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Quand les artistes parlent de leurs galeristes : Larry Gagosian vu par Jenny Saville

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Cheffe de file des Young British Artists dans les années 90, Jenny Saville se fait remarquer avec ses peintures de nus saisissantes. À l'occasion de notre série d'été revenant sur les histoires exceptionnelles entre les artistes et leurs galeristes, la peintre britannique Jenny Saville évoque sa relation singulière avec le galeriste Larry Gagosian, fondateur de la méga-galerie du même nom, qui l’a introduite dans le New York de Willem De Kooning.

Jenny Saville, "Red Stare Collage" (2007-2009). Collage sur carton, 252 x 187,3 cm.

Numéro art : Comment avez-vous rencontré Larry ?

Jenny Saville : Nous avons fait connaissance à Londres, en septembre 1997, au vernissage de l’exposition Sensation qui se tenait à la Royal Academy of Arts. Après le dîner, nous avons poursuivi la soirée au Groucho Club. Larry est venu me trouver pour me dire que mes toiles lui avaient plu et me demander si je serais partante pour exposer dans sa galerie, à New York. J’ai dit oui.

 

En quoi a consisté votre première collaboration ?

Ma toute première exposition personnelle s’est faite avec Larry dans sa galerie de Wooster Street, à New York. C’était Ealan Wingate qui dirigeait la galerie de SoHo – un endroit magnifique pour y exposer des toiles. Je m’étais tellement investie dans cette première exposition que j’étais réduite à l’état de zombie lorsque le vernissage est arrivé. J’avais passé deux ans dans un atelier, sans presque mettre le nez dehors. J’avais vraiment très envie d’exposer à New York. Pour n’importe quel jeune peintre, c’était l’endroit rêvé où se faire un nom, et mon attachement pour cette ville confinait au romantisme. J’avais grandi en admirant De Kooning, Rothko, Pollock et Basquiat, et voilà que ce Californien bronzé à la crinière blanche m’offrait une exposition dans la galerie qui exposait Richard Serra, Cy Twombly ou Andy Warhol. Je n’en revenais pas !

 

 

“Pour n’importe quel jeune peintre, New York était la ville rêvée où se faire un nom.”

 

 

Pouvez-vous décrire l’une des toiles exposées à Wooster Street ?

Pour cette exposition baptisée “Territories”, j’avais peint une très grande toile intitulée Fulcrum, sur laquelle j’avais passé environ deux ans. Pendant cette période, je la surnommais “The Bitch” (“la garce”), parce que j’avais un mal fou à la travailler avec le degré de réalisme que je voulais atteindre – c’était désespérant. Elle représente un empilement de corps dont les chairs s’entremêlent dans différentes nuances de couleurs. Je cherchais à créer une sorte de paysage de chairs.

Jenny Saville, "Red Fates" (2018). Huile sur toile, 240 x 250 cm.

Quel est votre meilleur souvenir avec Larry ?

Lorsque je l’ai rencontré, il n’avait que sa galerie de Los Angeles et deux espaces à New York, celui de Wooster Street et celui du 980 Madison, dans l’Upper East Side. J’ai ainsi eu la chance de participer à l’aventure Gagosian pendant toute sa phase de croissance. Comme Larry aime le répéter, “le soleil ne se couche jamais sur [sa] galerie”. Mais les meilleurs moments ont sans doute été les dîners plus intimes avec Cy Twombly, Nicola Del Roscio et Larry lui-même. Je me souviens aussi avec émotion d’avoir participé à l’accrochage des toiles de Cy Twombly pour le cycle de La Bataille de Lépante. C’était au début, à New York, avec Larry. J’étais passée à la galerie pour voir le travail de Cy avant le vernissage. J’ai été complètement soufflée par l’incroyable ambition dont témoignaient ces œuvres – et par leur beauté. Cy Twombly n’était pas là pour l’accrochage, et j’ai donc aidé Larry, Andy Avini [Andisheh Avini, un artiste américain] et l’équipe technique à placer toutes les toiles de la série à la bonne hauteur. C’était un moment rare. Nous échangions sans arrêt des regards entre nous, pleinement conscients que ces tableaux représentaient un moment d’histoire en train de s’écrire, là, à New York. Cette journée a eu énormément d’influence sur moi en tant qu’artiste.

 

 

"Larry a en commun avec les artistes une certaine forme d’indépendance – le fait d’accepter que, pour ce qui est du travail, votre destinée dans la vie est d’avancer seul."

 

 

Larry connaît aussi mes affinités avec le travail de Willem De Kooning. Un jour, autour de Pâques, alors que j’étais chez lui dans sa maison des Hamptons, il s’est arrangé pour que je puisse passer dans l’atelier de l’artiste où sa fille, Lisa De Kooning, vivait encore à l’époque avec ses enfants. De Kooning était décédé quelques années auparavant, et Lisa m’avait tout simplement confié les clés de l’atelier. J’y suis restée la journée entière. Ça m’a permis de mieux comprendre ses techniques picturales, la façon dont il organisait son travail, rangeait ses brosses, ses pinceaux et les longues palettes qu’il utilisait. C’était profond et instructif. Un autre de mes souvenirs les plus significatifs avec Larry date de la période où j’étais enceinte de ma fille. J’étais à un stade où je ne pouvais plus avancer autrement qu’en tanguant de gauche à droite, et où, pour peindre, j’avais dû fixer mes pinceaux à des manches à balai. Larry et moi avions rendez-vous à la galerie Gagosian de Londres pour parler de Stare, une série de portraits dans les tons de rouge et de rose. J’étais très satisfaite de l’avancement du projet. Mon fils n’avait que quelques mois, et je m’apprêtais à donner naissance à mon deuxième enfant, donc il y avait de la chair vraiment partout. À l’époque, tout le monde me posait des questions sur les enfants, et personne ne me demandait des nouvelles de mon travail. Même si j’étais très heureuse d’être mère, rien n’avait changé en ce qui concernait mes ambitions d’artiste. Je restais concentrée sur ma peinture. Dans le bureau de Larry, j’étais tellement enceinte que j’ai littéralement dû lui balancer les photos par-dessus mon énorme ventre, tout en parlant sans arrêt : “Alors, j’ai peint celui-ci, c’est un diptyque, et celui-là, avec beaucoup de rouge, etc.” Larry les a toutes regardées attentivement. Il n’a posé aucune question sur ma grossesse. Nous avons seulement parlé des œuvres et de ce que j’avais envie d’exposer. C’était un moment génial, et j’ai su qu’il était le galeriste dont j’avais besoin.

 

Comment décririez-vous Larry Gagosian ?

Si je devais l’associer à un artiste, ce serait Picasso : des images dynamiques, une approche révolutionnaire – sexuelle, directe, très prolifique, multiforme et assez chère pour inspirer confiance ! Larry a en commun avec les artistes une certaine forme d’indépendance – le fait d’accepter que, pour ce qui est du travail, votre destinée dans la vie est d’avancer seul. Cela va de pair avec une certaine mélancolie, mais ça vous donne aussi de l’énergie et de la persévérance.

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