de 20 % par rapport au premier semestre 2014. Nicolas Béliard, directeur général du Peninsula Paris, se plaint, lui, des “problèmes non réglés dans le domaine de la sécurité des touristes”. Il déplore notamment les bandes organisées de pickpockets qui ciblent la clientèle asiatique aux abords du Louvre ou de la tour Eiffel. “C’est fort préjudiciable, insiste le dirigeant, puisque si aucune mesure n’est prise, les touristes auront forcément tendance à aller ailleurs, en raison d’un sentiment croissant d’insécurité.”

    Or, dans tous les palaces parisiens, les clients sont à une écrasante majorité étrangers. Le Plaza compte 20 % d’Américains, 20 % d’Anglais, 12 % de Brésiliens, autant de Moyen-Orientaux, 9 % de Russes, 6 % d’Américains du Sud, le reste provenant essentiellement d’Asie. De fait, la parité euro-dollar, qui, en toute logique, devrait profiter massivement aux palaces parisiens, n’a pourtant guère d’incidence positive. Les politiciens ont également tendance à critiquer, plus ou moins ouvertement, le fait que les palaces parisiens soient désormais entre des mains étrangères.

    Des palaces surtout étrangers

    En effet, sur les douze établissements qui peuvent se targuer de ce prestigieux label, un seul – le Fouquet’s, sur les Champs-Élysées –, appartient au groupe français de casinos Barrière. Le Bristol est détenu depuis 1978 par le groupe allemand Oetker, tandis que le Park Hyatt, à deux pas de la place Vendôme, est dans le giron du géant américain Hyatt.

    Sept appartiennent à des capitaux moyen-orientaux et trois par des Asiatiques : Le Meurice et le Plaza Athénée appartiennent au sultanat de Brunei, via son groupe Dorchester Collection. Le Four Seasons George V est la propriété du prince saoudien Al-Walid ben Talal et géré par le groupe canadien Four Seasons. En travaux depuis avril 2013, le Crillon a, quant à lui, été racheté par le fils du roi d’Arabie saoudite, le prince Mitab ben Abdalah ben Abd al-Aziz, tandis que le Royal Monceau – Raffles Paris est la propriété du fonds Katara Hospitality, qui l’a totalement rénové et réouvert au public en 2010. Comme The Peninsula, situé dans l’ancien hôtel Majestic. Le Ritz est l’un des rares qui ait très peu changé de mains puisque Mohamed al-Fayed reste aujourd’hui le second propriétaire de l’hôtel après la famille du fondateur, César Ritz.

    Le Marriott des Champs-Élysées et le Mandarin Oriental battent pavillon hongkongais, tandis que le Shangri-La, ouvert depuis 2010, appartient à l’homme d’affaires malaisien Robert Huok Hoch Nien.

    Et les français ?

    Le Qatar n’est pas là pour nous piquer nos palaces ! S’il n’y avait pas eu l’ISF, la famille Taittinger serait toujours propriétaire du Crillon”, s’agace François Delahaye. La concurrence accrue impose des investissements constants pour rester dans la course. Durement touchées par l’ISF, les fortunes françaises ne sont plus en mesure de lutter ou se sont exilées. La manne étrangère est donc un atout considérable, d’autant que les actionnaires des palaces parisiens sont tous là “à très, très long terme. Ils ont le temps pour eux et des liquidités à injecter pour faire des travaux très coûteux, d’autant plus que le retour sur investissement est long, entre cinq et dix ans”, souligne Gwenola Donet.