1 mai 2026

Paloma Garcia Martens nous dévoile les dessous du métier de coordinatrice d’intimité

Paloma Garcia Martens, coordinatrice d’intimité du nouveau film de Judith Godrèche et auteure du livre L’intimité sur un plateau, nous explique son métier.

  • propos recueillis par Violaine Schütz.


  • Dans le sillage du mouvement #MeToo, un nouveau métier est apparu, celui de coordinateur d’intimité. Parmi les personnes qui exercent cette fonction importante en France, il y a Paloma García Martens, l’une des références en la matière. Ex-costumière sur le tournage de La Vie d’Adèle (2013), elle a travaillé sur la série Split (2023) d’Iris Brey ainsi que sur les films Subservience (2024) avec Megan Fox, Maria (2024) avec Anamaria Vartolomei ou encore La Venue de l’avenir (2025) de Cédric Klapisch.

    Plus récemment, elle a officié sur le plateau de l’adaptation de Mémoire de fille (2026) d’Annie Ernaux parJudith Godrèche. Un film qui sera présenté au Festival de Cannes 2026. Alors qu’elle vient de publier le livre L’intimité sur un plateau aux éditions JC Lattès, la coordinatrice d’intimité nous révèle les dessous de la chorégraphie du sexe simulé à l’écran.

    L’interview de la coordinatrice d’intimité Paloma García Martens

    Numéro : Comment définiriez-vous le métier de coordinateur d’intimité ?

    Paloma García Martens : Notre rôle est de chorégraphier des scènes de sexe simulé afin qu’elles aient l’air réalistes à l’image sans pour autant que l’on demande aux comédiens de se toucher les parties génitales. Cela équivaut à un régleur de cascade chorégraphiant un coup de poing sans que personne en reçoive un réellement. Mais il s’agit aussi de faciliter la communication en amont et sur le plateau afin de servir les besoins artistiques et techniques de la mise en scène tout en respectant les limites de chaque acteur et actrice.

    Quand est-il apparu et pourquoi ?

    Ce métier est apparu officiellement vers 2017 sur le plateau de The Deuce, une série HBO sur le milieu du travail du sexe et de la pornographie dans les New York des années 70. L’une des comédiennes tenant un rôle principal a demandé à avoir une personne tierce afin de communiquer plus sereinement lors du tournage des nombreuses scènes d’intimité de la série. La production a tout de suite compris l’importance de ce besoin jusque-là ignoré ou comblé tant bien que mal par différents membres de l’équipe. HBO a alors engagé Alicia Rodis, première coordinatrice d’intimité officielle sur cette production et a inscrit l’obligation d’avoir une coordinatrice d’intimité présente sur toutes les scènes de sexe sur ses plateaux depuis lors.

    L’art de chorégraphier le sexe simulé à l’écran

    Quel rôle a joué le mouvement #MeToo dans l’essor de cette profession ?

    La vague #MeToo a accéléré le mouvement et depuis 2019 le syndicat des acteurs américains SAG AFTRA a inscrit le métier dans sa charte des bonnes pratiques, tout en soutenant l’émergence des formations nationales et internationales.

    Est-ce que les actrices françaises réclament de plus en plus une coordinatrice d’intimité ?

    Il reste encore fort tabou pour une actrice d’en faire la demande, mais fort heureusement de nombreuses productions ont saisi l’importance de cet accompagnement spécifique et font appel à nous directement.

    Qu’est-ce qui vous a donné envie de faire ce métier ?

    Après treize années de bons et loyaux services au département habillage, et parfois devant la caméra comme comédienne, l’arrivée de mon enfant en 2019 a complètement chamboulé mon rapport au travail sur les plateaux. Plutôt que de continuer à offrir mon corps, mon temps et mon énergie à graisser les rouages d’une machine qui déshumanise sans scrupules au nom de l’art, j’ai vu dans la coordination d’intimité l’opportunité d’agir directement sur le terrain avec des outils concrets, politiques, mais aussi poétiques. 

    Judith Godrèche est une réalisatrice minutieuse qui a le don de savoir s’entourer des bonnes personnes pour soutenir la mise en chair de sa vision.” Paloma García Martens

    Pourriez-vous nous parler de votre travail sur le film Mémoire de fille de Judith Godrèche ?

    Il était important pour Judith d’apporter le plus grand soin à la préparation des différentes scènes d’intimité, afin qu’aucun doute ne puisse planer sur le choix de point de vue, les intentions de réalisation et l’intériorité du personnage féminin qui traverse la violence sexuelle et psychologique du patriarcat sans en avoir les outils de dissection sur le moment. La chorégraphie, le choix des positions de caméra, de son et de découpage ont été travaillés en collaboration étroite avec Joachim Philippe, le chef opérateur, Judith, les comédien.nes et moi-même en amont du tournage. Cela permettait d’envisager le tournage avec sérénité et précision. Et ce n »est pas du luxe quand on aborde des sujets aussi chargés.

    Quel genre de metteuse en scène est Judith Godrèche ?

    Judith est une réalisatrice minutieuse et réfléchie qui a le don de savoir s’entourer des bonnes personnes pour soutenir la mise en chair de sa vision cinématique. 

    “#MeToo a amorcé des conversations qui engendrent de plus en plus d’outils pour prévenir les violences sur les plateaux.” Paloma García Martens

    Trouvez-vous que le mouvement #MeToo a permis de rendre les plateaux plus safe pour les femmes ?

    Le mouvement #MeToo a amorcé des conversations importantes, qui engendrent aujourd’hui de plus en plus d’outils pour prévenir les violences sexistes et sexuelles sur les plateaux, ce qui en retour a permis la visibilisation de ces mécaniques encore bien ancrées dans les pratiques de notre industrie. Comme tout changement de paradigme, il a besoin de temps, de ressources et d’engagement collectif ce qui n’est jamais linéaire, d’où les nombreux backlashs contre la coordination d’intimité ou encore les mesures de prévention de VHSS sur les plateaux. Cependant, chaque pas en avant est une graine, et une fois germée ses fruits nourrissent tout le monde, peu importe le genre. Il est évident que les femmes et les personnes sexisées bénéficient de ces avancées en première ligne, mais il ne faut pas oublier que ce qui est bon pour les plus vulnérables d’entre nous, est bon pour nous tous.tes, y compris les hommes.

    Quelles sont les démarches qu’il faudrait encore faire pour que tout soit mieux encadré sur les plateaux ?

    La sécurité à 100% est un objectif irréaliste, mais la prise en charge collective des enjeux de rapports de pouvoir et de domination doit être une condition sine qua non à l’émergence d’une industrie plus saine, sereine et au service du vivant plutôt que le contraire. Quant aux démarches à mettre en place, je ne peux pas répondre en quelques mots seulement. Il faut lire mon essai pour avoir une réponse plus complète ! Spoiler alert : il n’y a pas de solution miracle, mais il n’y a qu’ensemble que nous pourrons imaginer d’autres façons de fabriquer des films et d’ouvrir des fenêtres vers d’autres imaginaires.

    L’intimité sur un plateau – Penser le sexe derrière la caméra (2026) de Paloma García Martens, disponible aux éditions JC Lattès.