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Bus Palladium : on vous dit tout sur la réouverture du lieu mythique
Club mythique de Pigalle depuis son inauguration en 1965, le Bus Palladium a rouvert ses portes en avril 2026, réinventé en boutique-hôtel. Numéro raconte la renaissance d’un lieu parisien culte.
par Léa Zetlaoui.
Publié le 2 mai 2026. Modifié le 4 mai 2026.

Chaque fois qu’un lieu mythique renaît de ses cendres, La Bohème de Charles Aznavour et son fameux “Je vous parle d’un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître” reviennent en mémoire, comme une ritournelle empreinte de nostalgie.
Est-il encore de bon goût en 2026 de citer cette chanson sortie en 1965 ? Peut-être pas. Mais après tout, certaines paroles demeurent éternelles. Et certains lieux aussi. C’est d’ailleurs le cas du Bus Palladium, institution de Pigalle inaugurée la même année où Monsieur Aznavour sortait son tube emblématique. Ça ne s’invente pas.
Fermé en 2022 et transformé en hôtel, le Bus Palladium a rouvert ses portes, en toute discrétion, il y a quelques semaines. Numéro vous dit tout ce qu’il faut savoir sur cette renaissance inattendue.

Le Bus Palladium, un lieu mythique
Ce n’est pas un hasard si, en 2026, Paris demeure un épicentre de la culture occidentale. Depuis cent cinquante ans, la capitale française concentre certains des plus grands musées du monde, du Louvre à Orsay, mais aussi les maisons de mode et de luxe les plus emblématiques — Dior, Chanel ou Hermès —, et que quelques-uns des plus beaux palaces, à l’image du Ritz ou du Crillon. Sans oublier les grandes tables, les fondations d’art, les opéras et les théâtres, dont le rayonnement s’étend bien au-delà de nos frontières.
Nostalgie de la nuit parisienne
Mais il fut une époque, encore pas si lointaine, où Paris était aussi le terrain de jeu favori des noctambules du monde entier. Si l’histoire célèbre volontiers les fêtes grandioses du Studio 54, entre les années 1960 et 1980, certaines adresses parisiennes n’avaient rien à lui envier. On pense au Palace, théâtral et arty, au très mondain Maxim’s ou, plus underground, à La Main Jaune. Et bien sûr, au Bus Palladium.
Sans céder à la tentation du “c’était mieux avant”, force est de constater qu’une telle effervescence nocturne relève aujourd’hui d’un autre temps. Et l’histoire du club situé rue Pierre‑Fontaine en est l’un des exemples les plus éloquents.

Club rock et quartier interlope
Rappelons que le Pigalle des années 1960 ne ressemble en rien au quartier familial et gentrifié d’aujourd’hui. Il y a soixante ans, l’air exhalait des effluves mêlés d’alcool, de drogue et de sexe. Les rues sont, quant à elles, encore hantées par les âmes de Sidney Bechet, Toulouse‑Lautrec et Django Reinhardt.
C’est là que James Arch, assistant de cinéastes de la Nouvelle Vague âgé de 22 ans, reprend un dancing poussiéreux à la façade angélique, L’Ange Rouge. Il en fait le théâtre de son rêve d’ouvrir un lieu affranchi des codes. Il emprunte à une salle mythique de New York le nom Palladium et y accole l’image populaire d’un Bus. Clin d’œil à son enfance à Asnières‑sur‑Seine évoque également un service de navette permettant aux jeunes de banlieue de rejoindre la fête pour deux francs.
À peine le Bus Palladium a‑t‑il allumé ses néons, le 30 septembre 1965, que sa légende s’écrit. On y danse jusqu’à l’aube au son du rock britannique, des premières guitares saturées, et du yéyé. Sur la piste, des célébrités côtoient anonymes, étudiants fauchés, mannequins et artistes en devenir.
Grâce aux photos d’archives, on sait que Johnny Hallyday, Françoise Hardy, Salvador Dalí, Serge Gainsbourg, Brian Jones ou encore Gloria Gaynor ont pénétré ses murs tâchés de fumée de cigarettes et foulé ses sols rendus poisseux par l’alcool. Dans ce Pigalle encore interlope et permissif, le Bus Palladium incarne une liberté à l’état brut.

Six décennies de nuits parisiennes
Au fil des décennies, le club traverse les modes avec un panache certain, malgré les crises successives et plusieurs fermetures temporaires. Lorsqu’il baisse définitivement le rideau en 2022, il n’a certes jamais tout à fait retrouvé l’intensité de ses premières nuits. Cependant, il n’a jamais cessé d’incarner ce Paris rock, libre et noctambule qui a forgé sa légende dans les milieux créatifs.
Cette aura sulfureuse, souvent comparée à celle du Studio 54, trouve son origine dès mars 1966, lorsque le Bus Palladium est contraint de fermer pour tapage nocturne. Par la suite, le lieu change de mains à plusieurs reprises sans jamais renoncer à son esprit rock et underground. Celui-là même qui attire artistes, musiciens et figures majeures de la scène musicale française et internationale.
“Le Bus Palladium fait partie des raisons pour lesquelles j’ai eu envie de m’installer à Paris ”, confiait Pete Doherty en 2024 à Libération. Aux côtés de l’ancien leader des Libertines, Indochine, The Strokes ou encore Patti Smith se produiront sur la petite scène du Bus Palladium. Enfin la légende du Bus Palladium est transposée sur grand écran en 2010, quand le réalisateur franco‑américain Christopher Thompson lui consacre un film.

Quand la fête est finie
À partir de 2023, sur TikTok et Instagram, des créateurs de contenu issus de la génération Z affirment que sortir la nuit ne serait plus “ à la mode”. À travers des punchlines virales telles que “The club is dead” ou “Gen Z killed nightlife”, ils revendiquent un lifestyle plus sain, se démarquant explicitement de leurs aînés. Il faut dire que les millennials ont longtemps incarné – voir parfois mythifié – cet imaginaire nocturne fait d’excès, de décadence et de romantisme rock.
Mais à Paris, cette désaffection pour la nuit ne saurait se résumer à un simple clivage générationnel. Elle répond surtout à une vérité plus prosaïque, structurelle et économique. Six ans plus tard, on peut affirmer que la pandémie de Covid‑19 a porté un coup brutal à l’écosystème nocturne parisien. Bien avant que naisse cette trend sur les réseaux sociaux, outre le Bus Palladium, le Petit Palace, l’Hôtel Bourbon, le Social Club et la Concrete avaient également fermé leurs portes.
En réalité, comme le révèlent Christian Casmèze, propriétaire du bâtiment depuis l’achat par son grand-père en 1924 à la Foire du Trône, et Nicolas Saltiel, fondateur du groupe hôtelier Chapitre Six, l’idée de transformer le club en hôtel serait née en 2019, lors d’une partie de backgammon.
Si leur projet a mis près de sept ans à se concrétiser, les deux entrepreneurs avaient senti le vent tourné en faveur de l’hospitality, en France comme partout ailleurs. Sans aucun doute pourrait-on résumer la renaissance du Bus Palladium à cette citation de Luchino Visconti dans son film Le Guépard (1963) : “Il faut que tout change pour que rien ne change.”

En 2026, la renaissance arty
On sait que derrière une nonchalance rarement feinte, les Parisiens excellent dans l’art de l’indignation sélective. D’ailleurs, en décembre 2024, lorsque le projet hôtelier du Bus Palladium a été rendu public, les critiques ont aussitôt fusé. Souvent émises par ceux qui n’y avaient pas remis les pieds depuis longtemps.
Paradoxalement, on sait aussi que les Parisiens aiment être surpris. Mais uniquement quand la surprise leur donne raison. Ce qui est heureusement le cas depuis la discrète réouverture du Bus Palladium il y a quelques jours.
Si on avoue volontiers que cet hôtel Bus Palladium est une réussite, une question demeure : les deux copropriétaires actuels ont‑ils entretenu le mystère jusqu’au dernier moment par appréhension ou par humilité ? Finalement, la réponse importe moins que le résultat.

Un hôtel cinq étoiles signé Studio KO
À l’heure actuelle, que ce soit dans les domaines de la mode, de l’art et du design, incarner son époque, mais être aussi intemporel s’impose comme une préoccupation majeure. Un défi que Karl Fournier et Olivier Marty, cofondateurs du Studio KO, avaient déjà relevé avec le musée Yves Saint-Laurent à Marrakech et la rénovation du Château Marmont à Los Angeles. Ainsi le duo fait partie de ces architectes dont la narration se veut raffinée, sans jamais être trop élitiste.
Première réussite, la façade, volontairement sobre et minimaliste, qui convoque la mémoire du club originel malgré l’ajout de plusieurs étages. À l’intérieur, architecture et décoration se répondent à travers une succession de contrastes, aussi bien visuels que sensoriels. Des trente-cinq chambres et suites au restaurant, en passant par le bar et le club, l’ensemble cultive une tension rétrofuturiste héritée des années 1960 et 1970.
Bien qu’encore flambant neuf, l’hôtel dégage déjà une atmosphère transgressive sans être tapageuse. Surtout grâce à un équilibre subtil entre intimité feutrée et détachement presque impersonnel qui demeure fidèle à l’esprit du lieu. Car dans la mémoire collective, le Bus Palladium restait l’un des rares lieux parisiens où tout semblait possible. L’avenir nous dira si c’est toujours le cas.

Art de vivre et art de la nuit
Chacun à leur manière, Christian Casmèze et Nicolas Saltiel reconnaissent que transformer le Bus Palladium en hôtel s’est rapidement imposé comme la voie la plus juste pour préserver cette adresse mythique. Et surtout, pour prolonger sa vocation de refuge pour artistes et esprits créatifs. Avec subtilité, l’imaginaire glisse alors d’un parallèle avec le Studio 54, vers une filiation plus évidente avec le Chelsea Hotel. Pour rappel, cette institution new-yorkaise a accueilli – voire recueilli – des légendes comme Patti Smith, Robert Mapplethorpe, Leonard Cohen ou Bob Dylan.
Comme le raconte Nicolas Saltiel : “Un hôtel, à mes yeux, c’est une narration. C’est une histoire qui éveille les sens et déploie une palette d’émotions. Lorsqu’on décide de s’investir dans un lieu comme le Bus Palladium, la première chose à faire est de réfléchir à la structure de son récit et aux protagonistes qui tissent ce fil narratif. […], nous avons cherché à bâtir la meilleure des équipes, car un hôtel est le fruit d’un travail choral.”

Tendre sera la nuit ?
Derrière la programmation du club, Lionel Bensemoun, figure des nuits parisiennes aussi emblématique que secrète, et ex-patron du Baron et du Petit Palace. Pionnier dans son domaine, il pressent que l’ère est au changement et conscient de cette défection revendiquée par la Gen Z. Accompagné de Michael Kimmoun, Gary Gillet et Eddie Megraoui, il envisage le club du Bus Palladium comme un lieu de reconnexion : » Nous avons besoin de moments où l’on ne regarde pas un écran, mais quelqu’un dans les yeux, parce que la nuit a changé.” On ajoutera que dans la mesure où les sous-sols ne sont pas équipés de wifi, on profite effectivement du moment présent. Et c’est tant mieux.
Mais avant de s’aventurer dans les sous-sols, direction le restaurant. Ancien candidat de Top Chef (2024), et ex-copropriétaire de Livingston à Marseille, le chef Valentin Raffali, 29 ans dont quinze derrière les fourneaux, se voit confier les cuisines de l’hôtel. Réputée pour sa cuisine libre et débridée, il transpose l’esprit du lieu dans les assiettes. Et bonne nouvelle pour les lève-tôt ou les oiseaux de nuit, une carte sera disponible 24h/24…
Et comme une expérience ne se raconte qu’après avoir été vécue, on vous laisse le soin de (re)découvrir ce lieu mythique, d’en pousser les portes et d’en saisir l’atmosphère singulière.
Bus Palladium, 6 rue Pierre-Fontaine, Paris 9e. Plus d’information ici.