9 mars 2026

Amanda Seyfried et Mona Fastvold nous racontent le fascinant Testament d’Ann Lee

La cinéaste Mona Fastvold, coscénariste de The Brutalist, offre l’un de ses rôles les plus intenses et physiques à la stupéfiante Amanda Seyfried. L’actrice américaine incarne en effet avec ferveur une figure religieuse aussi méconnue que fascinante du 18e siècle qui était à la tête d’une secte. Rencontre avec une réalisatrice et une comédienne passionnantes.

  • propos recueillis par Violaine Schütz.

  • C’est l’un des films les plus mystiques, étonnants et fiévreux de ce début d’année 2026. Dans le long-métrage musical Le Testament d’Ann Lee, qui sortira au cinéma le 11 mars 2026, la cinéaste et actrice norvégienne Mona Fastvold (qui a travaillé sur le scénario de The Brutalist) filme la magnétique actrice américaine Amanda Seyfried dans la peau d’un Christ féminin.

    En effet, cette dernière incarne avec beaucoup d’intensité un personnage qui a réellement existé : la Britannique Ann Lee, fondatrice d’un culte religieux (considéré comme une secte par les historiens) nommé les shakers. Cette prophétesse passionnée, qui prêchait l’égalité entre les genres et l’abstinence et dansait et chantait avec ardeur pour fidéliser les adeptes de cette branche du protestantisme issue des quakers, née au début du 18e siècle.

    On a rencontré au Bristol, à Paris, les captivantes Amanda Seyfried et Mona Fastvold, qui nous en ont dit plus sur ce personnage religieux méconnu, cette aventure cinématographique ambitieuse et sur la réprésentation de la maternité.

    L’interview d’Amanda Seyfried et Mona Fastvold

    Numéro : Amanda, qu’est-ce qui a le plus intéressée dans la figure de la prêcheuse Ann Lee que vous incarnez à l’écran ?

    Amanda Seyfried : Elle était radicale. Elle a été mise à rude épreuve lorsqu’elle a lancé ce mouvement et qu’elle a traversé l’océan de l’Angleterre (elle est née à Manchester) vers l’Amérique pour y répandre son Évangile. À l’époque, elle dirigeait seule un petit groupe de personnes. Et juste avant de se lancer dans cette aventure, elle était considérée comme une simple propriété de son mari. Il faut beaucoup de courage et de force de caractère pour réussir à fédérer des gens. Elle a réussi à créer la plus grande société utopique de l’histoire américaine et a offert un espace à un très grand nombre de personnes pour vivre une vie sûre, confortable et pratiquer leur culte. C’est incroyablement inspirant pour moi, car je me considère comme quelqu’un d’assez timide. Ann Lee était une icône de la fin du 18e siècle, et pourtant, nous ne savons pas grand-chose d’elle. Enfin, maintenant, nous connaissons un peu plus de choses sur elle. Mais il y a quelques années, nous n’en savions rien. Je n’ai rien appris sur elle en cours d’histoire.

    Je me considère comme quelqu’un d’assez timide.” Amanda Seyfried

    Et vous, Mona, qu’est-ce qui vous a attirée ?
    Mona Fastvold : C’est précisément cela que je trouve intéressant à propos d’Ann Lee. Je suis constamment attirée par l’étude de l’histoire américaine parce que j’y vis, mais que je viens d’ailleurs. J’éprouve donc le besoin de mener l’enquête sur l’histoire de ce pays qui me touche profondément. Alors, découvrir cette figure historique et réaliser à quel point elle est méconnue — on ne sait vraiment rien d’elle — et à quel point ses idées sur l’égalité entre les sexes et les « races » étaient radicales à cette époque, c’était passionnant.

    D’autres choses vous ont parlé ?

    Mona Fastvold : Oui, je me suis dit en découvrant les shakers : “C’est vraiment une histoire cinématographique !” Ses fidèles la vénèrent à travers des chants et des danses extatiques, donc le film devait être une œuvre musicale et chorégraphiée. Elle a traversé un océan et elle s’est opposée à tant d’autorités masculines importantes tout au long de sa vie, à commencer par son père, en Angleterre, puis à beaucoup d’autres personnes aux États-Unis. Je me suis dit que cela valait la peine de s’y intéresser, de la dépoussiérer et de clamer : “Cela fait aussi partie de l’histoire de ce pays.

    Mona et moi sommes très conscientes de tous les sacrifices que cela implique de faire un film indépendant.” Amanda Seyfried

    Mona, j’ai lu que vous aviez présenté le projet du film à Amanda en lui disant : “Je te paierai très peu, tu vas travailler très dur et ce sera une expérience très désagréable pour toi.”… 

    Mona Fastvold : Voilà mon pitch. C’est l’argumentaire que je fais à tout le monde (rires). 

    Amanda Seyfried : Il vaut mieux être honnête dès le départ. Je pense qu’en baissant les attentes à ce niveau, tout finit par être vraiment formidable (rires). Plus sérieusement, Mona et moi sommes très conscientes de tous les sacrifices que cela implique de faire un film indépendant avec un budget très bas. Nous avons passé la majeure partie de notre carrière dans le cinéma indé. Alors, nous comprenons ce que cela exige de créer quelque chose dans ces conditions. Je pense que cela crée une magie particulière, surtout lorsqu’on incarne cette femme dans cette fable magnifiquement réalisée que Mona a construite. C’était la seule façon de procéder.

    Comment décririez-vous votre relation de travail ?

    Amanda Seyfried : J’ai confiance en Mona, car sa vision est suffisamment claire pour que je puisse m’y investir pleinement et avoir l’espace nécessaire de livrer mon interprétation. C’est un inconfort très particulier qui en vaut la peine pour nous deux. Et nous sommes d’accord là-dessus. Tout le monde partageait cet état d’esprit et tout le casting était partant pour cette aventure.

    C’est le type de projet que l’on fait par amour du cinéma, par passion pour la narration et par désir.” Mona Fastvold

    Mona Fastvold : Il faut payer les acteurs, bien sûr, et nous le faisons. Nous respectons les règles de la SAG (Screen Actors Guild) mais vous ne faites pas ce métier pour l’argent. C’est le type de projet que l’on mène par amour du cinéma, par passion pour la narration, et par désir et besoin d’explorer des territoires difficiles et inconfortables.

    Dans le film, il y a une représentation très réaliste de l’accouchement qui était quelque chose de risqué au 18e siècle. Était-ce important pour vous deux de montrer le côté sanglant et dangereux de cet événement ?

    Mona Fastvold : Absolument. Nous étions tout à fait d’accord là-dessus avec Amanda. Ces séquences d’accouchement d’Ann Lee étaient essentielles pour suivre le parcours d’une femme qui prêche et impose le célibat à tous. Il faut comprendre son point de vue. L’abstinence était un aspect important de leur communauté et nous voulions toutes les deux être très précises, directes et honnêtes quant à sa sexualité et son expérience de l’accouchement. De plus, nous sommes toutes les deux mères et avons accouché toutes les deux. Je pense que nous partagions le même sentiment de lassitude face à cette représentation ridicule et répétée de la mise au monde d’un enfant.

    La bande-annonce du film Le Testament d’Ann Lee (2026).

    Je n’avais jamais vu de lait maternel sortir d’un mamelon avant ce film.” Amanda Seyfried

    Celle d’un accouchement sans douleur ni accroc ?

    Oui, je parle de ces images de la femme qui hurle, et qui ensuite, comme par magie, met au monde un bébé… Sous un drap, un bébé tout propre sort sans cordon ombilical. C’est absurde. Et puis, tout le monde naît. C’est comme ça que ça se passe. Ça devrait faire partie de la vie. On voit des gens se faire exploser la tête tout le temps sur les écrans (à la télévision et au cinéma), se faire poignarder et décapiter. On voit de la violence graphique. Alors pourquoi est-il si inconcevable de voir du lait maternel, du sang, de la sexualité ? Ici, en France, vous êtes un peu plus ouverts sur le sexe qu’en Amérique. En Scandinavie aussi. Mais l’accouchement en lui-même reste si tabou.

    Amanda Seyfried : C’est incroyable que quelque chose d’aussi naturel soit encore tabou. C’est littéralement comme ça qu’on arrive sur Terre. L’allaitement est tellement tabou. Je n’avais jamais vu de lait maternel sortir d’un mamelon avant ce film. En réalité, ce n’est pas à nous de montrer aux gens comment ça marche, mais c’est notre responsabilité de créer quelque chose d’aussi réaliste que possible pour que le public s’immerge vraiment dans l’histoire de l’héroïne du long-métrage. Je n’y connaissais rien avant d’accoucher. J’ai supplié ma doula de me montrer des vidéos d’un bébé qui sortait du ventre d’une femme parce que je n’en trouvais nulle part. C’est incroyable que vous souleviez ce point parce que c’est vrai. On voit de la violence, mais on ne voit pas de naissance.

    Les êtres humains sensibles veulent ressentir des sentiments de communauté et de sécurité.” Amanda Seyfried

    Que peut-on retenir de l’histoire d’Ann Lee ?

    Amanda Seyfried : Je pense qu’Ann Lee aspirait aux mêmes choses que la plupart d’entre nous. Les êtres humains sensibles veulent ressentir des sentiments de communauté et de sécurité. Cela n’a pas changé depuis. Ce n’était pas une communauté parfaite. Loin de là. Mais l’intention derrière tout ça, et la période de communion, c’est puissant. Il nous faut donc davantage de communion, évidemment.

    Mona Fastvold : Non, ça n’a pas beaucoup changé depuis l’époque d’Ann Lee. Imaginez que 6 000 personnes étaient prêtes à renoncer au sexe pour vivre dans un lieu où régnaient l’égalité et l’empathie… C’était pratiqué d’une manière vraiment radicale. Je crois que c’est quelque chose d’intrinsèquement humain : nous aspirons à vivre en harmonie les uns avec les autres. Nous ne voulons pas dominer. Enfin, la plupart des gens ne veulent pas dominer. Même le personnage du pasteur, qui à l’époque détenait le pouvoir et l’autonomie, se tourne vers cette communauté.

    La plupart des gens ne veulent pas dominer.” Amanda Seyfried

    Ce n’est pas forcément le côté religieux qui vous importait le plus ?

    Mona Fastvold : Non, nous n’avons pas abordé ce sujet sous l’angle de la religion, ni en étant croyantes ou en faisant partie d’une communauté religieuse. C’était donc quelque chose d’assez déroutant pour moi de me retrouver là-dedans. J’ai été élevée par des personnes athées. L’aspect religieux de ce culte semble parfois assez fantaisiste, et même un peu désuet. Mais je pense que les idées d’empathie et d’égalité prodiguées par Ann Lee restent très importantes.

    Le Testament d’Ann Lee de Mona Fastvold, au cinéma le 11 mars 2026.