23 mai 2026

Cannes 2026 : rencontre avec Virginie Efira, l’actrice sacrée au festival pour Soudain

Au Festival de Cannes 2026, Virginie Efira présente deux films en compétition, dont le magnifique Soudain du japonais Ryusuke Hamaguchi, pour lequel elle remporte le prix d’interprétation féminine. Elle nous en raconte les coulisses.

  • propos recueillis par Olivier Joyard.

  • Publié le 19 mai 2026. Modifié le 23 mai 2026.

    En jouant une directrice d’EPHAD qui rencontre une metteuse en scène de théâtre japonaise malade d’un cancer, Virginie Efira surprend. Son rôle plein de douceur dans Soudain, le nouveau film du réalisateur multiprimé Ryusuke Hamaguchi a marqué les esprits. Et lui a valu le prix d’interprétation féminine sur la Croisette, ex-aequo avec la comédienne Tao Okamoto. L’actrice belge a pris le temps de nous raconter en détails son implication dans ce bijou à la fois politique et poétique, qui ne devrait pas repartir bredouille du Festival de Cannes 2026.

    L’interview de Virginie Efira au Festival de Cannes

    Numéro : Le Festival de Cannes est un lieu de fastes et de vitesse. Le film de Ryusuke Hamaguchi, Soudain, se déploie sur 3h15, en inventant son propre rythme. Vous aimez ce contraste ?

    Virginie Efira : Ce contraste, je le vis pleinement, personnellement. Avant Soudain, j’ai eu un autre film en compétition (Histoires parallèles de Ashgar Farhadi). Tu prends de plein fouet le tumulte. Quand tu es dans ta chambre d’hôtel pour te préparer, il y a environ douze personnes autour du lit, avec des questions de robes, de talons… C’est le côté “On achève bien les chevaux” du Festival de Cannes. Dès que je suis arrivée à côté de Ryusuke, quelque chose en moi s’est calmé. Et depuis, je me rends compte que Soudain m’apporte vraiment une aide précieuse ici. Le film propose un autre rapport au temps, bien sûr par sa durée, mais pas seulement.

    Un réalisateur japonais en France

    Vous jouez une directrice d’EPHAD qui rencontre une metteuse en scène de théâtre japonaise et veut changer l’approche du soin dans son établissement. Un mélange singulier, qui rappelle que le film, réalisé par un japonais, a été tourné et financé en France.
    Et il en fait quelque chose, de cette rencontre-là. C’est incroyable ! Soudain est vraiment le film où j’ai le mieux compris que ce qui se passe en dehors du tournage est aussi important que ce qui se passe dedans. Pourquoi on fait le film ? Pourquoi on l’écrit ? Comment est-il financé ? Tout cela se dépose dans le résultat final. Hamaguchi est parti d’un échange épistolaire entre une anthropologue et une philosophe japonaises, qu’il a fait traduire en français. C’est presque un traité de philosophie. Le choix de la France pour l’adaptation se justifiait par la culture cinématographique que le réalisateur connaît extrêmement bien, une manière de filmer la parole en mouvement comme dans Ma nuit chez Maud d’Éric Rohmer. Nous bénéficions de ce système politique, économique, qui permet à des cinéastes de venir faire des films ultra-personnels chez nous.

    Soudain porte un lui un espoir et une bienveillance qui ne sont pas forcément raccord avec la noirceur de l’époque.
    Le monde s’effondre, on est tous un peu OK là-dessus, et un cinéaste décide de regarder du côté de l’espoir. Je trouve dingue d’avoir fait ce film en France, un pays – je le dis peut-être plus volontiers parce que je suis belge – où règne un cynisme important. C’est décalé d’arriver avec cette percée que l’on pourrait presque regarder comme naïve, mais que je trouve hautement spirituelle.

    Soudain est un film sur la considération, l’écoute accrue des autres.” Virginie Efira

    Vous avez appris un peu de japonais pour ce rôle.
    Je suis arrivée deux mois avant le tournage et j’ai promis cela à Ryusuke Hamaguchi. Il n’y avait pas quatre phrases à apprendre par cœur, il y en avait 180, et le réalisateur souhaitait que je connaisse vraiment la langue. Il m’a demandé d’abord d’apprendre à lire. J’ai étudié l’un des alphabets japonais, les “hiragana” J’ai pu lire les sons, avant d’apprendre le sens des mots. Même si la grammaire est ce qui m’emmerdait le plus à l’école, j’ai aimé ! Aujourd’hui, je peux avoir une conversation franchement assez forte sur le capitalisme, comme dans le film, mais si on est au restaurant, je ne peux pas commander correctement sur la carte.

    Apprendre cette langue, c’est aussi faire un geste vers une altérité.

    Le film aurait pu se faire sans tout cela, mais il n’aurait pas du tout existé pareil. Mon personnage parle le japonais, ma partenaire parle français, une circulation a lieu. Même si la plupart du temps, nous nous exprimons chacune dans notre langue. Soudain est un film sur la considération, l’écoute accrue des autres.

    “Je résumerai les choses par la formule suivante : c’est un cinéaste de l’anti-performance.” Virginie Efira

    Qu’avez-vous retenu de la méthode de tournage de Rysuke Hamaguchi ?

    Il y a des scènes très courtes et d’autres vraiment longues, filmées dans la longueur. Si on se trompe à la douzième minute d’une scène de 20 minutes, Hamaguchi arrête tout et recommence. Il veut que tout soit parfait car il veut trouver le moment où l’acteur et le personnage se confondent. Cela ne peut pas se faire en disant qu’on rattrapera une erreur plus tard. Hamaguchi m’a prévenu : “Je veux filmer deux âmes.”

    Hamaguchi, cinéaste de l’anti-performance

    Vous êtes au centre du film, mais jamais mise en avant comme un star. Dans Soudain, tous les personnages sont filmés à égalité.
    Déjà, il y a toujours plus star que moi (rires) ! J’ai senti que le projet n’était pas la mise en avant d’une personnalité. En termes de jeu, c’était aussi un territoire nouveau. Dans les films de Hamaguchi, comme Drive My Car, ça joue souvent “droit”. Dans ce que j’ai fait, notamment un cinéma un peu naturaliste, social, ce n’est pas tout à fait pareil. Au départ, j’étais inquiète d’emmener avec moi mon côté “Belgique agricole” et tout foutre en l’air. Et puis on trouve un moyen d’aller à l’intérieur des choses. Hamaguchi m’a montré Le Procès de Jeanne d’arc de Robert Bresson (1962) qu’il aime beaucoup, où le jeu est d’une grande sobriété. Il m’a dit : “J’aime ça autant que Gena Rowlands !” Je résumerai les choses par la formule suivante : c’est un cinéaste de l’anti-performance.

    Que veut dire pour vous l’anti-performance ?

    Déjà, Hamaguchi dirige beaucoup plus la personne qui écoute que celle qui est filmée. C’est une façon d’être dans le collectif. Avec ce film, j’ai beaucoup ressenti la force du collectif. Jamais Hamaguchi ne filmerait mon visage avec un zoom, pour dire : “Regardez ce qu’elle fait”… Dans son cinéma, il faut être en lien avec l’extérieur et ne pas trop s’interroger sur soi. Il ne cherche pas à cadrer l’acteur, il cherche à regarder la personne. Tu n’as jamais dans la tête l’idée d’un effet.

    Un film sur la douceur et la sororité

    Le film montre un rapport très fort entre deux femmes, comme si la sororité était une façon de regarder le monde différemment. Ce sujet vous intéresse ?

    J’ai l’impression que la société bouge en même temps que le cinéma, mais quand même, on a mis un peu de temps ! Dans mon propre parcours d’actrice, je me suis rappelé en tournant ce film que mis à part sur Benedetta de Paul Verhoeven (où Virginie Efira joue une nonne en lutte avec ses désirs), mes personnages ne rencontrent que des hommes. Je n’avais jamais partagé l’affiche avec une actrice, comme c’est le cas ici avec Tao Okamoto. Alors oui, dans Soudain, on a bien explosé le test de Bechdel[1] ! Même si, à titre personnel, je ne suis pas dingue des grands rassemblements masculins ou des grands rassemblements féminins. Ce qui m’intéresse, c’est de représenter des choses qu’on n’a pas représentées avant. C’est ce qui arrive dans le film : de par leur rencontre, ces deux femmes déploient une sorte d’amour universel. C’est une rencontre qui ira jusqu’à la mort, puisque l’un d’elles est malade…

    “La poésie d’un massage de pied comme réponse au capitalisme, qu’est-ce que vous en dites ?” Virginie Efira

    Croyez-vous que le cinéma a le pouvoir de soigner ? Il y a quelques très belles scènes dans Soudain où les personnages se massent mutuellement les pieds. Même si, dit comme ça (rires)

    L’ingénieur du son, Pierre Mertens, qui en a vu d’autres – il a commencé avec Chantal Akerman – me disait avec ces histoires de pieds : on aura vécu ça ! La poésie d’un massage de pied comme réponse au capitalisme, qu’est-ce que vous en dites ? Les choses ne restent jamais bloquées au niveau du cérébral. Je crois que c’est ça le génie de Ryusuke Hamaguchi : il arrive à mélanger plein de lignes différentes, existentielles, philosophiques, organiques, et ça se touche à un endroit.

    Pour vous remettre de vos émotions, qu’allez-vous faire dans les semaines qui viennent ?

    Je tourne à partir de juin une série de Camille de Castelnau, la créatrice de Tout va bien. J’avais deux envies : tourner avec des réalisateurs étrangers, pour travailler avec d’autres cultures, d’autres regards. Ça, c’est fait. Ma seconde envie était de jouer une merde. Ce sera un animatrice télé, dans cette série pour Disney +[2]. C’est un truc que je connais bien (rires). Il y a du pathétique. C’est vraiment une série sur la chute des privilèges.

    Soudain (2026) de Ryusuke Hamaguchi, au cinéma le 12 août 2026. Le film est présenté en Compétition au Festival de Cannes 2026.


    [1] Imaginé par Alison Bechdel, il s’agit d’un test pour déterminer le degré de représentation des femmes dans une fiction, avec pour condition qu’elles se parlent entre elles – et d’un autre sujet que les hommes.

    [2] Le titre provisoire est Solange et Virginie Efira retrouve son compagnon Niels Schneider.