9 avr 2026

Au Vieux-Colombier, L’Ordre du jour incite à rire du pire

Au Théâtre du Vieux-Colombier, Jean Bellorini transforme le roman d’Eric Vuillard en un cabaret expressionniste aussi virtuose qu’inquiétant. Entre grotesque et rigueur historique, quatre comédiens revisitent la collusion des élites allemandes avec le régime nazi, dans un spectacle aussi ludique que glaçant.

  • par Samuel François.

  • Publié le 9 avril 2026. Modifié le 14 avril 2026.

    Bellorini adapte Vuillard au Vieux-Colombier

    Invité par la Comédie-Française, Jean Bellorini réunit quatre comédiens au sommet de leur art dans un cabaret expressionniste pour son adaptation du prix Goncourt 2017. Fidèle à la pièce, il raconte la compromission des élites économiques allemandes à l’orée de l’accession au pouvoir d’Adolf Hitler et les dessous de l’annexion de l’Autriche.

    Sur un parquet d’acajou, et devant un immense miroir mobile, qui servira aussi d’écran où seront projetées images d’archives et de propagande, flanqué de deux cabines de verre évoquant le studio d’enregistrement ou la cabine téléphonique d’ambassade (le téléphone est un fil rouge de la pièce), se dressent quatre micros sur pieds. Derrière eux les acteurs, au visage fardé de blanc et vêtus de redingotes, nous racontentla réunion secrète entre Hermann Göring, Adolf Hitler et 24 capitaines d’industrie allemands (dont Gustav Krupp, Wilhelm von Opel et Albert Vögler). C’est à cette date du 20 février 1933 que sera scellée leur collusion et l’instauration des pleins pouvoirs au régime nazi.

    Mascarade et cabaret

    C’est à la manière d’une mascarade que sera rejouée cette rencontre. Chacun des comédiens revêt à tour de rôle un des masques grotesques en papier mâché de Cécile Kretschmar. Des plus expressionnistes pour les industriels aux plus outrés pour Goering et Hitler, véritables baudruches de carnaval.

    Comme dans un cabaret, le fil du récit se déroule par tableaux, tandis que le texte qui suit scrupuleusement celui d’Eric Vuillard. Le metteur en scène utilise des intermèdes chantés, des solos cocasses, des projections de films et une valse de téléphones en bakélite pour nous raconter les tractations et mensonges qui aboutissent à l’Anschluss.

    Les masques reviendront, cette fois dans une version troublante de tulle imprimé. La moustache carrée, la mèche agressive et la pupille de strass noir donnent à voir une redoutable pantomime d’Hitler démultipliés.

    La pièce oscille entre grotesque et réalité, et chaque acteur y déploie son art. Baptiste Chabauty, en plus d’en être le Monsieur Loyal, fait office d’homme-orchestre et manie avec la même aisance l’archet de violoncelle, le marteau de xylophone et la baguette de tambour. Jérémy Lopez campe un Schuschnigg (chancelier autrichien) en déroute et pathétique, engoncé dans son anorak rouge et ses moon boots. Laurent Stocker livre une interprétation mémorable d’un Ribbentrop (ministre des Affaires étrangères du Troisième Reich), hâbleur et fourbe, en tenue de tennis aussi immaculée que cocasse. Julie Sicard, quant à elle, sanglée dans son uniforme militaire, prête son corps et sa voix à un Hitler survolté et chaplinesque, sous trois masques superposés.

    Rire du pire

    Mais il ne faut pas se laisser abuser par le burlesque de ce spectacle. Ainsi, les rappels historiques et les remises en contexte existent pour que nous n’oubliions pas les conséquences terribles des évènements racontés.

    Pour rappel, à cette époque, des industriels ont profité de la main-d’œuvre des camps. Même si certains des protagonistes de la pièce finiront jugés et suicidés (Goering) ou exécutés (Ribbentrop) après le procès de Nuremberg, beaucoup ne seront pas inquiétés. Et les entreprises dont les dirigeants ont été des soutiens actifs du régime nazi font plus que jamais partie de notre quotidien. “Rire du pire, c’est s’armer contre lui”, revendique Jean Bellorini dans le programme de la pièce.

    Cette leçon d’histoire incarnée, aux airs de peintures de Georges Grosz, où l’on cite Charlie Chaplin, et où l’on fait autant référence à Kurt Weill et à son Opéra de quat’sous qu’au théâtre de Guignol, brille davantage encore grâce à ses interprètes virtuoses et grâce à la langue fine et terriblement intelligente d’Eric Vuillard. Aujourd’hui, elle est d’autant plus importante qu’on trouve dans l’actualité des échos troublants et alarmants.

    NB : même si le spectacle se joue à guichet fermé, il est toujours possible, moyennant un peu d’attente et de courage, de trouver des places en lever de rideau.

    L’Ordre du jour, mise en scène par Jean Bellorini d’après le roman éponyme d’Eric Vuillard. Jusqu’au 3 mai 2026 au Théâtre du Vieux-Colombier. Durée 1h45. Billets disponibles ici.