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Comment Nadia Tereszkiewicz nous surprend-elle avec le western féministe Pile ou face ?
Elle donne aux personnages qu’elle incarne une intensité humaine presque sans limites. Après avoir ébloui le public dans Les Amandiers de Valeria Bruni Tedeschi, puis dans Mon crime de François Ozon, la talentueuse actrice Nadia Tereszkiewicz est à l’affiche du western féministe Pile ou face, au cinéma ce mercredi 7 janvier 2026, ainsi que du nouveau film d’Arnaud Desplechin, Deux Pianos. Deux rôles très différents dans lesquels cette égérie du cinéma d’auteur, qui est aussi ambassadrice Dior mode et beauté, nous prouve qu’elle est décidément capable de tout jouer.
par Olivier Joyard,
portraits P.A Hüe de Fontenay.

Nadia Tereszkiewicz, jeune femme piégée du western italien Pile ou face
“Je me rends compte un peu plus chaque jour de ce que cela demande émotionnellement de faire un film. J’ai besoin d’avoir un coup de foudre avec un scénario, qu’il corresponde à une envie sincère, dans le moment.” Nadia Tereszkiewicz n’a même pas 30 ans et s’exprime avec la sagesse d’une actrice d’expérience. Ou plutôt, d’une actrice de toujours. De celles que la vie semble avoir préparées à arpenter les plateaux de tournage à la fois comme un désir brûlant et un sacerdoce.
Nous l’avions découverte en 2022 dans Les Amandiers, le film de Valeria Bruni Tedeschi sur la grande époque du théâtre de Patrice Chéreau à Nanterre. Elle se souvient de cette traversée fondatrice. “Valeria me disait : ‘Le ridicule est merveilleux. Sois maladroite, c’est bien. Ne te regarde pas.’ Mine de rien, on se regarde tout le temps dans la vie, on se contrôle, on est en société. Connaître cette liberté m’a permis de me désinhiber.” Voilà comment jouer aide à progresser celle qui donne à ses rôles une épaisseur humaine presque sans limites.
Un long-métrage sur le deuil et le pouvoir de l’imagination
Elle le démontre à nouveau cet hiver. Dans Pile ou face, le western atypique d’Alessio Rigo de Righi et Matteo Zoppis, au cinéma ce mercredi 7 janvier 2026, Nadia Tereszkiewicz joue une femme amoureuse qui finit par errer avec la tête de son compagnon décédé. “Je trouve que c’est une très belle manière de parler du deuil. Cela montre le pouvoir de l’imagination. Sur le tournage, cette situation étrange ne m’a pas fait rire, contrairement à ce que j’avais ressenti à la lecture du scénario. II fallait montrer un amour éternel.” Quelques secondes plus tard, elle affine son credo. “Je pense qu’un acteur ou une actrice doit être tout le temps premier degré, croire complètement à ce qu’il ou elle fait.”

L’héroïne du film Deux Pianos avec François Civil
Comme, par exemple, croire à l’héroïne de Deux Pianos, le nouveau film d’Arnaud Desplechin où la Franco-Finlandaise se démène face à François Civil. Le destin de Claude, son personnage, est superbement romanesque, coincé entre le désir d’une vie simple et d’une autre submergée par la passion. La connexion avec le réalisateur de Rois et Reine a eu lieu autour de leur amour commun de la musique et de la littérature. Cette musique que la jeune apprentie danseuse – elle a volontairement stoppé une carrière prometteuse à l’âge de 18 ans – écoutait huit heures par jour en répétant pour le film.
Et puis, les livres… “Toute ma sensibilité émotionnelle vient de la littérature et non pas du cinéma. J’ai tellement lu, adolescente, que je me réfère toujours à la littérature pour comprendre des rôles. Arnaud, c’est la même chose. Il m’a dit que Claude se situe entre Mathilde de La Mole et Mme de Rénal, deux personnages du Rouge et le Noir de Stendhal. J’avais tout de suite compris ce qu’il voulait.”
Entendre parler Nadia Tereszkiewicz de son tournage avec Arnaud Desplechin est un plaisir d’amoureux du cinéma, une manière aussi de pénétrer la fabrique d’un art plus que centenaire, qui semble parfois noyé dans la profusion des images contemporaines. Y plonger, c’est s’extraire du bruit ambiant. C’est écouter la jeune comédienne chercher, tâtonner, finalement s’éclairer. “Des que je commençais à poser des questions concrètes à Arnaud – Est-ce que cette femme a attendu cet homme pendant huit ans ? Est-ce qu’elle a souffert ? Est-ce qu’elle lui a écrit cent lettres ? -, il ne voulait pas me répondre. J’ai dû faire ma propre cuisine car il évitait à tout prix la psychologie.”

“Plus j’avance, plus je me rends compte à quel point je suis vraiment interprète. Je ne pourrai jamais réaliser, je n’ai pas envie d’écrire.” Nadia Tereszkiewicz
À la place, l’échange a eu lieu sur la matière même du film, comme si Deux Pianos devenait un monde, un socle réel. “Arnaud nous parlait tout le temps sur le plateau, mais seulement de l’histoire du film. J’ai adoré cette méthode qui me guidait vers l’émotion. Je croyais à la fiction, j’étais irriguée.”
Voilà sans doute pourquoi les cinéastes s’arrachent Nadia Tereszkiewicz. Pas seulement pour son incroyable cinégénie, sa blondeur de star, son intensité fulgurante, mais aussi pour son envie d’entrer en dialogue avec les films et celles ou ceux qui les fabriquent, comme on entre en religion. “Plus j’avance, plus je me rends compte à quel point je suis vraiment interprète. Je ne pourrai jamais réaliser, je n’ai pas envie d’écrire. J’adore incarner quelque chose dans le monde d’un autre. Ma créativité est au max dans un cadre. Certains acteurs se sentent parfois enfermés et ont besoin de créer par eux-mêmes, moi, j’ai besoin de nourrir les rôles.”
À ce rythme, on peut imaginer la jeune actrice devenir à l’écran une femme mûre, puis âgée, rythmant nos vies avec ses apparitions. “J’ai trouvé ce que j’aime, c’est vrai. Maintenant j’ai envie d’interpréter toute ma vie, pourquoi pas une femme de 80 ans. Je pense que je serai toujours heureuse de jouer.” Celle qui a incarné une femme au foyer en pleine émancipation dans le très beau L’Île rouge de Robin Campillo, une femme à barbe dans Rosalie de Stéphanie Di Giusto, une post-ado hyper sexualisée dans Babysitter de Monia Chokri, aime explorer les diverses versions du féminin que le cinéma permet.

Une enfance tournée vers la danse
“On a grandi avec des clichés, et un film peut changer notre regard”, explique-t-elle en prenant l’exemple de La Vie d’Adèle d’Abdellatif Kechiche, qu’elle a vu adolescente. Surtout, le cinéma lui a permis de sortir de la voie difficile qu’elle avait d’abord choisie, celle de la danse, pratiquée intensément depuis l’enfance. Si Nadia Tereszkiewicz s’adonne encore au contemporain et fréquente un cercle d’amis très actifs à l’Opéra de Paris, elle a mis derrière elle cette partie de sa vie.
“Dans ma pratique de la danse classique, j’ai tellement essayé d’accéder à une forme de perfection technique que je n’ai jamais pu me sentir vraiment libre. Je n’ai pas réussi à trouver la grâce. Je suis restée insatisfaite. Quand j’ai rencontré le cinéma, il m’a semblé qu’il acceptait toutes les fragilités, les accidents, les défauts. Le cinéma accueille les personnes qui ressemblent à la vie…”
Ressembler à la vie ne signifie pas ressembler à tout le monde. L’actrice l’a bien compris, alors que ses passions et son apparence font d’elle une incarnation presque éthérée, en tout cas assez inactuelle. Elle raconte sans sourciller comment, sur le tournage de Deux Pianos, elle écoutait Bach tous les jours. Comme une jeune femme sans âge, loin de sa génération.

“Je sais ce que c’est de faire de la figuration, des doublures, et de ne pas accéder à son rêve. […] Chaque projet peut être le dernier.”- Nadia Tereszkiewicz
“Je crois qu’il faut que je me résolve à ça. J’ai toujours été à côté de la plaque. Avant, je faisais un peu plus semblant. Et maintenant, moins. J’ai grandi sans télé, cela a fait de moi une personne un peu à part. A l’école, je n’étais pas au fait de ce qui se passait. On avait la télé finlandaise à la maison, et c’était une fois par semaine, avec des dessins animés polonais en noir et blanc sous-titrés en finnois. [Rires.] J’étais décalée par rapport aux références quotidiennes. Quand tout le monde parlait de la Star Academy, je ne savais même pas ce que c’était.”
Le cinéma peut dire merci à Nadia Tereszkiewicz. Elle fait partie de celles et ceux qui gardent la flamme allumée, lui construisent un futur, dans une période où les financements et les volontés politiques s’amenuisent. Se rêve en actrice toujours internationale, après avoir passé son adolescence à voyager avec la danse.
Elle sait aussi que le choix ne sera pas seulement le sien. Là se nichent toute la beauté et la difficulté de son art. “Je sais ce que c’est de faire de la figuration, des doublures, et de ne pas accéder à son rêve. J’ai toujours conscience qu’il faut à chaque fois recommencer, car chaque projet peut être le dernier.”
Pile ou face, de Alessio Rigo de Righi, Matteo Zoppis, au cinéma le 7 janvier 2026.
Portraits : P.A Hüe de Fonenay. Réalisation : Rebecca Bleynie. Coiffure : Alexandrine Piel. Maquillage : Maïna Militza chez B. Agency. Set Design : Aymeric Arnould chez Open Space Paris. Assistant photographe : Étienne Oliveau. Assistant réalisation Thibaud Romain. Retouche : A. De Pedrini. Production : Open Space Paris.