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24 Juin

Nicolas Ghesquière et Woodkid se confient sur leur collaboration exceptionnelle

 

Depuis maintenant dix saisons, le très talentueux Nicolas Ghesquière, directeur artistique des collections femme de Louis Vuitton, invite chaque saison Yoann Lemoine, alias Woodkid, à composer une musique originale pour son défilé. Le musicien français surdoué et le créateur adulé nous révèlent ici l’origine de leur grande complicité.

par Delphine Roche

  • NUMÉRO : Comment vous êtes-vous rencontrés tous les deux ?

    NICOLAS GHESQUIÈRE : La scénographie du défilé Louis Vuitton de l’hiver 2016, qui évoquait un monde perdu, une sorte d’Atlantide, était assurée par l’artiste Justin Morin, et il avait invité Yoann [Woodkid est le pseudonyme artistique de Yoann Lemoine], qui est l’un de ses amis, à voir le show. Je connaissais bien sûr son célèbre morceau Iron et le clip incroyable qui l’accompagne, ainsi que son album qui avait eu beaucoup de succès. Je savais aussi que Yoann est un très bon réalisateur, je lui ai donc demandé de travailler sur une vidéo qui serait un teaser de la collection à venir. Le résultat était vraiment extraordinaire. Il a une esthétique très forte que j’aurais du mal à définir, un peu cyber, un peu historique, péplum, toujours assez épique. Je le vois un peu comme un technicien de la musique, avec sa casquette, il a un côté nerd. Cette vidéo reflétait tout ça. Il en avait composé la musique, et ce travail sur mesure a été une révélation. Je lui ai donc proposé de créer un morceau pour mon défilé suivant. Aujourd’hui nous avons collaboré sur une dizaine de shows. 

     

    YOANN LEMOINE : La première vidéo sur laquelle nous avons collaboré m’intéressait énormément. Il s’agissait d’explorer les alter ego digitaux des mannequins, et après la séance d’essayage, nous avions scanné toutes les filles dans leur look. Et cette première expérience portait sur un univers complet puisqu’il fallait travailler à la fois sur l’image et sur la musique. Il s’agissait de la “collection des redingotes” [printemps-été 2018], qui mêlait des manteaux historiques avec la toute première apparition des baskets Archlight, au design très futuriste. 

     

    Votre collaboration artistique durable est un exemple tout à fait singulier dans la mode. Votre travail suit-il un processus précis ? 

    Y. L. : Cela dépend des défilés, je me souviens que la première fois, j’ai découvert que Nicolas fonctionne par collisions, il mêle des références éclectiques qui a priori ne vont vraiment pas ensemble. Durant cette première fois, nous avions parlé de voyage dans le temps, de vampires et d’une fille un peu skater.

     

    N. G. : C’est un super brainstorm quand nous nous voyons. Parfois je donne des directions, parfois je lui envoie des inspirations, c’est une discussion passionnante à chaque fois, nous nous nourrissons vraiment l’un l’autre. Avec les défilés, nous prenons beaucoup de soin à créer une histoire qui voyagera ensuite tout au long de la saison. Avoir une composition musicale originale change tout : on peut réfléchir à l’ordre des passages en fonction de la musique et vice versa, on peut rythmer le show avec différentes émotions. Quand j’ai découvert ça avec Yoann, j’étais accro. Je n’avais plus envie de changer de formule. Pour la collection évoquant Beaubourg [automne-hiver 2019-2020], il a plutôt composé une playlist à partir de nos obsessions musicales respectives des années 80. Pour le printemps-été 2020, il a invité SOPHIE. Notre collaboration a pris différentes formes. 

Composer un morceau prend plus de temps que de mixer une playlist. Comment intégrez-vous cette contrainte dans le calendrier hystérique de la mode ?

Y. L. : Je peux le faire car je suis associé très tôt à la création, dès les premières idées, avant même qu’il y ait des vêtements. Je m’assieds avec Nicolas et, souvent, il ouvre un classeur. Nous dialoguons au sujet de la fille qu’il imagine, qui est différente de collection en collection. Nous cherchons comment traduire les matières, l’époque, les sentiments parfois… 

 

N. G. : En effet, avec Yoann j’aime travailler très en amont. Parfois, nous avons pu parler deux saisons à l’avance, malgré le rythme de la mode qui s’est totalement emballé ces dernières années, car je suis du genre à faire des dossiers au moins un an à l’avance. J’ai des obsessions, mon désir grandit, mais parfois ce n’est pas le bon moment car la mode consiste à répondre à l’envie collective de l’instant. Yoann est très réactif aux changements de dernière minute qui interviennent toujours sur un défilé, mais je pense qu’à l’avenir le rythme de la mode sera modifié, ce qui sera bénéfique à notre processus commun. En fait, ce qui a été éliminé au fil de la multiplication des collections, c’est la phase de réflexion qui permet aux clients de bien intégrer et de bien comprendre une proposition. J’ai envie qu’on décompose davantage une saison et qu’on la fasse durer. Ça n’a pas de sens de voir des vêtements de luxe soldés au bout de deux mois… tout cela est en train d’être remis en cause. On s’est mis beaucoup de pression à proposer des collections complètes pour les intersaisons, qui ont pris trop d’importance. Je n’ai pas forcément envie d’un ralentissement, mais plutôt d’un découpage mieux organisé des saisons.

 

Yoann, pourquoi avez-vous rassemblé vos compositions pour les défilés de Louis Vuitton sur un EP ? 

Y. L. : Parce que je suis très fier de cette collaboration. Elle a influé sur mon évolution en tant qu’artiste, il ne s’agit pas d’un projet annexe. Il fallait donc pérenniser ce travail. Sur cet EP, mon morceau préféré est On Then and Now. Pour moi, il y a eu une bascule lors de cette collection, la croisière 2019, j’ai l’impression qu’il y a eu une ouverture à une forme de folie. C’est comme si on avait acquis la liberté de tout déconstruire, lui dans les vêtements et moi dans la musique. Il y avait une référence un peu occulte, un peu 70. Je suis parti sur des chants, des mantras, une idée de transe, et des chœurs japonais, qu’on va d’ailleurs retrouver sur mon album. Pour cette partie, nous avons fait appel à Jennifer Connelly, qui est une amie proche de Nicolas, et qui a récité des passages des Mémoires de Grace Coddington. Nous avions aussi parlé de judo, j’ai donc fait réciter au chœur d’enfants des hakas de judo. Je me rappelle avoir écouté des morceaux de Japanese breakcore, le type de musique le plus fou qui soit. J’ai ajouté cette influence pour produire quelque chose qui est, au final, totalement hystérique. Ça va vraiment à l’encontre de ce que je suis, car je me prends très au sérieux, et pour cette collection, j’ai eu l’impression d’avoir débloqué quelque chose de l’ordre de la folie et de l’humour. J’ai appris cela avec Nicolas.

Woodkid -“Goliath”

Yoann, votre affinité avec l’image, en tant que réalisateur, vous permet-elle de travailler plus facilement avec l’univers de la mode ? 

Y. L. : Oui, quand j’endosse le rôle de réalisateur, je dois considérer ce que “racontent” les costumes. Quand j’ai commencé la musique, j’avais besoin de penser l’image et le son de façon synesthétique. Pour savoir si quelque chose fonctionnait ou pas, je traduisais les choses en termes visuels. D’ailleurs, avec Nicolas, nous utilisons beaucoup de métaphores visuelles : nous parlons de la couleur d’un son, d’un son mat ou brillant, nous utilisons les mêmes champs lexicaux. 

N. G. : Yoann a une vraie sensibilité pour la mode. Quand le clip d’Iron est sorti, cela avait frappé tout le monde : la mannequin Agyness [Deyn] et les looks un peu médiévaux, un peu gothiques… C’était bizarre et en même temps cela correspondait presque à un nouveau classique. C’est ce que sont ses morceaux : de nouveaux classiques. Sa voix est fascinante, aussi. C’est pour ça que sa musique est souvent utilisée pour des publicités. Quand on entend sa voix, on s’y accroche.

 

C’est peut-être aussi parce vous utilisez la forme orchestrale, Yoann, plutôt que des formules pop ou rock qui ont tendance à se “périmer” plus rapidement ? 

Y. L. : Ce choix résulte de mon envie de ne pas utiliser de batterie. Je vais chercher des percussions alternatives. Et je n’ai presque jamais utilisé de guitares non plus. J’aime chercher des sonorités qui empêchent la musique de se typer “radio” ou “FM”, comme on dit. Ce vernis pop rock, je l’ai toujours fui. Je me tourne donc vers les percussions ethniques (le bois) ou industrielles (le métal). L’orchestre n’est pas un simple arrangement, c’est la “viande” de mes compositions. C’est pour cela que cela ressemble vite à de la musique de cinéma, qui se fonde, dans son acception classique, sur l’orchestre. 

 

Nicolas, vous travaillez beaucoup sur la question du temps, sur la collision des époques… Qu’est-ce qui vous intéresse dans ce sujet ? 

N. G. : J’adore l’anachronisme, c’est un élément très intéressant dans le contexte de ma discipline. Jusqu’à récemment, il fallait absolument se détacher de ses références pour ne pas laisser apparaître le temps, cet ennemi de la mode. Et cela a beaucoup changé, sous l’impulsion de créateurs tels que John Galliano par exemple. J’aime les accidents du temps, les associations incongrues, surprenantes. On lit des références, et tout à coup il y a un accident qui prouve qu’on n’est pas replongé dans une époque, que c’est bien une création d’aujourd’hui. Une collision du passé, du présent, du futur, mélangés. Cette question m’intéressait déjà chez Balenciaga, mais chez Louis Vuitton cela fait encore plus sens parce que la marque possède une histoire riche, et qu’elle évoque l’univers du voyage, ce qui m’a inspiré l’idée d’un voyage dans le temps. Par exemple, la collection qui mixait les redingotes avec les vêtements de sport et les baskets, dans l’absolu ce n’est pas un mélange révolutionnaire dans la mode, mais la façon dont on l’avait fait, le choc des époques, cela avait résonné. Cela m’intéresse beaucoup d’accepter qu’on ne sait pas toujours où l’on est. Parfois on crée des liens entre des choses, on projette notre propre vision de l’histoire. Ainsi, lorsque nous avons imaginé le défilé Belle Époque avec SOPHIE, j’avais envie d’associer l’esthétique du travestissement et le personnage de SOPHIE à la Belle Époque. A priori, c’est un clash, mais à mes yeux, cela fonctionnait. C’est un peu bizarre, je ne saurais pas comment l’expliquer. Ça ne marche pas toujours, parfois ces rapprochements peuvent être un peu cassegueule. Mais cela me permet aussi de revenir à l’histoire du costume. Parfois j’ai envie d’aller chercher plus loin dans le passé. Ce n’est pas seulement la manière dont c’était fait qui m’intéresse, mais ce que ça représentait, pourquoi cette esthétique existait. Quelle était sa fonction… 

Dans votre défilé automne-hiver 2020-2021, présenté en mars, vous avez même mis en scène le passé, incarné par 300 choristes en costumes du x ve siècle à 1950, qui regardait le présent, incarné par le public et les mannequins. 

N. G. : J’avais vu, dans un film de Peter Greenaway, une scène où on avait l’impression que tous les personnages en costume nous regardaient. Je me suis dit que ce serait très beau d’avoir un public d’un autre temps, qui nous regarderait. Cette fois, il fallait donc que la collection, pour le coup, n’ait aucune mention d’époque. J’ai fait très attention à évoquer le présent, et je voulais presque que les spectateurs soient le futur. Les chœurs étaient le passé, les mannequins représentaient le présent. Les spectateurs regardent les filles, les filles sont regardées par le passé. Je ne savais pas que ce défilé marquerait aussi un peu la fin d’une époque, étant le dernier du fashion month, avant la pandémie et la crise actuelle. 

 

Vous avez élaboré une mise en scène très poussée, faisant même appel à la costumière de Stanley Kubrick, Milena Canonero. 

N. G. : Nous avions eu l’idée des chœurs pour un précédent défilé, qui devait se produire à l’intérieur du Louvre et ne permettait pas d’installer du son amplifié. Yoann aimait beaucoup cette idée et il m’avait dit : “Un jour, on trouvera la façon de les intégrer.” Il l’a donc proposée pour ce défilé de mars, et les chœurs ont amené l’idée de véritables personnages. Nous nous sommes donc demandé qui pourrait créer ces personnages, et le nom de Milena est arrivé rapidement, parce que sa contribution au cinéma, de Stanley Kubrick à Jacques Audiard, est très riche. Nous avons donc travaillé en parallèle : pendant que j’avançais sur la collection, elle avait un studio dans Paris où elle avait fait venir les costumes, les perruques, et, autour de ça, Yoann composait la musique.

 

Cette production digne d’un opéra est très audacieuse par rapport aux canons habituels des défilés.

Y. L. : Nicolas et moi avions envie depuis longtemps de faire venir la musique en live sur un défilé. Il m’a parlé de l’idée de ce miroir d’époques. C’était l’occasion rêvée d’introduire un chœur. J’ai pris le projet à bras-le-corps côté musique, Milena et lui côté mise en scène. Ça a été un travail de six-sept mois, entre écrire la pièce, la faire arranger pour les chœurs, faire répéter les choristes. C’était une pièce de seize minutes qu’ils devaient chanter sans partition, par cœur ! Je suis très reconnaissant à Nicolas de m’avoir laissé les clés pour monter cette pièce. C’était fait d’une façon très généreuse, pour donner de l’émotion aux spectateurs.

 

Quelle est l’histoire du compositeur Nicolas de Grigny, dont votre composition s’inspirait ? 

Y. L. : Il a une histoire géniale. J’ai travaillé sur ce projet de concert avec le compositeur américain Bryce Dessner, et nous avons eu envie de rendre hommage à ce compositeur qui aurait adoré avoir l’honneur de se produire au Louvre. Nicolas de Grigny était l’organiste de la basilique Saint-Denis. Il est mort assez jeune, et il avait au préalable influencé Bach, qui a, par la suite, récolté tous les lauriers. Bach n’a jamais caché son admiration pour Nicolas de Grigny, qui a fait un livre d’orgue où figure notamment une pièce que nous avons choisi de réinventer pour un orchestre. Nous l’avons sortie du registre de la musique baroque pour la moderniser, dans une version orchestrale avec chœurs. Nous avons donc enregistré un orchestre merveilleux à Paris, et les chœurs chantaient en live sur cet enregistrement. C’était comme si Nicolas de Grigny avait enfin sa revanche, à travers les siècles. Cela fonctionnait bien dans le cadre de ce que Nicolas [Ghesquière] voulait faire sur le temps. Notre relation de travail est unique et précieuse parce qu’il m’ouvre grand les portes, on n’est pas du tout dans le mythe du créateur dictateur. On a d’ailleurs aussi retourné la collaboration, car il m’habille désormais ! Pour annoncer mon album à venir, j’ai révélé des images de mon avatar digital habillé par Nicolas. 

 

N. G. : Nous avons élaboré ensemble son look autour de son nouvel album, la manière dont il allait incarner ce personnage, cette version de lui-même. Et c’était super de voir la façon dont il pense chaque détail, jusqu’au graphisme de son projet. Yoann est un créateur très complet, pas seulement un réalisateur et un compositeur, ni un chanteur, il a un univers beaucoup plus large. Ensemble, dans la situation actuelle, nous évoquons l’idée d’illustrer les collections différemment en faisant appel à la réalité virtuelle et en s’inspirant du gaming. Même si les événements live seront toujours nécessaires dans la mode.

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