23 avr 2026

Festival Plan D : le corps dans toute sa vulnérabilité au Palais de Tokyo

À l’heure où des discours de puissance et de domination virile se réactivent dans le monde entier, la danse, art incarné par excellence, est un champ où peuvent s’inscrire les stigmatisations, mais où elles peuvent également être contestées et combattues, pour valoriser des corps et récits invisibilisés. Conçu comme un écho à l’exposition “Normes corps”, le festival du Centre National de la Danse, “Plan D”, qui vient de s’achever le 18 avril dernier au Palais de Tokyo, en faisait la démonstration.

  • Par Delphine Roche.

  • La danse postmoderne ou le corps libéré de toute narration

    L’histoire de la danse occidentale peut se lire comme celle d’une révélation du corps dans son dénuement. Dans le cadre du ballet classique, dont le chorégraphe archétypal fut Marius Petipa (Le Lac des Cygnes, La Bayadère…), le danseur est presque un principe graphique abstrait, dont le corps dessine des lignes dans l’espace. Il est une perfection disciplinée par une technique rigoureuse, mais aussi contrainte par une grammaire formelle. Un assouplissement se fait jour dès le début du XXe siècle, lorsqu’Isadora Duncan et Martha Graham explorent les potentialités du corps sensible.

    La danse postmoderne américaine des années 60 et 70 (Yvonne Rainer, Trisha Brown, Steve Paxton…), puis la danse française des années 1990-2000 (Jérôme Bel, Alain Buffard, Boris Charmatz, Xavier Le Roy… ) ont ensuite libéré les corps de la narration et de l’expressivité, refusant la virtuosité. La danse devient un champ de tension et d’expérience, où s’invitent des gestes quotidiens. Le corps n’y est plus héroïquement en contrôle, mais traversé par des énergies.

    Un renoncement à la virtuosité technique

    C’est ce basculement dont le chorégraphe Noé Soulier fait état dans son livre Actions, mouvements et gestes, dont le point de départ est une difficulté ressentie au moment d’interpréter une pièce de Trisha Brown, du fait de sa formation classique.

    De manière schématique, j’avais appris la séquence en termes de formes et de déplacements géométriques alors qu’elle était définie en termes mécaniques. Implicitement, j’avais analysé et mémorisé les deux premiers mouvements de la manière suivante : le bras forme une ligne droite qui décrit un arc de cercle vers le bas ; au moment précis où il passe devant le genou, celui-ci se fléchit, puis le tronc bascule d’environ 20° vers l’avant, etc. Il était impossible d’exécuter correctement la phrase de Set and Reset avec cette lecture du mouvement. La suivante fonctionnait mieux : je laisse tomber le poids du bras étendu, le bras entraîne dans sa chute le genou dont le fléchissement fait basculer le torse, et ainsi de suite.”

    En valorisant une forme de lâcher-prise et d’échange de poids (le contact-improvisation de Steve Paxton), une diversité de morphologies, et même un renoncement à la virtuosité technique au profit de la singularité, la danse a subtilement questionné le primat du muscle et de l’action – un geste, en soi, éminemment politique.

    Le festival Plan D : une réflexion sur la vulnérabilité

    C’est ainsi que la seconde édition de Plan D, festival du Centre National de la Danse au Palais de Tokyo, qui s’est déroulé du 9 au 18 avril 2026, était conçue comme un écho à l’exposition “Normes Corps” qui explore la fragilité, le handicap ou la différence. Pensée comme une réflexion sur la vulnérabilitéau moment où le champ politique [est] saturé de postures de puissance, prédatrices”, sa programmation mettait à l’honneur des artistes “qui convoquent tendresse, écoute et attention”.

    Parmi les corps minorisés figurent bien sûr ceux des femmes. La chercheuse Alfonsina Bellio, spécialiste de l’ethnologie religieuse de l’Occident, a consacré de nombreuses publications à l’interprétation du mysticisme féminin, notamment en Calabre dont elle est originaire. Elle y souligne notamment une asymétrie dans les termes associés aux phénomènes de visions et contacts avec l’invisible, selon qu’ils sont exprimés par des sujets masculins ou féminins, les premiers étant considérés comme des prophéties, et les seconds, comme relevant de la superstition, de manifestations d’hystérie ou de psychopathologie.

    Bryana Fritz frace à la technologie

    En s’appropriant la parole divine, les femmes mystiques, depuis le Moyen Âge, ont donc accompli un acte subversif, obtenant, pour certaines, leur canonisation tout en se soumettant aux pires souffrances. La façon dont la parole redéfinit l’identité et transfigure le corps, de façon performative et presque magique, fournit la substance du spectacle Submission submission de Bryana Fritz, qui explore par la même occasion les frictions de l’individu contemporain avec un nouveau dieu tyrannique : la technologie.

    En s’inspirant de la tradition hagiographique, l’artiste née à Chicago, qui œuvre au carrefour de la poésie et de la performance, campe plusieurs portraits de saintes sous formes de soli et “teste les saintes” dans son corps, sur la base du principe que “ce qui meurt et ressuscite n’a pas besoin d’être le même”.

    Lors de chaque représentation, elle choisit quatre portraits performatifs dans un corpus de huit déjà existants. Prolongeant le geste des saintes, la parole de Bryana Fritz dialogue avec des mots et images projetées, et se fait souvent radicalement transgressive. Le spectateur assiste à la réactivation subversive d’une mémoire à travers la subjectivité créatrice de l’autrice et artiste qui n’hésite pas à le solliciter fréquemment, avec humour, pour le faire participer à cette rencontre d’un nouveau type.

    Que se serait-il passé si, en 1963, un danseur de la scène voguing de Harlem avait performé avec les postmodernes de la Judson Church ?

    C’est également à une conception du corps comme un lieu poreux, ouvert, où peuvent se produire des rencontres, que nous invite le chorégraphe américain Trajal Harrell dans toute son œuvre. Son projet évolutif Twenty Looks or Paris is Burning at The Judson Church se développe depuis plus de quinze ans, et à l’instar d’une collection de vêtements, se déploie dans différents formats classés du XS au XL.

    Ce dispositif adaptable à différentes configurations, du musée à la scène, permet de varier les échelles de la performance et d’inviter ainsi différentes traditions gestuelles, croisant le défilé de mode et le butô sur la base d’une fiction critique restée inchangée : que se serait-il passé si, en 1963, un danseur de la scène voguing de Harlem avait performé avec les postmodernes de la Judson Church ?

    Imaginant un New York où l’avant-garde blanche de l’époque aurait pu alors rencontrer la culture noire, Trajal Harrell réactive sans cesse sa proposition comme si elle-même, à l’instar des saintes ressuscitées par Bryana Fritz, pouvait avoir plusieurs vies, se réinventer, faire parler le passé à l’aune du présent et des conscientisations contemporaines.

    L’énergie du ballroom et le minimalisme postmoderne par Trajal Harrell

    Dans le cadre de la programmation de Plan D, le chorégraphe nous invitait à une version “sur-mesure”, et inversait sa proposition, imaginant que les postmodernes auraient pu cette fois se rendre uptown à Harlem. Performant aux côtés de Thibault Lac et de Ondrej Vidlar, il mettait à l’épreuve la distance émotionnelle propre au postmodernisme conceptuel, ainsi que son attrait pour la répétition non dramatique et pour les gestes du quotidien déplacés sur scène.

    Il imaginait la façon dont l’énergie flamboyante du ballroom, des danses urbaines et du clubbing, pouvait rencontrer le minimalisme. En testant lui aussi sa proposition dans des corps d’aujourd’hui, Trajal Harrell révèle une continuité formelle, et met en exergue la dette symbolique des formes postmodernes envers les fondamentaux du jazz, du funk et du R’n’B. Il met ainsi en crise le récit dominant de l’histoire de la danse et retrace les échanges entre des formes légitimées et dominantes, et des formes marginalisées.

    Selon les principes de l’hantologie derridienne, il se laisse habiter, postulant qu’un corps poreux et ouvert est plus riche qu’un corps écrasant et autoritaire. C’est donc une vaste assemblée citoyenne qui se constituait au cours de la programmation de Plan D, de projection en atelier et en spectacle, où les corps minorisés d’hier et d’aujourd’hui communiquaient dans une égalité démocratique, proposant une alternative féconde aux discours de puissance actuels.