25 mars 2026

Quelle philosophie japonaise inspire la nouvelle exposition du 19M ?

À la Galerie du 19M, dans le 19e arrondissement de Paris, l’exposition “Beyond our Horizons : de Tokyo à Paris”, présentée jusqu’au 26 avril 2026, réunit artistes contemporains et artisans d’exception autour d’un dialogue inédit entre la France et le Japon. Imaginé par la Galerie du 19M et enrichi après une première présentation à Tokyo à l’automne dernier, ce projet collectif explore les liens entre création contemporaine et savoir-faire traditionnels, guidés par la philosophie japonaise des cinq éléments.

  • par Lucas Barnier Piffault.

  • Publié le 25 mars 2026. Modifié le 4 avril 2026.

    La philosophie japonaise des cinq éléments envahit le 19M

    À l’automne 2025, la Mori Tower de Tokyo accueillait, au 52ᵉ étage, un projet singulier imaginé par la Galerie du 19M : une exposition collective où l’art contemporain entrait en résonance avec les savoir-faire d’exception des Maisons d’art associées à Chanel. Intitulée “Beyond our Horizons : de Tokyo à Paris”, cette proposition curatée par un comité mêlant créateurs et commissaires d’exposition japonais – dont Momoko Ando et Shinichiro Ogata – explorait avec finesse les correspondances entre artisanat et nature, à travers la philosophie japonaise des cinq éléments. Après avoir captivé le public tokyoïte, l’exposition s’installe donc aujourd’hui à Paris, enrichie de nouvelles œuvres et collaborations.

    Dans les espaces ouverts du 19M, ce dialogue entre artistes et artisans se déploie désormais comme un archipel d’expériences sensibles : sculptures, textiles et céramiques y forment une cartographie poétique où chaque élément (terre, eau, vent, feu et air) devient un prisme pour penser la matière. Cette exposition, commente Bruno Pavlosky, président du 19M et de Chanel SAS, incarne “le dialogue entre les artisans français des Maisons d’art du 19M et leurs homologues japonais. Elle illustre la manière dont le patrimoine et l’innovation peuvent coexister et se nourrir mutuellement”. Numéro art vous propose une visite guidée de l’exposition au travers de ces cinq grandes thématiques

    La Terre, porteuse d’une mémoire vivante

    Au Japondo (la terre) convoque l’idée de mémoire, de geste répété, de transmission des savoir-faire. Ici, textiles, céramiques, bois ou papier racontent cette patience du “faire”. Des matériaux modestes qui deviennent les porteurs d’une mémoire vivante, perpétuée et réinventée de génération en génération.

    L’installation Renard (2025), conçue par Julian Farade avec l’atelier de broderie Lesage, en est une incarnation particulièrement délicate. Dans cette scène sculpturale, un renard et deux grues prennent vie dans un tweed brodé, comme échappés d’un songe ou d’une peinture ancienne. Le textile, que l’on associe spontanément au vêtement, devient ici alors peau, plumage.

    Un peu plus loin, les Arbres (2025) de Shuji Nakagawa imposent une présence plus monumentale. Héritier d’une lignée de fabricants d’oke (des seaux traditionnels japonais en bois), l’artiste assemble avec précision des segments de cèdre fendus pour élever destroncs gigantesques de quatre mètres. Ces structures, empilées comme des anneaux de croissance (les cernes des arbres, qui permettent de déterminer leur âge), évoquent à la fois la forêt et l’atelier. La nature et la main humaine semblent ainsi indissociables…

    Vue d’exposition de “Beyond our Horizons : de Tokyo à Paris” © Mickael Llorca.

    L’Eau, le symbole des transformations

    Avec sui, l’eau, c’est la transformation lente qui prend forme. Les œuvres réunies ici jouent avec les flux, les passages, les métamorphoses.

    Les Noren basho (2025) d’Akiko Ishigaki, réalisés avec l’atelier Lesage, accueillent le visiteur avec douceur. Ces rideaux suspendus, faits de basho (des fibres de bananier japonais et de soie) filtrent la lumière avec subtilité. Chaque fil semble chargé d’un geste, d’une attention. Ils incarnent, selon l’artiste, “ce qui ne peut être fait qu’à la main”.

    Dans un registre plus sculptural, Tako Tsubo I, II et III (2025) de Pauline Guerrier, réalisées avec la Maison Desrues, prennent la forme de pièges à poulpe (“Tako Tsubo” signifie littéralement “Piège à poulpe”) ornés de perles et de pierres semi-précieuses. Leur titre évoque le syndrome de Tako-tsubo, un trouble cardiaque provoqué par un choc émotionnel (souvent appelé “Syndrome du cœur brisé”). Les fissures apparentes des sculptures évoquent la technique du kintsugi : réparer les fractures pour révéler leur beauté. La surface scintille ainsi, comme une eau traversée de reflets.

    Détail de l’exposition “Beyond our Horizons : de Tokyo à Paris” © Clarisse Ain.

    Le Vent, le déplacement imperceptible de l’air

    Avec fu, le vent, l’exposition s’attarde sur l’invisible : les vibrations, les circulations d’air, les jeux de lumière presque imperceptibles.

    L’installation Nature Through the Seasons (2025), fruit d’une collaboration entre Atelier Montex, Lesage Intérieurs et le maître artisan Yukio Fujita, déploie une poésie discrète. Sur une structure de bois courbe inspirée des panneaux shoji (les portes coulissantes traditionnelles japonaises), un décor d’organza brodé dessine des paysages saisonniers. À mesure que l’on se déplace, les broderies captent et relâchent la lumière, comme si les motifs respiraient sous nos yeux…

    Plus organique encore, Filles de l’air (2025) de Miyoko Yasumoto suspend dans l’espace une constellation de kokedama, ces sphères végétales enveloppées de mousse. Elles oscillent alors doucement, presque imperceptiblement. Il y a quelque chose de très apaisant dans ce mouvement lent, comme si le vent devenait soudain visible.

    Le Feu, une force de métamorphoses

    Le feu, ka, apparaît dans l’exposition comme une force de métamorphose. Les œuvres réunies dans cette section explorent la manière dont la chaleur, la fusion ou la combustion donnent naissance à de nouvelles formes.

    Avec Le Buisson Ardent (2025), réalisé avec la Maison Goossens, Thomas Takada propose une interprétation à la fois sobre et vibrante du motif biblique ; une ronce stylisée en métal doré. Rien ne brûle, et pourtant tout évoque la combustion. L’œuvre est à la fois figée et en tension, comme suspendue dans un instant de transformation.

    Autre interprétation de cette énergie du feuLe Rideau de Maholo (Iwaimaku) (2023) de Xavier Veilhan, conçu avec Atelier Montex. Composé de disques en organza brodés, ce rideau monumental laisse apparaître, progressivement, un soleil couchant. De près, la surface scintille ainsi comme une braise fragmentée ; à distance, elle devient horizon incandescent.

    L’Air, l’appréhension physique du vide

    Ku (l’air) est un espace plus qu’un élément. Celui qui entoure, relie, et permet aux formes d’exister.

    L’installation Fog Screen (2025), conçue par Studio MTX avec l’atelier Design Tochi, matérialise cette idée avec une grande finesse. De vastes panneaux tissés mêlant ainsi fils d’acier et polyamide filtrent la lumière comme une brume légère. On a presque l’impression que les surfaces respirent.

    Avec Leaking, licking (2025), Mathilde Albouy propose une approche plus dense. Des plombs de pêche, des perles, de la cire de fonderie composent une constellation suspendue, fragile autant qu’elle s’avère lourde. Les éléments semblent flotter, retenus dans un équilibre incertain – l’œuvre repose alors sur une tension physique…

    “Beyond our Horizons : de Tokyo à Paris”, exposition jusqu’au 26 avril 2026, à la Galerie du 19M, Paris 19e.