29 mai 2026

Pourquoi la mise en scène de Lorenzaccio par David Bobée nous bouleverse ?

Jusqu’au 5 juin 2026 au Théâtre du Nord à Lille, puis en tournée dans toute la France jusqu’au 21 mai 2027, le célèbre metteur en scène David Bobée présente une adaptation aussi contemporaine que saisissante de Lorenzaccio, une création d’après Georges Sand et Alfred De Musset.

  • Par Samuel François.

  • Publié le 29 mai 2026. Modifié le 1 juin 2026.

    Un récit politique en réaction au climat actuel

    C’est en réaction au climat politique délétère actuel que le metteur en scène et directeur du Théâtre du Nord choisit pour sa nouvelle création de s’interroger sur la révolte solitaire et le sacrifice d’un héros ambigu face à l’oppression d’un pouvoir tyrannique quand les forces démocratiques sombrent dans le renoncement, en choisissant d’adapter Lorenzaccio, le célèbre drame d’Alfred de Musset. Il l’hybride avec la pièce inachevée Une conspiration en 1537, que lui a offert son amante Georges Sand et qui en fut la matrice, dans une volonté de réhabilitation de ce matrimoine invisibilisé.

    Au récit très politique et documenté construit par la romancière, Alfred de Musset ajoute des personnages et des intrigues secondaires, habille la pièce de sa prose lyrique. Il fait de Lorenzaccio le héros romantique absolu : torturé, sombre et incompris… David Bobée se nourrit de ces deux sources pour en faire une œuvre complète, où se conjuguent les points de vue féminins et masculins.

    Mexianu Medenou et Félix Back éblouissants dans Lorenzaccio

    L’intrigue nous transporte dans la Florence troublée du XVIe siècle où, avec l’appui du pape Clément VII et de l’empereur Charles Quint, le duc Alexandre de Médicis – ici superbement incarné par Mexianu Medenou – gouverne le duché Toscan en tyran sanguinaire et débauché, assassine ses opposants et contraint les partisans de la République à l’exil.

    Face à lui, Félix Back, fraîchement diplômé du Studio 7 de l’École du Nord est éblouissant dans le rôle de son jeune cousin Lorenzo de Médicis, affublé du diminutif de “Lorenzaccio” par ses contemporains. Tout en duplicité, il devient son compagnon de débauche et son âme damnée, tout en murissant secrètement le projet de l’assassiner pour rendre le pouvoir aux partisans de la République…

    Le plateau est sépulcral et la pièce s’ouvre par la projection de séquences d’émeutes et de répression sur un mur de colonnes en ruine qui barre la scène. Au gré de leur recomposition, et dans une atmosphère anxiogène, ces colonnes tronquées de béton brut figureront tantôt la ville de Florence dans son entité, tantôt le Palais Médicéen (une des colonnes en porte le blason familial), la demeure de Lorenzaccio, la prison, la maison du clan Strozzi – ou une fresque peinte par Tebaldeo, jeune peintre personnel et amant de lorenzaccio incarné ici par Djamil Mohamed.

    Les répétitions du spectacle Lorenzaccio mis en scène par David Bobée au Théâtre du Nord, Lille (2026).

    David Bobée télescope les époques

    Pour ancrer encore plus la pièce dans notre réalité, David Bobée télescope les époques dans les costumes (les condottiere portent un bombers sous leur pourpoint, le tyran est en manteau de cour mais chaussé de baskets, la divine Louise Strozzi porte tenue de gentilhomme) et fait intervenir des CRS en tenue quand il s’agit de réprimer.

    Le pas de deux entre Alexandre et Lorenzaccio fonctionne à la perfection. Là où Mexianu Medenou impose frontalement sa présence virile et éclatante. Félix Beck joue, lui, de sa silhouette gracile pour habiter son personnage avec une intensité rare. Son jeu se déploie graduellement jusqu’à l’apothéose sanglante de la scène de l’assassinat, planifié comme un geste artistique et de rédemption de son honneur.

    Il oscille avec maestria entre sa délicatesse de mignon au début de la pièce. Une rage dévastatrice le transporte, lorsque, sous un torrent de sang et travesti dans la robe de sa sœur, il s’acharne sur le corps du tyran. Et la désillusion, enfin, quand, tel un pierrot fataliste, il comprend que le meurtre qu’il a commis ne changera rien, que le pouvoir restera aux mains des puissants – en l’occurrence un autre de ses cousins, Cosme de Médicis, qui ceindra la couronne ducale à la fin de la pièce.

    Un théâtre exigeant mais accessible

    Fidèle à son engagement en faveur d’un théâtre exigeant mais accessible, David Bobée compose une distribution intergénérationnelle, ethno-raciale et parfaitement inclusive. Aux comédiens chevronnés Greg Germain (Philippe Strozzi) et Catherine Dewitt (qui campe un cardinal à la présence impressionnante), se joignent des collaborateurs familiers de David Bobée. Ambre Germain-Cartron (qui excelle dans les doubles rôles de Salviati et du duc Cosme), Grégori Miège et Arnaud Chéron en alternance, et enfin Djamil Mohamed, ainsi que des élèves de l’École du Nord (Jade Crespy, Yassim Aït Abdelmalek, Miya Péchillon). Mais aussi deux artistes pluridisciplinaires, Nicolas Moumbounou, danseur, chanteur et comédien, qui fait précéder son personnage patibulaire d’une mélopée inquiétante, et Jules Turlet, artiste sourd, formé au mime, qui donnera une performance particulièrement émouvante en langue des signes française.

    David Bobée signe avec cette production un très grand spectacle populaire, une fresque ample à l’esthétique splendidement sombre, qui se double d’un manifeste politique poignant et nécessaire, et fait éclore sous nos yeux un jeune acteur à la présence et au talent extraordinaires.

    Il est important de noter que la pièce a été conçue pour être accessible à toutes les personnes en situation de handicap physique ou sensoriel (pour les publics aveugles, malvoyants, sourds et malentendants) avec l’aide de lunettes connectées.

    Lorenzaccio, création d’après Georges Sand et Alfred De Musset, adaptation et mise en scène de David Bobée. Jusqu’au 5 juin 2026 au Théâtre du Nord à Lille, puis en tournée dans toute la France jusqu’au 21 mai 2027.