20 mai 2026

Cannes 2026 : Léa Seydoux et Niels Schneider nous racontent l’aventure de L’Inconnue

Les stars françaises Léa Seydoux et Niels Schneider se donnent corps et âme dans le beau film fantastique L’Inconnue d’Arthur Harari, présenté en Compétition. Interview express en direct du Festival de Cannes.

  • par Olivier Joyard.

  • L’Inconnue, un sérieux prétendant à la Palme d’Or à Cannes

    Quand deux jeunes icônes du cinéma français livrent des performances folles dans l’un des plus beaux films du Festival de Cannes 2026, le mélange est forcément explosif. Au cœur du récit fantastique d’Arthur Harari, L’Inconnue, Léa Seydoux et Niels Schneider incarnent un homme et une femme qui changent de corps après des relations sexuelles.

    Elle et lui vivent alors une odyssée intime et identitaire d’une intensité inédite. Sur la terrasse d’un grand hôtel sur la Croisette, ceux qui se croisent pour la première fois dans un film ont livré à Numéro leurs secrets de fabrication.

    L’interview de Niels Schneider et Léa Seydoux

    Numéro : Qu’est-ce qui vous a accroché dans le projet de L’Inconnue et comment avez-vous vécu l’expérience de ce film unique ?

    Niels Schneider : Au départ, un scénario, ce sont des mots sur le papier, rien de plus. Mais j’ai très vite compris que cette histoire serait une expérience. Arthur Harari m’a souvent parlé de Kafka et grâce à cela, j’ai vu L’Inconnue comme une parabole dont on n’aurait pas les clefs. Il fallait passer avant tout par le concret des scènes, des émotions. Je me suis dit que je devais traverser le film jusqu’aux limites de ma croyance. J’allais devoir croire en cette chose impossible qui est d’être une autre personne, que le corps de David, mon personnage, allait devenir l’enveloppe d’un autre être. Je savais que cela ne pouvait pas passer par la fabrication et l’artifice, mais par le plus grand dépouillement possible.

    Le film pose beaucoup de questions universelles sur l’identité, ce qui nous constitue, qui nous sommes quand ce qui nous définit s’effondre.” Niels Schneider

    Qu’y avez-vous projeté ?

    Niels Schneider : Le film pose beaucoup de questions universelles sur l’identité, ce qui nous constitue, qui nous sommes quand ce qui nous définit s’effondre… Il interroge le genre, l’âge, l’héritage, la transmission. Il montre le vertige de se sentir étranger à son corps. C’était pour moi l’expérience d’acteur la plus folle, qui s’est transformée en une expérience de vie. Je ressentais dans ma chair l’étrangeté, le vertige d’être étranger à moi quand je me regardais dans la glace. Ce n’était plus moi, j’avais un dégout de moi-même, de mon corps, je sentais l’inquiétude dans le regard de ma famille. Tout cela m’a aidé dans le jeu et m’a permis d’approcher au plus près les sensations du personnage. L’expérience de L’Inconnue montre qu’une idée abstraite peut-être la plus incarnée possible.

    Léa Seydoux : Je n’ai pas eu la même expérience que Niels, car je suis arrivée sur le projet très tôt, il y a des années. Le scénario n’existait même pas. Quand j’ai rencontré Arthur Harari, il était en train d’écrire avec son frère Lucas la bande dessinée Le Cas David Zimmerman, dont L’Inconnue est l’adaptation. Il m’a simplement demandé si j’avais envie de faire ce film à venir avec lui. Il y a eu une première version du scénario qui était très dense, pour moi assez abstraite. J’avais du mal à dessiner les contours du personnage. Ensuite, je suis tombée enceinte. Je l’ai annoncé à Arthur et il m’a dit que cela ne le gênait pas du tout que j’ai ce corps-là. Au contraire, il trouvait cela intéressant pour le personnage. Nous avons alors entamé des répétitions avec Niels et d’autres acteurs du film. Mais j’étais vraiment très enceinte et c’est vrai que dans ces conditions, je n’étais pas habitée par le rôle, pour vous dire la vérité. Avec mon ventre, je devais dire des choses comme : “David, c’est moi”. Je me suis demandée comment j’allais faire !

    J’ai été amenée à jouer des choses que sans doute je ne rejouerai jamais et cela a décuplé mon imagination.” Léa Seydoux

    Quel a été le déclic pour vous ?

    Léa Seydoux : Deux jours avant de commencer le tournage, j’ai relu le scénario et je me suis rendue compte de sa puissance, de sa beauté, de l’originalité de ce rôle et de ce récit. J’ai été complètement happée. Le premier jour, j’ai fini par me dire vraiment : “Je suis David. David, c’est moi”. Et j’ai ensuite trouvé tout le processus passionnant. J’ai été amenée à jouer des choses que sans doute je ne rejouerai jamais et cela a décuplé mon imagination.

    Niels Schneider : Le scénario avait déjà une puissance de fascination. A titre personnel, durant la préparation, je suis parti dans des délires, j’ai pensé à la question juive, j’ai relu des textes de Rem’’a (rabbin du 16e siècle) sur la Kabbale, de Walter Benjamin sur Kafka… Il y avait tellement de portes d’entrées dans le film, comme un labyrinthe avec des indices partout… Arthur Harari laissait tout ouvert et à chaque fois qu’on avait l’impression d’en saisir le sens, c’est comme s’il nous glissait entre les doigts. Encore aujourd’hui, c’est très puissant en moi. J’ai vu L’Inconnue trois fois et à chaque vision, je perçois autre chose qui me paraît être la vérité absolue du film.

    L’Inconnue vous hante, en quelque sorte.

    Niels Schneider : Dans ce film, Arthur préserve le mystère jusqu’à la fin sur les personnages, il laisse l’impossible vivre. Il n’essaie jamais d’expliquer les aspects fantastiques du récit, de dire pourquoi ces gens changent de corps. L’impossible fait partie ici du réel, du quotidien le plus banal. En tant qu’acteur, j’ai dû lâcher ma tête et accepter de ne pas saisir, de ne pas maîtriser. Avant, je me disais que pour jouer quelque chose, un personnage, il fallait absolument le comprendre. Je me suis rendu compte que ce n’était pas forcément le cas. La chose est encore plus belle et plus vivante avec du mystère.

    Le film est tellement dans le ressenti et la sensation, la tension et le vertige, que lorsque le cerveau rationnel s’enclenche, ça produit un choc.” Niels Schneider

    Léa, cela vous parle, l’idée de ne pas comprendre un rôle ou un personnage, pour atteindre une autre dimension ?

    Léa Seydoux : J’ai plutôt un besoin fort de mettre du sens derrière ce que je joue, sinon je n’arrive pas à jouer. Mais je comprends ce que veut dire Niels : l’abstraction l’emporte, il n’y a pas de vérité exacte…

    Niels Schneider : On doit ressentir les choses. 

    Léa Seydoux : Oui, c’est ça.

    Niels Schneider : C’est comme dans la vie. Le monde existe, je vis, et pourtant, répondre à la question de savoir qui je suis m’est très difficile.

    Léa Seydoux : Pour ce rôle dans L’Inconnue, il fallait vraiment “être”. Je n’avais surtout pas envie que les spectateurs voient les contours de fabrication. Comme on est dans un film fantastique, tout était à inventer et pouvait devenir fou. On s’est confronté au ridicule et c’était hyper intéressant.

    Niels Schneider : Durant la projection officielle au Grand Théâtre Lumière, ça riait par moments. J’étais surpris au départ et puis j’ai compris. Dans L’Inconnue, il y a peu de dialogues. Et quand les personnages rationalisent la situation complètement impossible qui est la leur (changer de corps), cela peut déclencher un rire. Le film est tellement dans le ressenti et la sensation, la tension et le vertige, que lorsque le cerveau rationnel s’enclenche, ça produit un choc.

    L’Inconnue de Arthur Harari, au cinéma le 26 août 2026. Le film est présenté en Compétition Officielle au Festival de Cannes 2026.