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Thaïs Lona, la nouvelle voix neo soul soutenue par Ibrahim Maalouf

Musique

Contrairement à ses homologues, Thaïs Lona s’inspire principalement des pochettes d’album pour composer. À 29 ans, la chanteuse porte haut l’étendard de la neo soul et débarque sans crier gare avec des refrains explosifs au groove irrésistible. Pour l’accompagner dans cette aventure, elle peut compter sur son mentor : le trompettiste Ibrahim Maalouf.

Photo: Sandra Gomes.

Thaïs Lona traîne un peu partout lorsqu’elle débarque à Harlem. Elle erre dans des rues où les grands-mères s’écroulent sur des transats et enchaînent les verres en écoutant du rap bien sale. Là bas, les gamines s’affrontent à la corde à sauter et chantent déjà comme des divas. La jeune femme découvre alors la bande originale de la ville et pénètre dans chaque église pour s’imprégner du gospel. Elle ne veut pas seulement l’écouter, elle veut le vivre.

 

La veille de la sortie de son premier titre solo il y a quelques jours, Thaïs Lona n’a pas dormi de la nuit. La faute à une excitation mêlée d’appréhension. Finalement Dancing Again est arrivé sans encombre sur les plateformes de streaming, un premier extrait de l’album CUBE disponible à l’automne qui, jusque ici, dormait profondément dans son MacBook. Peut-on dire qu’à 29 ans, Thaïs Lona est l’une des artistes neo soul sur lesquelles miser ? Sans aucun doute. Elle se réapproprie le groove de ses idoles – Amy Winehouse, Marvin Gaye, Aretha Franklin, D’Angelo – et y injecte un tumulte électronique savamment dosé, dans la lignée d’un Kaytranada.

Thaïs Lona – “Dancing Again”

Harpe, saxophone, piano, MAO… Thaïs Lona est un pur produit du Conservatoire qui a complété sa formation en autodidacte. Si elle compose depuis longtemps déjà, c’est une reprise sur Youtube qui a piqué la curiosité d’un autre musicien, un certain Ibrahim Maalouf, trompettiste franco-libanais multi-récompensé : “Ibrahim a apporté un nouveau regard sur mes compositions. Un regard neuf. Il est incroyablement doué mais, étrangement, il se fiche que ça sonne juste ou pas. Lui, ce qu’il veut, c’est que la musique véhicule quelque chose. Parfois il me disait ‘Oula, tu as trop de cuivres ici, il faut aérer un peu’ ou alors ‘Je pense que ce morceau gagnerait à être un peu plus dark’”. Le collaborateur de Mathieu Chedid et de Vanessa Paradis est donc arrivé pile à l’heure, Thaïs Lona était à deux doigts de tout abandonner. La faute à… l’industrie musicale. “Dans le milieu artistique, on te fait vite comprendre que cela devient compliqué passé 25 ans, regrette-t-elle. Je me le suis fait croire, je me suis découragée. On ne se pose jamais la question lorsque ce sont des mecs. Une femme est vite remplacée par une autre, comme Cardi B qui évince Nicki Minaj par exemple.”

 

Son histoire débute dans un véhicule :J’accompagnais mon beau-père à la déchetterie, se souvient-elle, dans la voiture il m’a fait écouter un album de Take 6, ça m’a transcendé.” Take 6, c’est ce sextet américain qui, au milieu des années 80, condense le R’n’B, le jazz et le gospel dans des chants a capella aux harmonies saisissantes. Il attire les plus grands artistes afro-américains – de Stevie Wonder à Whitney Houston en passant par Ray Charles et Marcus Miller – qui voient en cette polyphonie d’un nouveau genre un moyen de se réinventer. Et elle a décidé d’en faire autant : “Si tu ne te demandes pas comment te réinventer, si tu en as peur, tu ne te réinventes jamais. Donc il faut écouter tout ce qui se fait, tout ce qui se passe.

Photo: Sandra Gomes.

Née d’une mère sénégalaise, cap-verdienne et brésilienne et d’un père franco-suisse, la jeune femme aurait rêvé d’être actrice. Elle emprunte finalement une autre voie qui lui sied tout autant, composant des morceaux cathartiques au gré des humeurs. Avec cet album, elle en a surtout appris… sur elle-même, incapable d’imaginer que son Cube aurait fonction d’exutoire. Paradoxalement, Thaïs Lona écrit quand tout va bien. Le dimanche post-rupture morne et pluvieux reste la propriété de Netflix.

 

Inventé par l’architecte hongrois Ernő Rubik en 1974, le Rubik's Cube est un célèbre casse-tête en trois dimensions dont l’objectif est simple : recomposer six faces monochromes. Cet objet emblématique des années 80 a donc inspiré le disque Cube et ses douze titres. En imaginant que chaque face corresponde à une référence, on retrouve pêle-mêle les folies d’Erykah Badu, chamane au phrasé proche de celui de Billie Holiday, les ad libitum de D’Angelo, la poésie hypnotique d’Anoushka Shankar et des pochettes d’album : “Je suis fascinée par certaines images car elles donnent une autre couleur à une œuvre musicale. Celle de Coloring Book de Chance the Rapper par exemple, mais aussi le plan-séquence de The Weeknd dans Blinding Light ou le clip 3005 dans lequel Childish Gambino erre dans une fête foraine.

 

Pour l’heure, le titre Dancing Again donne un avant-goût de l’univers enfantin et décomplexé de Thaïs Lona. Dans le clip, elle s’agite chez elle face caméra avec pour seul allié un gigantesque ours en peluche. À croire qu’elle aussi faisait partie de ces gamines de Harlem, dont les vocalises assurées se mêlaient aux claquements des cordes à sauter.

 

Cube [Mister Ibé], de Thaïs Lona, disponible cet automne.

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