17 juil 2026

Prix LVMH 2026 : avec Institution, le créateur Galib Gassanoff réinvente le patrimoine géorgien

Fondateur de la marque Institution, Galib Gassanoff puise dans son héritage géorgien pour proposer une approche novatrice du vêtement, au cœur de laquelle les références folklore se mêlent à un rapport architectural du vêtement. Finaliste du prix LVMH 2026, le créateur se confie sur son parcours, ses références et ses aspirations pour façonner une vision du vêtement enracinée dans la mémoire culturelle et tournée vers l’avenir.

  • Propos recueillis par Jasmine Baha.

  • Galib Gassanoff, un parcours entre Milan et la Géorgie

    Sans aucun doute, Galib Gassanoff s’impose comme l’une des voix les plus inspirantes de la nouvelle génération de créateurs. Originaire de Tbilissi, en Géorgie, il grandit au contact des traditions populaires du Caucase, fasciné dès son enfance par les robes de mariée et par les costumes traditionnels qui rythment la vie de sa communauté. Ces souvenirs nourrissent encore aujourd’hui son univers créatif et trouvent une traduction contemporaine à travers Institution, la marque qu’il fonde en 2024.

    Découpes audacieuses, silhouettes architecturales et motifs colorés constituent ainsi la base du vestiaire que le jeune créateur de mode développe. Cet univers est enrichi par un travail minutieux sur la texture, porté par des matières riches ainsi que des techniques de tressage et de couture issues des traditions azerbaïdjanaises. Ainsi, chez Institution, le vêtement s’érige en tribune culturelle, réinterprétant des savoir-faire ancestraux à travers un langage résolument contemporain.

    Installé à Milan depuis 2012, le créateur y perfectionne ainsi sa maîtrise du patronage, de la coupe et de la construction du vêtement au fil de sa formation à la Haute Future Fashion Academy. En 2016, il cofonde sa première marque, Acte No.1 avec Lucas Lin avant de se retirer du projet pour se consacrer à sa propre griffe. Puis, en 2025, c’est la consécration : Galib Gassanoff rejoint le calendrier officiel de la Fashion Week milanaise. Une reconnaissance qui confirme la pertinence de sa vision : celle d’une mode capable de célébrer son héritage culturel tout en embrassant une modernité et une virtuosité technique hors pair.

    Rencontre avec le créateur et fondateur de la marque Institution

    Numéro : Pourquoi avez-vous créé votre label ?

    Galib Gassanoff : Ça fait dix ans que je travaille dans cette industrie. Avec le temps, j’ai commencé à penser que ce système était un peu dépassé et qu’il devait évoluer. C’est pour cette raison que j’ai créé Institution : un espace où je peux exprimer pleinement ma vision créative, mais aussi apporter une nouvelle perspective à la mode. Je voulais construire un cadre pour réfléchir à ce qui est réellement pertinent aujourd’hui.

    Quel est votre premier souvenir lié à la mode ?

    J’ai grandi dans la périphérie de Tbilissi, en Géorgie. À cette époque, je ne voyais jamais de magazines de mode, je n’avais même aucune idée de ce qu’était réellement la mode. Les mariages, c’était probablement l’événement le plus excitant dans cette ville. Tout cela me fascinait énormément. Quand je rentrais chez moi, j’essayais d’imaginer à quoi pourrait ressembler la robe de mariée. Je me mettais à dessiner, à esquisser différents modèles et à en créer plusieurs versions.

    Devenir créateur était-il un rêve d’enfant ?

    Oui, c’était un rêve d’enfant, même si j’ignorais totalement que cette profession existait. Vers l’âge de 13 ou 14 ans, lorsque j’ai eu accès à Internet pour la première fois, j’ai commencé à faire des recherches et à explorer ce monde. J’ai découvert ce qu’était la haute couture, le métier de créateur de mode, celui de directeur artistique. Peu à peu, j’ai commencé à aspirer à cette carrière.

    Des bancs de l’école de mode à l’aventure Acte No. 1

    Vous êtes diplômé de la Haute Future Fashion Academy. Que retenez-vous de cette prestigieuse formation ?

    L’un des enseignements les plus importants que j’ai reçu a été d’apprendre à transformer ma vision en réalité. Le modélisme a été l’une des principales compétences que j’ai acquises dans cette formation. Cette approche m’a permis de me réconcilier avec cette partie du travail et d’y prendre un véritable plaisir. C’est à ce moment-là qu’est née en moi une véritable passion pour le tailleur et l’art de la coupe.

    Vous avez anciennement cofondé Acte No.1 avec Luca Lin, une marque portée notamment par Beyoncé. Qu’avez-vous appris de cette expérience ?

    Cette expérience nous a beaucoup appris sur la manière d’habiller différents types de morphologies. Toutes les créations étaient réalisées sur mesure, selon les mensurations de chaque personne. Nous avons ainsi appris à adapter nos coupes à des silhouettes très variées, à concevoir des costumes adaptés à la scène, offrant une véritable liberté de mouvement.

    La Géorgie et son patrimoine en source d’inspiration

    Quelle est votre perception de la scène mode géorgienne actuelle ?

    Je suis heureux de voir de nombreuses marques produire en Géorgie et proposer des créations fabriquées dans le pays. Elles contribuent à valoriser le savoir-faire artisanal géorgien et à promouvoir le “made in Georgia”.

    De quelles manières votre héritage géorgien influence-t-il votre travail ? 

    Je ne viens pas de la ville, donc j’ai surtout été exposé à une manière très simple et fonctionnelle de s’habiller, à des vêtements de travail du quotidien. Je voyais souvent les femmes porter des vêtements inspirés du vestiaire masculin pour travailler dans les champs. Toutes ces images sont restées ainsi gravées dans mon esprit et continuent d’influencer ma vision créative. Lorsque je me rendais à Tbilissi, j’étais entouré d’architectures de l’époque post-soviétique, ainsi que de bâtiments et de monuments de style stalinien. Ces constructions exprimaient une esthétique particulière qui continue aujourd’hui de nourrir mon univers visuel.

    Les créateurs qui ont façonné son regard, de John Galliano à Madame Grès

    Demna est aujourd’hui considéré comme l’une des créateurs les plus influents. Comment son parcours a-t-il contribué à faire évoluer le regard porté sur la mode et sur les designers géorgiens ?

    Demna a développé une esthétique profondément ancrée dans l’univers post-soviétique et dans les années 1990. Il a su retranscrire avec beaucoup de justesse cette esthétique que j’ai moi-même observée en grandissant. Pour ma part, mon approche est très différente. Je m’intéresse davantage au folklore et aux recherches ethnographiques.

    Quels créateurs de mode vous inspirent ?

    À mes débuts, j’admirais John Galliano, qui reste aujourd’hui l’une de mes plus grandes sources d’inspiration. C’est grâce à lui que j’ai compris que l’on pouvait s’exprimer à travers le vêtement, que la mode pouvait être un véritable langage créatif. J’éprouve également une immense admiration pour Madame Grès, Cristóbal Balenciaga et Azzedine Alaïa. Ce qui me fascine chez eux, c’est qu’ils maîtrisaient parfaitement leur savoir-faire : ils savaient couper, tracer un patron et véritablement construire un vêtement. Je me sens très proche de cet univers car, moi aussi, je confectionne les patrons de mes créations.

    Une marque structurée autour de l’artisanat et la monumentalité

    Comment définiriez-vous votre marque en quelques mots ?

    Je dirais que mon travail repose avant tout sur deux notions fondamentales : la monumentalité et l’artisanat, car mon approche consiste à remodeler le vêtement sur le corps — ou parfois indépendamment du corps — en le construisant comme une structure à part entière.

    Comment concevez-vous vos vêtements ?

    Nous travaillons beaucoup à partir de stocks dormants. La première étape consiste donc à effectuer des recherches et à dénicher des textiles uniques. Ensuite, la collection prend généralement forme dans mon esprit. Je réalise des croquis afin d’organiser mes idées. Le cœur du processus se situe ensuite dans le patronage. C’est véritablement là que la création prend vie. Aussi, il y a toujours une dimension narrative. Dans mon esprit, il y a toujours une forme de récit. Ce sont des histoires, des références historiques et des éléments ethnographiques issus de la Géorgie, de l’Azerbaïdjan, du Caucase et plus largement de mon héritage culturel.

    Quelle inspiration se cache derrière votre collection automne-hiver 2026-2027 ?

    Cette collection est inspirée et dédiée à Peri-Khan Sofiyeva, l’une des premières femmes musulmanes au monde à avoir été démocratiquement élue à une fonction publique. L’idée de Monumental Woman” est justement née de cette volonté : rendre hommage à cette femme. À la fin du défilé, nous avons présenté trois tapis. Ces derniers proviennent de la région de Borçalı, en Géorgie, d’où je suis originaire et d’où venait également Peri-Khan Sofiyeva. Ils sont noués et teints entièrement à la main selon une tradition ancestrale.

    Une place parmi les finalistes du prestigieux Prix LVMH 2026

    Qu’est-ce que cette place de finaliste au Prix LVMH 2026 représente pour vous ?

    Grâce à cette expérience, j’ai eu l’occasion de rencontrer de nombreuses personnalités importantes et particulièrement pertinentes pour mon travail. Devenir finaliste a également permis de mettre en lumière mon travail. Nous travaillons avec des communautés et nous essayons de nous soutenir mutuellement. Plus nous attirons l’attention sur ce que nous faisons, plus nous pouvons développer les projets et multiplier les collaborations.

    Comment voudriez-vous développer votre label à l’avenir ?

    Mon ambition est de poursuivre une croissance régulière et maîtrisée, suffisamment importante pour nous permettre de continuer à faire ce que nous faisons dans de bonnes conditions. Je veux aussi que le projet reste authentique et fidèle aux raisons pour lesquelles il a été lancé. C’est un projet qui a besoin d’un public capable de le comprendre, de le soutenir et de s’y attacher.