18 fév 2026

Théâtre : quelles pièces faut-il voir à Paris en février ?

Découvrez notre sélection de pièces de théâtre et spectacles à voir à Paris au cours du mois de février 2026, avec une version féministe et très personnelle de L’Œdipe Roi de Sophoble pr Eddy D’Anrajo, une relecture jubilatoire de Les Femmes Savantes de Molière par Emma Dante, un Hamlet de Shakespeare façon Kubrick par Ivo Van Hove et Élodie Bouchez en héroïne brechtienne dans Le Cercle de craie caucasien mis en scène par Emmanuel Demarcy-Mota.

  • par Samuel François.

  • Publié le 15 décembre 2025. Modifié le 20 mars 2026.

    L’Œdipe Roi féministe d’Eddy D’Anrajo

    C’est dans sa propre histoire familiale que le jeune auteur et metteur en scène, qui fait de l’inceste le cœur de son œuvre, puise le matériau de cette création coup de poing. Par un processus quasi documentaire, il nous entraîne dans la genèse, la généalogie, du mal.

    L’ombre d’Œdipe plane sur cette pièce magistrale. Mais de la tragédie de Sophocle, on ne retrouvera qu’un extrait, à la toute fin de la représentation. L’Antiquité, quant à elle, est convoquée par touches esthétiques, comme des libations propitiatoires de vin, de miel et de lait sont répandues ou un feu sacrificiel allumé. Le plateau, d’un blanc éclatant, devient l’espace nu des drames à venir, tandis que la salle reste souvent éclairée.

    Du prologue à l’épilogue, Eddy D’Aranjo nous guide dans son enquête à travers un monologue habité, nourri de projections de pièces documentaires et d’enregistrements d’entretiens familiaux. Mais peu à peu, les comédiens s’emparent de sa parole pour finalement d’incarner les membres de la famille dans un crescendo généalogique inversé. Après la figure du père incestueux, incarné par l’intense Volodia Piotrovitch d’Orlik, surgit un personnage capital : Jeanne, sa grand-mère, par qui l’inceste primordial sera révélé.

    De la tragédie grecque au théâtre politique

    À travers le prisme de Jeanne, interprétée avec une intensité rare par Carine Goron (évocation troublante de Delphine Seyrig, dans son rôle de Jeanne Dielman, et figure de passionaria féministe), l’auteur superpose au crime incestueux une réflexion sur le droit des femmes à disposer de leur corps. Il nous transporte ainsi dans les années 1970, au cœur des luttes féministes et du mouvement « Self Help”, illustré par une performance héroïque de Marie Depoorter.

    Au terme de près de quatre heures d’une mise en scène virtuose et résolument contemporaine, le prologue revient se condenser en une image sidérante, cristallisant toutes ces problématiques entrecroisées et nous laissant tétanisés.

    Merci à Eddy D’Aranjo, ainsi qu’à ses comédiens et collaborateurs, pour ce percutant manifeste de théâtre politique, mais aussi tendre et porteur d’espoir. Une œuvre si nécessaire dans une actualité où les droits des femmes et la reconnaissance de la parole des victimes demeurent si fragiles.

    Œdipe Roi, d’après Sophocle, texte et mise en scène d’Eddy D’Aranjo. Durée 3h40 avec entracte. Jusqu’au 22 février 2026, à l’Odéon – Théâtre de l’Europe (Ateliers Berthier). Billets disponibles ici.


    Ivo Van Hove revisite Hamlet façon Kubrick

    Face aux ténors de la Comédie-Française que sont Guillaume Gallienne, Florence Viala, Denis Podalydès et Loïc Corbery, c’est Christophe Montenez qu’Ivo Van Hove a choisi pour prêter sa haute stature et sa voix si singulière au prince danois.

    Dans ce concentré de tragédie, porté par une traduction ciselée et violente, et dans la scénographie épurée de Jan Versweyveld (périmètre de néons, rideaux escamotables, résurgences de brume), le metteur en scène belge nous invite à une plongée subjective dans la psyché du héros. Comme le veut l’histoire d’Hamlet, nous suivons le glissement vers la folie, la violence et le meurtre. Des parenthèses vidéo, des séquences chantées (Queen, Stromae) et le travail chorégraphique de Rachid Ouramdane viennent fragmenter cette descente et l’ancrer dans le présent. À l’image des costumes d’An D’Huys, à l’esthétique flamande affirmée.

    L’intensité du jeu des acteurs contrebalance l’âpreté du texte, et l’on songe souvent à Orange mécanique de Stanley Kubrick, dans une version plus sépulcrale encore. Dans cette atmosphère oppressante, sur ce plateau crépusculaire, les seules couleurs qui subsistent sont le rouge du sang, le vert fluo du poison et quelques rares confettis.

    Hamlet de William Shakespeare, mise en scène par Ivo Van Hove, d’après la traduction de Frédéric Boyer. Durée, 1h55. Jusqu’au 14 mars 2026. Coproduction Comédie-Française, Odéon–Théâtre de l’Europe. Billets disponibles ici.


    Élodie Bouchez en héroïne brechtienne dans Le Cercle de craie caucasien

    Au Théâtre de la Ville, soixante-sept ans après que Bertolt Brecht y présenta lui-même Le Cercle de craie caucasien, Emmanuel Demarcy-Mota redonne vie à cette fresque sur la justice et la maternité.

    Portée par la troupe au grand complet, la pièce éblouit par son souffle épique et sa puissance collective. Dans cette mise en scène très brechtienne, sublimée par un décor dramatiquement schématisé signé Natasha Le Guen de Kerneizon et par les ombres mouvantes de Thomas Falinower, les doubles rôles deviennent la norme. Tandis que les masques de Bruno Jouvet ajoutent à l’impression de fable.

    Au centre d’une distribution virtuose, Élodie Bouchez, qui semble tout droit sortie d’un conte slave, incarne avec une émotion parfaite Grouscha, héroïne malgré elle de cette épopée. Nous suivons ses pérégrinations et ses épreuves dans une principauté caucasienne médiévale, où le meurtre du prince et un renversement de pouvoir laissent l’héritier nouveau-né sous sa garde. Jusqu’à la scène finale où le juge Adzak, campé par l’incroyable Valérie Dashwood, décide par l’épreuve du cercle de craie à qui de la reine, génitrice cupide du prince abandonné ou de l’héroïne qui l’a recueilli et élevé, échoira la garde de l’enfant.

    Sous les dehors d’une farce majestueuse et chorale, Emmanuel Demarcy-Mota touche profondément le public, glorifiant le courage dans l’adversité, le triomphe du cœur et le pouvoir du théâtre dans un monde inquiétant.

    Le Cercle de craie caucasien de Bertolt Brecht, mise en scène par Emmanuel Demarcy-Mota. Jusqu’au 20 février 2026, au Théâtre de la Ville. Billets disponibles ici.

    Les Femmes Savantes d’Emma Dante, une relecture jubilatoire de Molière

    Pour sa première collaboration avec la Comédie-Française, la Sicilienne Emma Dante met en scène l’une des dernières comédies de Molière. Si elle choisit un texte classique, c’est pour en livrer une adaptation à la fois décapante et jubilatoire.

    Dans cette farce baroque et psychédélique, le réel est rapidement contaminé par un imaginaire loufoque. Les actrices sont progressivement phagocytées par les costumes merveilleusement outrés de Vanessa Sanino. Les gentilshommes, quant à eux, surgissent de grandes malles déjà costumés. Les corps disparaissent dans la trappe d’un canapé, des fleurs jaillissent de livres ou du papier peint, et des intermèdes dansés sur fond de pop italienne rythment avec brio les actes dans une scénographie oscillant entre radicalité et kitsch flamboyant.

    Les partis pris scéniques s’accordent parfaitement à la langue de Molière, et le ridicule n’épargne personne dans cette guerre acide entre les tenants de la morale et les précieuses savantes. La troupe de la Comédie-Française, menée par le duo détonnant Elsa Lepoivre (Philaminte) et Laurent Stocker (Chrysale), excelle dans cette comédie merveilleusement réjouissante, dont le dernier tableau constitue une véritable apothéose.

    Les Femmes Savantes de Molière, mise en scène par Emma Dante. Durée 2h10. Jusqu’au 1er mars 2026. La Comédie-Française hors les murs, au Théâtre du Rond-Point. Billets disponibles ici.


    Pièces de théâtre et représentations terminées

    Pétrole d’après Pier Paolo Pasolini, mis en scène par Sylvain Creuzevault

    À l’Odéon, le metteur en scène Sylvain Creuzevault adapte avec passion Pétrole, le dernier opus mythique de Pier Paolo Pasolini, publié en 1992, d’après une traduction de René de Ceccaty). La scénographie, déjà parfaitement radicale, œuvre de Baptiste Bello et Valentine Lê, se voit couplée à un dispositif virtuose de vidéo filmée en direct au plus près des acteurs. Derrière la caméra, on retrouve Simon Anquetil.

    Durant 3h30, une multitude de personnages, de scènes portés par des comédiens au jeu parfait dissèquent les thématiques chères à Pasolini. À savoir, le pouvoir, la corruption, le fascisme et le sexe (homosexuel).

    Les amateurs de l’écrivain et poète italien apprécieront les multiples clins d’œil à sa filmographie. On peut ainsi observer une troublante ressemblance entre Gabriel Dahmani et Ninetto Davoli, son acteur fétiche ; un hommage au principe de narration des conteuses de Salò (1975) ; ou encore la présence de Sharif Andoura, comme sorti tout droit du même film. On retrouve également le Gloria de Missa Luba, utilisé dans L’Évangile selon saint Matthieu (1964), ainsi que le plaisir manifeste des acteurs à incarner ce spectacle total pour un personnage total : Pasolini.

    Pétrole d’après Pier Paolo Pasolini, mise en scène par Sylvain Creuzevault. Jusqu’au 21 décembre 2025 à l’Odéon -Théâtre de L’Europe. Durée 3h30 avec entracte. Billets disponibles ici.


    L’École de danse de Carlo Goldoni à la Comédie-Française

    Pour sa première production depuis sa nomination, Clément Hervieu-Léger, nouvel administrateur de la Comédie-Française fait entrer au répertoire cette pièce méconnue de Goldoni, traduite et mise en prose par Françoise Decroisette, en déplaçant l’intrigue au XIXᵉ siècle. La scénographie, signée Éric Ruf, évoque subtilement l’esthétique de Degas.

    Cette satire sociale délicate et douce-amère nous plonge, au rythme des répétitions accompagnées en direct par le pianiste-répétiteur Philippe Cavagnat, dans le quotidien de l’école de danse de Maître Rigadon. Ce petit tyran avare maltraite ses élèves, tous avides d’amour et d’émancipation.

    Au fil d’une journée qui s’achèvera en apothéose contrariée (comédie oblige) pour le pauvre Rigadon, la galerie de personnages hauts en couleur – et parfois fort en bassesses – est campée avec brio par la troupe de la Comédie-Française. Denis Podalydès excelle dans son rôle de petit tyran, ravissant la salle par son jeu cabotin jusqu’à la tirade finale, mise en abyme jubilatoire du théâtre et de l’art du comédien.

    L’École de danse de Carlo Goldoni, mise en scène par Clément Hervieu-Léger. Jusqu’au 3 janvier 2026 à la Comédie Française. Durée 2h sans entracte. Billets disponibles ici.


    La Cage aux folles revient avec Laurent Lafitte

    Cinquante ans plus tard, Zaza revient à Paris” peut-on lire sur le programme. Et c’est sous les traits de Laurent Lafitte que Zaza/Albin nous revient, dans un Théâtre du Châtelet tout entier aux couleurs de La Cage. Virtuose et artiste complet, il compose avec Damien Bigourdan/Georges un duo tendre et entraînant, au cœur de ce véritable musical.

    Les chansons, retravaillées en français, sont interprétées par l’orchestre Les Frivolités Parisiennes, tandis que les numéros de revue sont exécutés par la troupe des “Cagelles” – danseurs en travesti inventés par Olivier Py.

    Quel plus bel écrin que le Châtelet pour cette scénographie éblouissante de Pierre-André Weitz, qui nous entraîne dans un carrousel virevoltant de lumières, de miroirs et de plumes, hommage vibrant aux cabarets légendaires. On y retrouve avec plaisir l’intrigue, les personnages et la scène culte de la biscotte.

    Mais sous les paillettes et la fantaisie, comme lors de sa création à New York pendant les années Sida, ce grand moment de divertissement demeure surtout une ode militante à la diversité, à la tolérance et à l’amour. L’arc-en-ciel de néon brille avec éclat sur tout le second acte.

    La Cage aux folles, adaptation du musical éponyme de Jerry Herman sur un livret d’Harvey Fierstein, d’après la pièce de Jean Poiret, mise en scène par Olivier Py. Jusqu’au 10 janvier 2026 au Théâtre du Châtelet. Durée 2 h10 avec entracte. Billets disponibles ici.