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Alice Winocour nous raconte les coulisses du film Coutures avec Angelina Jolie
Après Revoir Paris, un long-métrage passionnant centré sur la reconstruction des victimes d’un attentat, la réalisatrice et scénariste Alice Winocour braque sa caméra sur l’univers de la mode dans Coutures, qui sort (enfin), au cinéma ce mercredi 18 février 2026. Dans ce film poignant, Angelina Jolie incarne une réalisatrice de films d’horreur atteinte d’un cancer du sein qui opère une plongée dans les coulisses du milieu de la mode. À cette occasion, Numéro a rencontré la cinéaste, dans l’intimité d’une suite de l’hôtel Le Bristol, à Paris.
propos recueillis par Nathan Merchadier.

Alice Winocour, réalisatrice du film Coutures
Dans le paysage du cinéma français, Alice Winocour, 50 ans, occupe une place à part. En seulement quelques films, la réalisatrice et scénariste française a su imposer sa patte, souvent construite à partir de longs travaux de documentation. En 2012, elle signe un premier long-métrage intitulé Augustine, qui documente le séjour à l’hôpital de Salpêtrière d’une patiente touchée par le trouble corporel de l’hystérie. Trois ans plus tard, elle signe Maryland (2015), un thriller psychologique merveilleusement porté par Matthias Schoenaerts et Diane Kruger avant qu’en 2019, elle ne réalise Proxima, avec Eva Green et Matt Dillon, et se plonge cette fois dans le quotidien d’une astronaute en préparation de mission…
Quelques années plus tard, Alice Winocour confirme sa place parmi les réalisatrices hexagonales phares de sa génération avec Revoir Paris (2022), un drame poignant qui se déroule à la suite des attentats du Bataclan. Le film, salué pour sa justesse dans la représentation du trauma et de la reconstruction, est porté par Virginie Efira et Benoît Magimel. Et il vaut d’ailleurs à la comédienne belge le César de la meilleure actrice en 2023.
Avec son nouveau long-métrage, Coutures, au cinéma ce mercredi 18 février 2026, Alice Winocour explore un tout nouveau décor, celui de la mode. Dans ce projet choral réussi, Angelina Jolie croise Louis Garrel, Vincent Lindon, Ella Rumpf, Garance Marillier et la mannequin Anyier Anei. Un long-métrage qui confirme ce qui anime depuis plus de dix ans ses films, à savoir raconter des récits intimes, dans des mondes souvent fantasmés, mais rarement racontés de l’intérieur… À cette occasion, Numéro a rencontré la cinéaste.
L’interview d’Alice Winocour
Numéro : Après avoir exploré le sujet des attentats dans le drame Revoir Paris, vous filmez l’univers de la mode. Qu’est-ce qui vous attirait tant dans ce milieu ?
Alice Winocour : J’aime explorer des mondes que je ne connais pas. Mais à chaque fois, mes films partent d’un point intime. C’est ce frottement entre les deux qui crée une sorte de basculement. Ici, le monde lointain, c’était la mode. Pour moi, c’était presque comme celui des astronautes, que j’avais abordé dans Proxima (2019). C’était un univers que je ne connaissais pas du tout et je trouvais que, narrativement, c’était un cadre très fort. Ce milieu est fait d’apparences, d’éphémère, de chaos, de fêtes gigantesques, avec des gens venus du monde entier… Et au milieu de ça, on place une femme (incarnée par Angelina Jolie) qui apprend qu’elle a un cancer. Elle se retrouve brutalement confrontée à l’idée de sa mort. Ce n’était pas la mode en soi qui m’intéressait, mais cette histoire-là, dans ce décor-là. Le choc des contraires. L’idée de la beauté face à la mort.
Quelles étaient vos connaissances du milieu de la mode et comment avez-vous réussi à vous y plonger avec une telle précision ?
Avant même d’avoir écrit le film, je savais que je voulais donner à la maison de couture que l’on voit dans le film une forme de vérité. Et c’est extrêmement difficile à représenter au cinéma. Même si, ensuite, le film développe une atmosphère plus poétique, presque celle d’un conte, je tenais à ce que la maison, elle, soit crédible et ancrée. En revanche, je ne voulais absolument pas faire une publicité pour Chanel (partenaire du film, ndlr). Je voulais que ce lieu reste un espace de fiction. Je leur ai donc proposé une aventure un peu particulière : pouvoir tourner chez eux (on filme notamment dans le véritable escalier de la rue Cambon) tout en effaçant les logos, afin d’entrer dans une maison fictionnelle.
C’était d’ailleurs la première fois que certains ateliers de haute couture étaient filmés…
Exactement, avec les vraies couturières, dont certaines était présentes dans les ateliers depuis toujours. Il y a aussi eu un travail très concret sur les robes du film. Elles sont inspirées de collections réelles de Chanel, mais nous les avons retravaillées pour les besoins du récit. Ce n’était pas simplement un soutien financier mais une véritable collaboration artistique.

“Il y a quelque chose de profondément punk chez Angelina Jolie.” Alice Winocour
Pourquoi avoir fait appel à Angelina Jolie pour ce film ?
Ce qui m’intéressait, ce n’était pas tant la figure Angelina Jolie que la personne derrière l’icône. Je voulais filmer la femme, et surtout la réalité de son corps. Il y a quelque chose de profondément punk chez elle, et je crois que c’est une valeur que l’on partage. J’ai l’impression qu’elle trace sa route, qu’elle n’essaie jamais de ressembler aux autres, que ça plaise ou non. J’admire énormément les gens qui ne rentrent pas dans le moule, qui cherchent simplement leur vérité. Il y a aussi une dimension plus intime qui m’a touchée. Par exemple, Anyier Anei ne la connaissait pas du tout à travers le cinéma. Mais sa cousine avait été scolarisée dans une école au Kenya liée à Angelina Jolie, qui a créé beaucoup d’écoles là-bas. Ça confirme concrètement sur son engagement.
Angelina Jolie est une star mondialement connue, mais aussi une femme très observée et médiatisée. Comment avez-vous intégré cela à son personnage ?
Il y a beaucoup de “méta” dans tout le film, à plusieurs endroits. C’est intéressant, car on imagine souvent qu’Angelina Jolie, parce qu’elle est une star immense, est forcément liée au monde de la mode. Or, elle est très extérieure à tout ça. C’est aussi pour cela que j’ai eu envie d’en faire une réalisatrice de films d’horreur dans le film. Ça créait un décalage, une forme de marginalité. Il y avait évidemment des points communs avec son histoire (elle a subi une double mastectomie préventive et sa mère est morte du cancer, ndlr), mais je voulais surtout raconter sa singularité. Et au fond, ça rejoignait quelque chose de plus large dans le film. Le fait que toutes les femmes sont des outsiders. Il y en a une qui entre dans ce monde, et une autre qui tente d’en sortir pour sauver son âme… Ce sont finalement des personnages qui gravitent autour de cet univers sans jamais vraiment en faire partie.

“Ce film est né d’une forme d’urgence, parce que je venais moi-même de traverser l’expérience de la maladie.” Alice Winocour
Vous développez ce film à travers un récit pluriel qui s’intéresse au destin de plusieurs femmes. Ella Rumpf y incarne une maquilleuse épuisée, Garance Marillier, une couturière. Ce sont des personnages souvent invisibles dans les récits sur la mode…
J’ai voulu raconter une ronde de femmes. Pour moi, ce film est né d’une forme d’urgence, parce que je venais moi-même, comme le personnage joué par Angelina Jolie, de traverser l’expérience de la maladie. Et j’ai eu envie de regarder derrière les images lisses de la mode, de voir ce qu’il y avait réellement, soit des femmes, leur vie, leur quotidien. Le personnage d’Ella Rumpf, c’est celle qui répare, qui dissimule et cache les blessures. C’est aussi celle qui les voit le plus. Elle soigne les corps, mais aussi les âmes. Je trouvais ça très beau que ce soit elle qui devienne, d’une certaine manière, la narratrice. Elle s’appelle Angèle et c’est vraiment l’ange du film, celle qui traduit les pensées des personnes qu’elle croise.
Vous êtes-vous identifiée à certaines de ces femmes ?
Je crois qu’elles représentent toutes une partie de moi. La femme dans sa vingtaine, celle dans sa trentaine, celle de quarante ans… Angelina avait une vraie proximité avec ce sujet. Même si elle n’a pas eu de cancer, sa mère et sa grand-mère en sont mortes, et elle a vécu cette double opération. Elle n’était pas “froide” face à cette histoire. C’était la même chose pour le personnage joué par Anyier Anei. Elle non plus n’était pas distante par rapport au rôle, parce que c’était aussi son vécu de mannequin. De mon côté, j’avais rencontré beaucoup de modèles sud-soudanais. On les voit partout, dans les publicités, dans la ville, comme des images parfaites… Mais je les voyais aussi perdues, avec leurs talons, essayant de comprendre où elles étaient. J’avais envie de savoir quelle était leur vraie vie. Et derrière ces images, quelle était la réalité de leur corps.

“Je n’avais pas envie de donner une image rose du milieu de la mode.” Alice Winocour
La mannequin Anyier Anei apporte au film une dimension assez réelle au film, qui lorgne presque du côté du documentaire…
Ce qui m’intéressait, c’était de regarder ces mannequins, parce que j’ai l’impression qu’elles disent quelque chose de notre époque. Ce sont des femmes projetées dans un monde extrêmement dur. Elles sont endurcies, très fortes et ce qui est troublant, c’est qu’elles n’ont presque plus d’âge identifiable. Quand on voit Anyier regarder des dessins animés dans une suite d’hôtel, on sent qu’elle est encore une enfant. Et en même temps, elle est déjà beaucoup plus mature que son âge, parce qu’elle a fait trois fois le tour du monde. Les mannequins ont l’habitude de s’occuper d’elles-mêmes et d’être loin de leur famille. Je n’avais pas envie de donner une image rose de ce milieu dans lequel tout le monde a des problèmes d’argent, et tout le monde lutte. À un moment, je me disais même que le film aurait pu s’appeler Ride or Die. Il y a l’idée que l’on traverse des épreuves, et que malgré tout, la vie continue.
Les deux personnages masculins, incarnés par Louis Garrel et Vincent Lindon, représentent des formes très différentes de la masculinité. L’un est un séducteur, l’autre est plutôt protecteur, car rattaché au milieu médical…
C’était important pour moi d’avoir des personnages masculins complexes. La relation avec le chirurgien, par exemple, est une relation que je n’avais pas l’impression d’avoir beaucoup vue au cinéma. Quand on apprend la maladie, il y a un effet de sidération. Et en même temps, être malade demande énormément d’énergie. Ce que je trouvais beau, c’est qu’Angelina Jolie et Vincent Lindon ne parlent pas la même langue. Et quand on arrive dans le monde du cancer, on ne parle pas cette langue-là. Ce sont d’autres règles, un autre vocabulaire, une autre réalité. D’ailleurs, Vincent avait très peur de la scène dans laquelle il doit dessiner des marques sur les seins d’Angelina. Pendant plus d’un mois, il s’est entraîné dans un service d’oncologie. Un chirurgien m’avait dit un jour qu’en opérant, il avait parfois l’impression de faire de la couture. Évidemment, ce n’est pas la même couture, mais ce qui m’intéressait, c’étaient justement ces échos entre les mondes…

“Je trouvais ça beau de mélanger sexe et cancer.” Alice Winocour
Comment avez-vous abordé la dimension intime et charnelle qui lie le personnage joué par Angelina Jolie à celui incarné par Louis Garrel…
Dans ce parcours de maladie, je voulais aussi rappeler qu’elle ne se laisse pas réduire à son cancer. Maxine Walker (Angelina Jolie) apprend qu’elle est malade, mais elle reste une femme faite de mille choses. Elle est réalisatrice, elle est mère et elle va tomber amoureuse. Dans les pires moments, juste avant qu’elle entre en traitement, j’ai ajouté une scène de sexe avec le personnage de Louis Garrel qui n’était pas dans le scénario. Je trouvais ça beau, justement, de mélanger sexe et cancer. Angelina n’avait pas tourné de scène de sexe depuis très longtemps, notamment depuis qu’elle a des enfants. Mais là, ça avait un sens. Il y avait quelque chose de l’ordre de la célébration. Louis, lui, apporte une autre énergie. C’est le chef opérateur du film et il est beaucoup plus silencieux que dans ses rôles habituels…
Après avoir réalisé un film avec un tel casting, quelles sont vos envies de réalisation ?
C’est une très bonne question. Ce film a été une sorte de tourbillon. Il s’est fait dans une vitesse vertigineuse et une urgence particulière. Et surtout, il y avait quelque chose qui dépassait le simple fait de “faire un film”. C’était une aventure, quelque chose de nécessaire, de vital. Du coup, j’ai déjà écrit un autre projet, en réalité, un film que j’avais commencé avant celui-ci. Mais j’ai l’impression d’être encore totalement habitée par Coutures. Je suis encore dans son monde, dans son énergie. C’est vrai que cette expérience a été extrêmement riche, notamment grâce à la rencontre avec toutes ces femmes. Et ce qui me touche, que la solidarité dont parle le film existe aussi dans la réalité. Entre les actrices, entre les équipes, dans tout ce monde qu’on a construit ensemble pendant le tournage…
Coutures d’Alice Winocour, au cinéma le 18 février 2026.