2 juin 2026

Au théâtre de l’Odéon, Markus Öhrn passe au scalpel Scenes from a Marriage

Jusqu’au 7 juin 2026, Markus Öhrn présente son adaptation de Scenes from a marriage, une série télévisée imaginée par Ingmar Bergman en 1973. Il livre un spectacle dérangeant et cruel, provoquant des vagues de gêne dans le public du théâtre de l’Odéon.

  • Par Samuel François.

  • Des comédiens cartoonesques affublés de masques de papier mâché

    Markus Öhrn, qui se définit comme un “artiste plasticien travaillant dans le contexte du théâtre”, et dont les performances scéniques questionnent les problématiques de violences conjugales, retravaille, pour cette commande du théâtre de l’Odéon, une pièce qu’il avait créée à Vienne en 2023. Elle s’inspire de la série Scenes from a marriage (Scènes de la vie conjugale), réalisée en 1973 par Ingmar Bergman pour la télévision suédoise.

    Fidèle à son esthétique, il masque ses comédiens, les affuble de perruques, les costume (le tout signé par Elin Maria Johansson) et altère leurs voix pour les transformer en marionnettes de chair. Il compose ainsi un spectacle extrêmement dérangeant et cruel, qui étudie et dissèque le délitement d’un couple… dont le destin se conclut dans une apothéose gore.

    Le metteur en scène viendra d’ailleurs en personne présenter la pièce sur scène, le pourquoi de ce choix, en expliquera le déroulé. Sa voix nous guidera ensuite avant chaque scène pour en préciser l’action.

    Il transforme alors la scène de l’Odéon en théâtre de guignol. Une fois le rideau de velours rouge tiré, le public se retrouve face à une boite blanche au format CinemaScope (le haut de la scène est bouché, ce qui renforce encore l’impression de vivarium). Ici, le couple va dérailler sous nos yeux. La lumière est aveuglante et le blanc des murs laisse augurer de bien des salissures.

    Markus Öhrn dissèque le délitement d’un couple

    Des sept épisodes de la série originelle, il a tiré quatre scènes, dans un décor stylisé à l’extrême. La première est une interview où Marianne et Jean (le nom des deux protagonistes), assis sur leur canapé, répondent aux questions d’une journaliste de presse féminine qui les interroge sur leur couple parfait.

    La seconde se déroule dans le lit conjugal et verra le couple confronté à l’annonce d’une grossesse non désirée.
    Dans la troisième séquence, sous la forme d’une projection de scène filmée cette fois, Jean retrouve Marianne dans leur cuisine pour lui annoncer qu’il la quitte pour une autre. La quatrième et dernière scène se tient dans le bureau de Jean, au moment de la signature de l’acte de divorce, et finira dans un festival gore.

    Par l’utilisation de masques de papier mâché, inexpressifs à souhait (grands yeux exorbités et hagards, bouche largement fendue dans une expression vide) et la modification électronique de leurs voix (Jean aura une voix plus sourde et Marianne, plus aigue, comme celle d’une petite fille) le metteur en scène les déshumanise presque totalement. Comme un entomologiste, il invite une audience sadique à les regarder se déchirer sous nos yeux.

    Marcus Öhrn piétine la fable du couple hétérosexuel romantique et s’acharne sur le patriarcat et la masculinité toxique, en faisant de Jean une caricature de macho conventionnel et veule. Mais il n’épargne pas la femme pour autant et fait réagir Marianne, tantôt avec un renoncement passif, tantôt avec un sadisme régressif.

    Scenes from a mariage : une apothéose gore

    Cette photographie grinçante des relations de couple devient ainsi graduellement de plus en plus inquiétante. Si chaque scène commence dans un semblant de normalité, tout dérape immanquablement. Le cordon ombilical restera attaché entre la mère et le fœtus, qui deviendra une poupée puis un projectile ; les fluides (eau, sang, sperme) sont figurés par des liquides visqueux ou du yaourt à boire… La nourriture devient pulsionnelle, régressive et scatologique. Et, au food gore succédera le gore grand guignol. Nous ne dévoilerons pas ici la teneur des scènes les plus poussées, mais l’inconfort d’une partie du public est manifeste.

    Tout ceci finira dans un bain de sang, sur fond de sonate de Bach (la favorite du maître Bergman, nous indique la voix suave du metteur en scène). Les murs de la boite blanche seront aspergés de sang et les protagonistes finiront également éviscérés.

    Les deux comédiens Hélène Morelli et Mathieu Pereto, sous la direction de Marcus Öhrn excellent dans cet exercice étrange, où leur gestuelle définit avec une justesse précise leurs personnages cartoonesques et où leur souffle heurté est aussi angoissant que leur expression inexistante.

    C’est avec cette pièce exigeante que le théâtre de l’Odéon clôt avec puissance une saison à la mesure des engagements de son directeur Julien Gosselin, en faveur d’un théâtre politique, critique, engagé et parfaitement maitrisé.

    Scenes from a marriage, création d’après Ingmar Bergman, adaptation et mise en scène par Markus Öhrn. Jusqu’au 7 juin 2026 à l’Odéon Théâtre de l’Europe, Paris 6e. En français et surtitré en anglais.