20 fév 2026

Des chefs-d’œuvre du Centre Pompidou exposés en plein désert

À AlUla, oasis millénaire du nord-ouest de l’Arabie saoudite, l’exposition “Arduna” marque, jusqu’au 15 avril 2026, le premier préambule au futur musée d’art contemporain de la région. Présentée dans le cadre du Festival des arts d’AlUla et co-curatée avec le Centre Pompidou, cette manifestation réunit plus de 80 œuvres modernes et contemporaines issues de collections françaises et saoudiennes, ainsi que de nouvelles commandes. Pensée comme un dialogue entre paysages désertiques, chefs-d’œuvre internationaux et artistes du Moyen-Orient, “Arduna” incarne à la fois l’ambition culturelle du plan Saudi Vision 2030 et un geste de diplomatie artistique entre la France et le Royaume.

  • par Thibaut Wychowanok.

  • Publié le 20 février 2026. Modifié le 4 avril 2026.

    L’exposition “Arduna”, préambule au musée d’art contemporain d’AlUla

    À AlUla, oasis millénaire située à 1 100 kilomètres au nord-ouest de Riyad, le pari culturel de l’Arabie saoudite de transformer les magnifiques paysages de déserts et canyons en destination culturel pourrait tenir du mirage. Ancien carrefour des routes de l’encens, territoire des royaumes de Dadan et de Nabatée, la région dont le site de Hégra est classé à l’UNESCO devient le théâtre d’une renaissance artistique pourtant bien orchestrée. L’exposition “Arduna” (“Notre terre”) réalisée avec le Centre Pompidou marque une étape clé : premier préambule au futur musée d’art contemporain d’AlUla, elle s’inscrit dans la cinquième édition du Festival des arts d’AlUla et matérialise une institution avant même l’ouverture de ses portes.

    À l’heure où l’Arabie saoudite redessine sa place sur l’échiquier mondial, la culture est devenue un levier stratégique. Le royaume ne s’en cache plus : il veut améliorer son image, diversifier une économie longtemps dépendante des hydrocarbures et faire émerger un nouveau secteur de développement capable d’attirer capitaux, talents et tourisme international. Dans le cadre du plan Saudi Vision 2030, plus de 81 milliards de riyals (près de 19 milliards d’euros) ont déjà été investis dans les infrastructures culturelles.

    Une revitalisation culturelle

    Comme l’a rappelé Hamad Alhomiedan, directeur des industries créatives et artistiques de la Royal Commission d’AlUla lors de l’inauguration de l’exposition “Arduna”, “le Royaume est profondément engagé dans cette revitalisation culturelle”. Ces investissements massifs – 81 milliards de riyals depuis le lancement du plan Saudi Vision 2030 – ne relèvent pas du symbole : “chaque dollar investi dans le secteur culturel saoudien est estimé générer jusqu’à 2,5 dollars d’impact économique, agissant comme un puissant multiplicateur”. L’objectif est clair : porter la contribution du secteur culturel à 3 % du PIB d’ici 2030, contre 1,6 % fin 2024. Le marché de l’art saoudien, lui aussi, est appelé à croître fortement dans les années à venir. Les chiffres, énoncés avec assurance, dessinent les contours d’une économie culturelle en devenir et d’une diplomatie par l’art assumée.

    La vitrine d’un savoir-faire hexagonal

    Pour la France, l’enjeu n’est pas moindre. Depuis l’accord intergouvernemental signé en 2018, l’Agence française pour le développement d’AlUla (AFALULA) accompagne la transformation du territoire. Mais dans un contexte où les acteurs anglo-saxons multiplient les offensives au Moyen-Orient, l’agence française se sait attendue. “Arduna”, coorganisée par le futur musée d’AlUla et le Centre Pompidou, avec le soutien d’AFALULA, devient ainsi la vitrine d’un savoir-faire hexagonal en matière de diplomatie culturelle. Faut-il rappeler que Jean-Yves Le Drian (ancien ministre des Armées) a pris la tête d’AFALULA en 2023 ? Il était bien sûr présent à l’évènement.

    Un “bâtiment fantastique avec une exposition fantastique”

    Le président du Centre Pompidou, Laurent Le Bon, résume la situation avec un mélange d’emphase et d’ironie : “Parfois, dans le désert, nous avons des mirages, mais ici, nous avons la réalité. Pour ceux qui viennent ici pour la première fois, il y a trois mois, il n’y avait rien. Nous sommes partis de zéro pour construire le bâtiment qui accueille aujourd’hui l’exposition. Et grâce à nos amis du Royaume, quelque chose d’unique est apparu. Ce bâtiment fantastique avec une exposition fantastique.” Puis, déclenchant les rires des Français présents et habitués à ses discours à rallonge : “Mes amis, je ne serai pas trop long, ne vous inquiétez pas, cela ne durera qu’une heure.” Mais l’humour et l’ironie hexagonale font-elles mouche chez les Saoudiens ?

    Une co-curation française et saoudienne

    La réussite d’“Arduna” tient pourtant moins à la performance logistique qu’à sa qualité curatoriale. Co-commissariée par des équipes françaises et saoudiennes, l’exposition revendique un dialogue à plusieurs voix. “Arduna” se veut “une conversation honnête et organique”, un échange entre paysages et esprits, entre chefs-d’œuvre établis et nouvelles commandes faites à des artistes et ancrées dans l’environnement si particulier d’AlUla. L’exposition, cohérente et juste de bout en bout, réunit plus de 80 œuvres issues des collections du Centre Pompidou et de la Commission royale pour AlUla, ainsi que quelques nouvelles commandes à des artistes internationaux et de la région (Ayman Zedani, Dana Awartani, Tarek Atoui, Renaud Auguste-Dormeuil et Taveres Strachan). Le parcours, organisé en six chapitres, explore ainsi la relation évolutive de l’humanité à la nature : jardins, forêts, déserts, cosmos, anthropocène, frontières. Le thème pourrait sembler consensuel, voire bateau. Il se révèle, in situ, d’une belle puissance.

    Un Picasso en ouverture

    L’exposition s’ouvre de manière spectaculaire avec un Pablo Picasso. Voir un Picasso inaugurer un parcours en Arabie saoudite relève d’un basculement symbolique. Il affirme d’emblée l’ambition internationale du projet. À ses côtés, l’immense La Grande Vallée XIV de Joan Mitchell impose sa puissance gestuelle : six mètres de peinture vibrante qui trouvent, avec les falaises d’AlUla en tête, un hiatus tellurique détonant. Ce Printemps de Pablo Picasso rappelle aussi que la modernité occidentale a, elle aussi, cherché dans la nature un paradis perdu. Ici, au cœur de l’oasis, ces œuvres résonnent autrement : le jardin n’est plus une utopie abstraite, mais une réalité fragile, entretenue par des générations d’agriculteurs.

    L’œuvre puissante de Viswanadhan

    Dans la section “Sand and Stone”, une œuvre historique de Viswanadhan agit comme une charnière silencieuse. Sand (1976) se compose de dix-sept toiles recouvertes de sable, chacune constituée d’une couche prélevée par l’artiste lui-même sur différents points du littoral indien. Installées comme un damier méditatif, ces surfaces monochromes varient subtilement en tonalités et en textures : beige pâle, ocre dense, brun presque rouge. Le panneau central évoque Dandi, lieu de la Marche du sel menée par Gandhi en 1930 contre le pouvoir britannique. L’œuvre, entrée dans les collections du Centre Pompidou en 2016 grâce à un don de l’artiste, fonctionne comme un mandala minéral. Chaque carré devient à la fois fragment géographique, mémoire politique et unité cosmique. Face au désert d’AlUla, ces sables importés résonnent étrangement. Un rivage dialogue avec un autre, une histoire coloniale rencontre une autre cartographie du pouvoir.

    Le dialogue entre David Hockney et Eva Jospin

    Plus loin, un rapprochement inattendu fonctionne avec une élégance rare : les paysages éclatants de David Hockney dialoguent avec les forêts sculptées en carton d’Eva Jospin. La luxuriance colorée du peintre britannique fait face aux sous-bois minutieusement découpés de l’artiste française. Deux visions opposées, la jubilation chromatique et la minutie monochrome, qui se répondent dans une scénographie subtile. Ce face-à-face inattendu, presque risqué, devient l’un des moments forts du parcours.

    La lumière sur les artistes majeures du Moyen-Orient et du Sud global

    Mais l’exposition ne se contente pas d’aligner des chefs-d’œuvre occidentaux. Elle les met en tension avec des figures majeures du Moyen-Orient et du Sud global. Les œuvres d’Etel Adnan condensent une cosmologie méditerranéenne où montagne et soleil deviennent des signes mystiques. Hassan Sharif interroge le consumérisme par des accumulations radicales. Manal AlDowayan inscrit les voix féminines dans la pierre du désert, transformant la fragilité en monument. Ayman Zedani explore les écosystèmes invisibles d’AlUla, révélant la vitalité scientifique du désert. Nadia Kaabi-Linke met en lumière les cicatrices politiques et extractivistes du paysage contemporain.

    Les sections structurent le propos en une traversée sensible. “Echoes of Arcadia” interroge le jardin comme utopie domestiquée. “At the Forest’s Edge” explore la forêt comme frontière mentale. “Sand and Stone” réhabilite le désert comme espace de vie et de mémoire. “The Drift of Stars” élève le regard vers le cosmos, rappelant que le ciel d’AlUla est l’un des plus purs au monde. “Beyond Nature” aborde l’anthropocène et les ravages écologiques. Enfin, “Borderline” questionne territoire, migration et appartenance. Des sujets évoqués en toute liberté malgré leurs échos si particuliers en Arabie saoudite.

    Le dialogue entre l’histoire occidentale et le paysage saoudien

    Dans une autre salle, le Concetto spaziale (1958) de Lucio Fontana dialogue avec une composition cosmique d’Adolph Gottlieb. À proximité, une abstraction lyrique de Wassily Kandinsky et une œuvre d’Antoine Pevsner prolongent la conversation. Placées dans le contexte d’AlUla, ces œuvres ne semblent plus seulement raconter l’histoire occidentale du XXe siècle. Elles entrent en résonance avec le ciel nocturne du désert, avec ses constellations nettes et son horizon infini.

    Ces dialogues, loin d’être décoratifs, constituent le véritable moteur d’“Arduna”. L’exposition ne juxtapose pas ; elle met en friction. Elle crée des ponts inattendus entre modernismes historiques et pratiques contemporaines du Moyen-Orient. Elle démontre que l’histoire de l’art n’est pas une ligne droite, mais un réseau de correspondances.

    Le parcours s’achève sur une œuvre de Kader Attia. The Embrace (2019) représente deux figures de bois enlacées. Attia y développe l’idée de la réparation comme métaphore poétique d’une guérison collective. Les deux corps imbriqués incarnent une restauration mutuelle, faite d’empathie et de vulnérabilité partagée. Les blessures coloniales, inscrites dans les corps comme dans les paysages, ne disparaissent pas ; elles se négocient. La guérison n’est ni linéaire ni définitive, mais un processus continu. Tout est dit.

    “Arduna”, exposition jusqu’au 15 avril 2026, au AlUla Contemporary Art Museum, AlUla, Arabie saoudite.