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Dans son dernier film, Gus Van Sant raconte un true crime oublié
Le mal-être adolescent, la quête de l’identité, la violence arbitraire… Dans ses films, Gus Van Sant explore l’insoutenable fragilité de l’être et le revers sombre du rêve américain avec une grande virtuosité cinématographique. Attaché aux personnages sur le fil du rasoir, le réalisateur met en scène dans La Corde au cou, son nouveau long-métrage tiré d’un fait réel, au cinéma le 15 avril 2026, le désespoir d’un homme ruiné, qui menace, en direct à la télévision, de faire sauter son otage, accroché à une bombe…
par Olivier Joyard.
Gus Van Sant un cinéaste engagé
La carrière fascinante de Gus Van Sant est déjà accomplie. À 73 ans, le commandant en chef du cinéma indépendant américain a marqué les esprits depuis son irruption dans les années 80 avec Mala Noche, suivi par les succès flamboyants de Drugstore Cowboy, My Own Private Idaho ou encore Will Hunting.
Cette figure étonnante, mystérieuse, originaire du Kentucky, mais installée dans la ville de Portland depuis des décennies, a repoussé les limites de ce qu’on attend d’un réalisateur moderne. Inspiré par la contre-culture des années 60-70, mais aussi par le mouvement queer, il s’est affirmé à la fois comme un cinéaste sensible et un expérimentateur hors pair.

Déconstruire les mythes américains
Durant sa meilleure période, les années 2000, Gus Van Sant a enchaîné trois chefs-d’œuvre où il s’attaquait aux mythes américains.
Dans Gerry, il filmait le caractère presque irréel d’une géographie hors norme, à travers l’errance existentielle de deux amis dans un désert. Dans Elephant, la violence était perçue comme la donnée de base d’une société à bout de souffle, par le biais d’un meurtre de masse dans un lycée. Enfin, dans Last Days, il s’intéressait à Kurt Cobain et envisageait la culture rock comme le sédiment parfois retors d’un pays entre progressisme et conservatisme.
Son dernier long-métrage, La Corde au cou, appartient à sa touche plus grand public, même s’il reste – à l’échelle de ce qu’est devenu le cinéma américain trusté par les blockbusters – un produit alternatif absolument réjouissant.

Un film inspiré d’un fait divers avec Bill Skarsgård
Le film s’inspire d’un fait divers de 1977. À Indianapolis, l’inconnu Tony Kiritsis a pris en otage le fils du courtier responsable à ses yeux de sa ruine financière. Sa victime va rester sous la menace d’une bombe reliée à un fil autour de son cou durant 63 longues heures.
L’homme a réclamé une rançon de 5 millions de dollars, mais surtout des excuses pour le désastre provoqué dans sa vie. Jusqu’à l’épuisement, ce nobody n’a cessé d’argumenter. Joué par l’excellent Bill Skarsgård, ce héros malgré lui incarne le perdant ultime à la grande loterie de l’Amérique capitaliste, enragé de ne pas récolter sa part du gâteau. Cela donne à La Corde au cou un aspect politique, comme une toile de fond qui ne s’efface pas. On y observe la frustration d’un homme ordinaire, mais aussi la froideur absolue d’un système fait pour les gagnants.

La folie du voyeurisme
Par ailleurs, la particularité du fait divers est aussi d’avoir été l’un des premiers filmés en direct par la télévision. À l’époque, elle en a fait un véritable feuilleton national. Si un tel drame survenait aujourd’hui, il serait diffusé en live sur les réseaux sociaux. C’est devenu banal, comme s’il ne fallait plus interroger nos fantasmes scopiques collectifs. Gus Van Sant scrute avec une certaine malice les prémices de cette folie du voyeurisme, mais en se reposant uniquement sur les pouvoirs intrinsèques du cinéma.
C’est son paradoxe et sa puissance. Car La Corde au cou n’a rien de la captation molle d’une histoire vraie. En effet, le film regorge d’effets visuels brillants, de mouvements de caméra millimétrés, démontrant les grandes qualités de filmeur de Gus Van Sant. Et la multiplicité de ses talents, lui qui se métamorphose en fonction du scénario et du sujet à sa disposition.
Ici, Gus Van Sant rend hommage au cinéma des années 70, notamment Un après-midi de chien (1975) de Sidney Lumet, qui avait offert à un jeune Al Pacino l’un de ses plus beaux rôles. On redoutait, pour ce grand cinéaste, une fin de carrière poussive, après quelques films en dessous de ses standards ? Il prouve que sa joie de créer est demeurée intacte.
La Corde au cou, de Gus Van Sant, au cinéma à partir du 15 avril 2026.