31 déc 2025

La vie scandaleuse de Ian Schrager, fondateur du mythique Studio 54

Sa fortune dépasse probablement aujourd’hui un milliard de dollars, mais au cours de sa vie, Ian Schrager a tutoyé les sommets comme les enfers. Cofondateur du mythique club Studio 54, chantre de la démesure mêlant sexe, célébrité et drogues en tous genres, le New-Yorkais s’est ensuite réincarné en magnat de l’immobilier et de l’hôtellerie. En 2017, Numéro était allé à sa rencontre dans ses bureaux de la Big Apple.

 

Cet article est issu du Numéro homme 34, automne-hiver 2017-2018.

  • Par Éric Dahan.

  • Rencontre à New York, dans un petit immeuble en briques rouges…

    C’est un petit immeuble en briques rouges de West Village, à l’angle des rues Greenwich et Horatio. En montant quelques marches de béton, on rallie la Ian Schrager Company. Cette société de développement immobilier n’a que 20 ans. Mais l’homme qui l’a créée n’est pas un débutant. Le 7 juin 2017, il lançait Public, un hôtel dessiné par le cabinet Herzog & de Meuron sur Chrystie Street, dans le Lower East Side.

    Le concept de cet établissement est le même que celui qui a présidé à la création du Morgans, du Royalton, du Paramount et du Hudson, qu’il a successivement ouverts à Manhattan depuis 1984 ; à savoir : un confort minimal mais un design contemporain à destination d’une clientèle jeune, plus sensible à la technologie qu’au service de palace. Chambres à partir de 250 dollars la nuit ; appartements proposés à l’achat – entre 10 et 25 millions de dollars – ; restaurants placés sous la houlette de Jean-Georges Vongerichten ; bars, dont un panoramique sur le toit ; plateforme polyvalente pouvant se transformer en espace d’exposition, salle de spectacle ou discothèque.

    Des projets titanesques

    C’est un lieu socialement transversal, à l’image du premier établissement créé à Manhattan par Ian Schrager et son associé Steve Rubell, le mythique Studio 54. Le magnat de l’immobilier nous reçoit, en 2017, dans son vaste bureau séparé de la rue par une baie vitrée. Il porte un jean délavé et une chemise blanche, et il déguste une mini-boîte de thon au naturel, avec une fourchette en plastique, tout en répondant à nos questions.

    D’autres hôtels Public ouvriront bientôt dans le monde. En attendant, le cabinet Herzog & de Meuron aller livrer, début 2018, une résidence de luxe au 160 Leroy Street, offrant une vue plongeante sur le fleuve Hudson. L’un des penthouses de ce bâtiment est en vente pour 48,5 millions de dollars : un record pour le sud de la ville. Le reste des activités de Schrager est connu, les médias ayant copieusement relayé le lancement des premiers hôtels Edition, nés de son partenariat avec la firme Marriott : après Londres, Miami et New York, trois nouveaux établissements, sur la centaine prévue, ouvriront, également en 2018, à Bangkok, à Abu Dhabi et à Sanya, en Chine.

    En regard de ces projets titanesques, la publication parallèle d’un beau livre chez Rizzoli, consacré au Studio 54, peut paraître anecdotique. Mais elle ne l’est pas pour Ian Schrager, car ce lieu a autant changé sa vie qu’il a marqué sa ville.

    Ian Schrager, de futur avocat à directeur de club

    Il a vu le jour le 19 juillet 1946, dans le Bronx. Son père, Louis Schrager, Juif d’origine autrichienne, possédait une usine de textile et s’est éteint quand il avait 19 ans. Sa mère, Blanche, Juive d’origine russe, ne travaillait pas et a rejoint son époux au ciel quatre ans plus tard. De son enfance à Brooklyn, où la famille a déménagé après sa naissance, Ian Schrager dit qu’elle fut banale. “J’aimais jouer au ballon, chasser les filles… je ne savais pas ce que je voulais faire de ma vie, juste que je voulais avoir du succès et que j’y parviendrais”, confie-t-il de sa voix éraillée à Numéro lors de notre rencontre en 2017, évoquant le Marlon Brando du Parrain.

    Comme tous les enfants de la classe moyenne ashkénaze, Schrager était programmé pour devenir médecin ou avocat. Inscrit en droit à l’université de Syracuse, il y fait une rencontre déterminante, celle de Steve Rubell, plus âgé de trois ans et demi, autant extraverti et flamboyant que Schrager est discret.

    Steve m’a vu lutter, sur le campus, avec un joueur de basket super balèze et il a été impressionné. Au début, il n’était pas question de travailler ensemble, on était juste des potes de drague. On se complétait bien. Quelques années plus tard, je l’ai aidé à capitaliser son affaire de steak-houses et on s’est mis à sortir comme des fous. La révolution sexuelle faisait rage et il y avait des files d’attente devant tous les clubs. Bien que timide et sérieux, j’étais fasciné 12 West. Les gens baisaient partout, sur les banquettes, dans les toilettes et on y rencontrait même de très jolies filles, venues là pour ne pas se faire harceler.

    La révolution disco

    Clientèle multiethnique, brassage social inédit, musique funky surexcitante, les clubs gays du sud de Manhattan sont les fers de lance de la révolution disco que couronnera l’ouverture du Studio 54. Schrager et Rubell les fréquentent tous ; notamment The Gallery, à SoHo, où, sous l’effet des acides que met Nicky Siano, créateur et DJ du lieu, dans le punch offert au bar, Noirs et Portoricains arrivés hétéros ressortent bisexuels. Rubell et Schrager feront appel à lui pour tenir les platines du Studio 54 mais, en attendant, ils sont également accros au Flamingo.

    Ouvert en décembre 1974, à l’angle de Broadway et Houston, ce club, qui cible l’élite gay blanche, organise des soirées à thèmes, assorties de spectacles costumés, et dispose d’un salon obscur dédié à la consommation de sexe et de substances illicites, préfigurant le basement du Studio 54 où les stars pourront se lâcher à l’abri des photographes. Diana Ross, Grace Jones, Mick et Bianca Jagger, dont ils deviendront les amis moins de deux ans plus tard, Schrager et Rubell les observent, fascinés, au Jardin : le club gay et mode de Times Square, créé par John Addison.

    Enchanted Garden : l’ébauche avant le Studio 54

    Le cousin de ce dernier, Maurice Brahms, a fait encore plus fort que lui en créant Infinity, au 653 Broadway, soit à quelques blocs de The Gallery. Murs peints en noir, miroirs reflétant les boules à facettes à l’infini, enseigne lumineuse représentant un pénis géant de couleur rose, Infinity est devenu une étape obligée du parcours nocturne de Calvin Klein, Franco Rossellini, Hubert de Givenchy et Giorgio di Sant’Angelo. Steve Rubell, qui est sorti de l’université de Syracuse avec une maîtrise en finance, entrevoit immédiatement le potentiel économique de ces temples disco et convainc Schrager de s’associer avec Brahms et Addison pour créer cinq clubs, dont un à Boston, un à Washington, et un dans le Queens, baptisé Enchanted Garden.

    Ce dernier lieu ouvre en décembre 1975 et bénéficie des conseils de Carmen D’Alessio qui, après avoir travaillé pour Yves Saint Laurent et Valentino, organise des fêtes fort courues à Infinity. Elle suggère d’organiser une soirée “Mille et Une Nuits”, avec éléphants et chameaux, serveurs déguisés en pachas, et quelques belles filles dont
    la futur top model Pat Cleveland. Mais aussi luxueuse que soit sa décoration, Enchanted Garden souffre d’une tare congénitale : il se trouve en banlieue ! Décidés, coûte que coûte, à régner sur les nuits de Manhattan, nos deux jeunes lions n’ont d’autre alternative que de fermer boutique, après un an d’activité, et de traverser l’East River.

    Un ancien théâtre lyrique reconverti en studio de télévision

    Lorsqu’ils visitent le Studio CBS, situé au 254 West 54th Street, Ian Schrager a un “coup de foudre immédiat”. Érigé en 1927, cet ancien théâtre lyrique a été reconverti en studio de télévision par CBS en 1943, mais est inoccupé depuis 1975. Avant Schrager et Rubell, le mannequin masculin Uva Harden avait déjà tenté de transformer le lieu en club. Il l’avait fait visiter à des associés potentiels tels Errol Wetson, propriétaire d’une chaîne de fast-foods et mari de Margaux Hemingway ; Howard Stein, promoteur de concerts rock ; Sidney Beer qui possède une usine de textile à Brooklyn ; Yoram Polany, promoteur immobilier et, enfin, au galeriste Frank Lloyd qui l’a planté après avoir perdu un procès intenté par les ayants droit de Mark Rothko.

    Avec Jack Dushey, leur partenaire silencieux qui a organisé la bar-mitsva de son fils à Enchanted Garden, Schrager et Rubell créent la société Broadway Catering Corp., investissent 400 000 dollars dans les travaux et transforment, en moins de deux mois, ce studio de télévision en plus célèbre club de l’histoire. “On ne voulait pas créer une belle discothèque. Ça, tout le monde pouvait le faire. On voulait inventer quelque chose de nouveau : un théâtre dont on pourrait modifier l’espace, la lumière, le décor, au cours d’une même soirée, et dont les clients seraient les acteurs”, explique Schrager.

    Une soirée d’ouverture et une émeute

    Le 26 avril 1977 à 22 heures, il n’y a pas foule à l’entrée. Mais vers minuit, c’est l’émeute, au point que Frank Sinatra, Woody Allen et autres invités de marque rebroussent chemin. Ayant eu la bonne idée d’arriver tôt, Donald Trump et sa jeune épouse Ivana font la connaissance de Jerry Hall, Salvador Dalí, Janice Dickinson ainsi que de Brooke Shields, starlette âgée de 11 ans. Pendant ce temps, Steve Rubell accueille Andy Warhol, Halston et Calvin Klein, que Carmen D’Alessio lui a présentés la veille, lors d’un dîner, et qui, avec Bianca Jagger et Liza Minnelli, vont devenir les piliers du club.

    À l’extérieur, l’hystérie gagne. Un homme distribue des cachets à qui en veut, et certains se mettent à copuler en pleine rue. D’autres agressent le service d’ordre et on comprend leur frustration, car le club est stupéfiant. Passé un couloir éclairé de lumignons gothiques, on est aspiré dans un cyclone de sons et de lumières. À droite, le bar, dont les serveurs ne portent qu’un short satiné et des baskets blanches et n’hésiteront pas à monnayer leurs charmes aux célébrités telles que Brad Davis, Rock Hudson et Freddie Mercury.

    En face, la piste de danse surplombée, à droite, par le balcon, et à gauche par la scène. Balisé de colonnes figurant un temple néoclassique, souvent noyé sous les fumigènes, ce plateau où se produisent Grace Jones et autres gloires disco comme Sylvester, est décoré d’un éventail de néons vegassiens et, sur le côté, du célèbre Moon and the Spoon : un croissant de lune représentant un visage le nez plongé dans une cuillère de cocaïne.

    La décoration mythique du Studio 54

    Hormis au balcon, où se concentre l’activité sexuelle, et dans le carré VIP bordant la piste, le club est autant éclairé qu’une fête foraine. Clou du dispositif : des colonnes serties de spots colorés clignotants et de sirènes de police, descendent exciter les danseurs à intervalles réguliers, donnant l’illusion, depuis le balcon, d’assister au final d’une revue des Ziegfeld Follies.

    Le Studio 54 ne serait que cela, qu’il mériterait d’être qualifié de plus beau club de la planète. Mais grâce à ses escaliers aux rampes Art déco, ses coursives décorées de moulures où il est si facile de se perdre, c’est encore mieux : un paquebot de luxe dans lequel celui qui embarque peut s’imaginer être un Gatsby millionnaire. Passé cette inauguration en fanfare, le soufflé retombe et Schrager et Rubell se demandent s’ils n’ont pas vu trop grand.

    Le lundi suivant, jour de fermeture hebdomadaire, le couturier Halston convainc Rubell d’ouvrir le club pour y célébrer l’anniversaire de Bianca Jagger. Ayant appris qu’elle aimait monter à cheval, Rubell en loue un. Bonne joueuse, Bianca Jagger accepte de parader sur l’animal, guidée par un homme et une femme nus, couverts de poudre d’or, sous les yeux ébahis de Mikhaïl Baryshnikov et Jacqueline Bisset.

    Une boîte de nuit remplie de stars… et d’anonymes

    Le lendemain matin, la scène photographiée par Rose Hartman fait la joie des tabloïds, installant définitivement le 54 au firmament de la nuit new-yorkaise. Malgré l’ouverture de concurrents de taille, comme le Xenon, voisin, et le Paradise Garage, downtown, le 54 tient son rang, car l’alchimie que Schrager et Rubell créent chaque soir est inimitable.

    Dictature à l’extérieur et démocratie à l’intérieur” ? La formule de Warhol est belle mais ne rend pas compte du fait que Schrager et Rubell sont les premiers tenanciers d’un club huppé à rompre avec la sélection par la célébrité ou l’argent. Sur les photos régulièrement publiées dans la presse, à côté de Drew Barrymore enfant, Vladimir Horowitz, Bette Davis, Truman Capote ou encore Michael Jackson, on peut reconnaître le garagiste du coin, le vendeur du McDo, et le travesti Rollerena qui travaille à Wall Street le jour et vient patiner en robe de mariée la nuit.

    À Marc Benecke, étudiant en sciences politiques qui le seconde à la porte, Rubell explique : “Je ne veux pas de gens gris. Par exemple, moi ou Schrager, si on n’était pas les patrons, tu ne devrais pas nous laisser entrer.” C’est ainsi que Benecke humilie une célèbre chanteuse : “Je suis Cher, au cas où vous ne m’ayez pas reconnue”, s’impatiente-elle, et Benecke rétorque : “Je sais, mais vous attendez comme tout le monde.” À défaut de pouvoir remplir ce premier giga-club de l’histoire uniquement avec des stars et des gens beaux ou extravagants, Rubell maintient la pression. D’où quelques anecdotes légendaires.

    Des anecdotes légendaires

    Celle de l’homme à qui il aurait dit : “Vous pouvez entrer mais sans elle”, et qui n’a pas hésité à laisser son épouse sur le carreau, ne manque pas de saveur. Celle des deux femmes arrivées nues sur un cheval et à qui Rubell aurait demandé d’attendre sur le trottoir, tandis qu’il faisait visiter son club au bel équidé, peut également faire sourire. D’autres sont, hélas ! moins drôles : après que Steve Rubell lui eut dit que sa robe était trop moche, une femme resta nue devant le cordon de sécurité, en plein hiver, et dut être hospitalisée. Un homme, également refoulé, tenta, lui, de pénétrer par le circuit de ventilation et fut découvert mort, dans son smoking, quelques semaines plus tard, après qu’une odeur pestilentielle eut alerté le personnel.

    Certes, on ne fait pas d’omelette sans casser les œufs et le New York des années 70 n’est pas le pays des Bisounours. Pour mémoire, les rames de métro sont alors couvertes de graffitis, les ordures pourrissent à ciel ouvert, les agressions sont monnaie courante, la drogue se vend ouvertement sur la 42e Rue, et les finances de la ville sont à sec.

    Il n’y a que la mafia qui fait plus d’argent que nous

    Profitant de ce chaos, Steve Rubell et Ian Schrager ramènent tous les soirs des sacs poubelle remplis de cash à leur domicile, et dissimulent le reste dans les faux plafonds du club. L’affaire pourrait continuer longtemps, d’autant plus que Ian Schrager est d’une discrétion exemplaire. Mais Steve Rubell, à qui il arrive de slalomer dans son bolide pour enfant sur la piste du club, ou de prendre des Polaroïd de ses serveurs en train de se masturber pour les montrer à ses clients, l’est, malheureusement beaucoup moins.

    Un jour, il confie à un journaliste : “Il n’y a que la mafia qui fait plus d’argent que nous” ; ce qui est d’autant plus irresponsable que lui et Schrager n’ont déclaré que 8 000 dollars de bénéfices aux impôts pour la première année d’exercice. Le 14 décembre 1978, les services fiscaux, encadrés de policiers, font irruption et saisissent des tonnes de billets de banques, des livres de comptes, ainsi que 150 grammes de cocaïne. Accusés d’avoir détourné 2,5 millions de dollars, Schrager et Rubell plaident non coupables.

    Sûr de son impunité, Rubell balance que “même Hamilton Jordan, de la Maison Blanche, a pris de la coke au Studio !” Il est vrai qu’ils n’en sont pas à leur première descente de police. Un mois après son ouverture, le club, qui opérait sans licence d’alcool, avait été fermé pendant quelques heures avant que Schrager ne régularise la situation. Mais là, c’est plus sérieux : si Schrager, écroué pour détention de stupéfiants, sort illico en acquittant la caution de 50 000 dollars, une enquête est lancée et, en juin 1979, Rubell et lui sont accusés d’évasion fiscale, d’obstruction de la justice et de détournement de fonds.

    La condamnation finale

    La fête continue jusqu’en décembre 1979, où 50 agents des finances publiques débarquent et saisissent de nouvelles preuves. Le tandem défendu par Roy Cohn, avocat aussi sulfureux que redouté, plaide cette fois coupable. Mais cela ne suffit pas au juge fédéral Richard Owen, qui accuse Schrager et Rubell d’avoir “fait preuve d’extrême arrogance et de cupidité en imaginant que leur succès leur était intégralement dû et en refusant de reverser une partie des bénéfices” à la communauté. Le 18 janvier 1980, la sentence tombe comme un couperet : trois ans et demi de prison, assortis d’une amende de 20 000 dollars pour chacun.

    Le 3 février, à la veille de rejoindre leur pénitencier du sud de Manhattan, Schrager et Rubell donnent une fête d’adieux baptisée “La fin de la Gomorrhe moderne”. Parmi les 2 000 invités, Richard Gere, Halston, Andy Warhol, Sylvester Stallone, Ryan O’Neal, Farrah Fawcett, Jack Nicholson, Diana Ross qui vocalise depuis la cabine du DJ, Liza Minnelli qui interprète New York, New York, et Gloria Gaynor qui les encourage en chantant son I Will Survive, Steve Rubell se fend, lui, d’une version non moins symbolique de My Way, puis déclare : “Parfois, quand ça va mal, les gens vous laissent tomber. Mais vous ne m’avez jamais laissé tomber. Je ne sais pas comment je vais faire pour vivre sans le Studio mais sachez que je vous aime tous.

    Une fête d’adieux au Studio 54

    Ian Schrager n’a pas montré le moindre signe d’émotion pendant qu’on feuilletait, sous ses yeux, cet énorme album retraçant ses années folles. Tout juste s’il nous a corrigé lorsqu’on a mal identifié quelqu’un sur une photo, prouvant qu’il ne passait pas toutes ses soirées enfermé dans son bureau.

    S’il a tenu tête à la mafia qui, avant même l’ouverture, a tenté de contrôler le Studio 54, l’expérience carcérale l’a traumatisé. “C’était atroce. Partir menotté, être enfermé seul dans une cellule de 6 m2, manger et faire ses besoins comme un animal, c’est cauchemardesque : on perd toute dignité ! Comment j’ai survécu ? En lisant des livres de David Halberstam, comme The Best and the Brightest. (Rires.) Bien entendu, en sortant, je n’avais plus ni argent ni licence d’avocat et il m’a fallu dix ans pour m’en remettre.

    D’une boîte de nuit mythique à des boutiques-hôtels

    Après quelques mois dans leur prison de Manhattan, Ian Schrager et Steve Rubell ont été transférés dans un pénitencier de l’État d’Alabama, d’où ils sont sortis le 30 janvier 1981. “On n’en pouvait plus et on a décidé de coopérer. On n’a pas balancé de noms mais, en expliquant comment on avait procédé pour dissimuler les profits, on a permis de faire tomber quelques têtes”, avoue-t-il.

    Pendant qu’ils étaient derrière les barreaux, ils ont vendu le Studio 54 à Mark Fleischman pour près de 5 millions de dollars, et accepté de rester consultants du club qui rouvre le 12 septembre 1981, en présence d’Andy Warhol, Calvin Klein, Cary Grant, Lauren Hutton et Brooke Shields. Jusqu’en 1984, les nouvelles stars comme Madonna, le groupe Duran Duran, et Culture Club, passent parfois boire un verre au 54, ou se produisent carrément sur la scène du club, mais la fête se passe désormais ailleurs : à la Danceteria, au Saint, au Paradise Garage, au Roxy, à Save the Robots et, bientôt, au Limelight, à l’Area et au Tunnel.

    Fleischman s’avérant moins solvable que prévu, Rubell et Schrager héritent, au bout de quelques mois, d’un immeuble dont son père est copropriétaire au 237 Madison Avenue, et décident de le transformer en hôtel avec l’aide d’Andrée Putman. “C’était un choix évident, reprend Schrager, elle était très liée à l’univers de la mode et nous aussi.” Reste à financer les travaux, sans l’aide des banques qui les traitent comme des pestiférés. Ayant fini par obtenir un prêt, Schrager et Rubell ouvrent, en 1984, le Morgans, qui leur vaut d’être régulièrement cités comme les inventeurs du boutique-hôtel, en dépit du fait qu’Anouska Hempel les a précédés en créant le Blakes, à Londres, en 1978.

    Basquiat, Schnabel et Haring en nouveaux collaborateurs

    La rentabilité d’un hôtel étant moins rapide que celle d’une boîte de nuit, Schrager se laisse convaincre par Rubell de rempiler, et ils jettent à nouveau leur dévolu sur un théâtre, le légendaire Palladium sur la 14e Rue, à l’est de Union Square. Ils font appel à un grand architecte, le Japonais Arata Isozaki, pour reconditionner l’espace, et à l’acousticien Richard Long, qui avait sonorisé le Studio 54. Ils sollicitent, surtout, les plus grands artistes de la scène new-yorkaise comme Francesco Clemente, Jean-Michel Basquiat, Julian Schnabel, Kenny Scharf, et Keith Haring, afin de créer un décor unique.

    Schrager était-il agacé par le succès d’Area qui avait ouvert un an plus tôt et avec lequel collaboraient de nombreux artistes ? “Absolument pas, dit-il. Area c’était un pub ou un bar, certes gigantesque, mais pas un lieu où l’on danse. Les installations d’artistes étaient provisoires. Je ne dis pas ça pour défendre le Palladium, car, pour moi ça reste un échec. Je m’en suis désintéressé dès le lendemain de l’ouverture. Il n’y avait pas de concept nouveau. Malgré les écrans vidéo, jamais vus auparavant, ce n’était pas un club révolutionnaire comme l’avait été le Studio 54.

    La nouvelle vie de Ian Schrager

    Après le Morgans, Schrager et Rubell lancent deux nouveaux hôtels avec Philippe Starck, de part et d’autre de Times Square : le Royalton, en 1988, et le Paramount qui accueille ses premiers clients en 1990.

    J’ai tout de suite été séduit par Starck, il était brillant, charmant et j’ai aimé tous les hôtels qu’on a faits ensemble : le Delano à Miami, le Mondrian à Los Angeles, le Sanderson à Londres… Pour moi, ces hôtels, plus que le Palladium, ont été la suite du Studio 54. Si je n’ai finalement pas construit de club sous le Paramount, c’est parce que je craignais que cela nuise au succès de l’hôtel.

    Mais, depuis, j’ai changé d’avis. En octobre 2011, on a fait une fête au 54 avec la radio Sirius XM et Nicky Siano aux platines. J’y ai emmené mes filles Sophia et Ava et elles n’ont pas décollé de la piste. J’ai compris qu’il y avait toujours un public pour les clubs et c’est pourquoi j’en ai créé dans certains hôtels Edition, ainsi que dans Public. Ils sont évidemment moins vastes que le 54 ou le Palladium. Le monde change, c’est ainsi. (Rires.)”

    À partir de 1990, la vie de Ian Schrager a également changé. En février 1994, il a épousé Rita Noroña, danseuse de ballet cubaine et mère de ses deux filles. Puis il s’est remarié en 2008, avec Tania Wahlstedt, ancienne danseuse du New York City Ballet dont il a eu un fils, prénommé Louis. Il pourrait couler des jours tranquilles dans ses deux manoirs, situés l’un dans la forêt de Bedford, au nord de New York, et l’autre dans la très huppée Southampton.

    Je me suis retrouvé désarmé après sa mort. Il n’était plus là pour me protéger du regard des autres.” – Ian Schrager

    Mais le travail lui manquerait : “J’aime créer des lieux, des expériences, innover. Bien sûr, c’est du stress, surtout quand on ne veut pas ce qui est dans le catalogue, ou quand on veut un angle droit parfait, ce que les entreprises de bâtiment américaines ne savent plus faire. Mais j’ai aimé créer tous les hôtels du Morgans Group, revendus en 2005, puis travailler avec Julian Schnabel pour transformer l’hôtel Gramercy Park, de la même façon que j’aime collaborer aujourd’hui avec les gens de Marriott. Ils ne comprenaient pas cette clientèle, doutaient que ce soit un marché durable. Mais ils ont pris le temps de la réflexion et, une fois décidés, ils ont lancé ce projet colossal de cent boutiques-hôtels, car tous les Edition sont différents !

    Derrière ces nouveaux succès plane l’absence cruelle de Steve Rubell, son mentor décédé, le 25 juillet 1989, de complications hépatiques et choc septique. “En 1988, il avait une toux persistante et son frère a insisté pour qu’il fasse le test du sida. Comme il avait peur, je suis allé au labo avec lui. Je n’oublierai jamais le matin où son frère m’a appris au téléphone que le test de Steve était positif. Il a continué à venir au bureau et n’a jamais voulu évoquer le sujet.

    Puis, il a été hospitalisé en urgence au Beth Israel, où on l’a aussitôt mis sous sédatifs. Sa disparition m’a autant affecté que celle de mon père. On avait tout partagé depuis la fac, c’était mon meilleur ami. Mon premier coup de fil du matin, c’était pour lui. Et le dernier du soir également. Du fait que c’était l’homme public de notre tandem, je me suis retrouvé désarmé après sa mort. Il n’était plus là pour me protéger du regard des autres.

    Un pardon présidentiel

    Avant de quitter Schrager lors de notre rencontre en 2017, on lui demande à combien s’élèvent ses actifs, que l’on évalue à plus d’un milliard de dollars, et il balaie la question d’un geste de la main : “J’ai une femme et des enfants merveilleux, un travail que j’aime, on ne peut rien m’offrir de plus, sinon un ami comme Steve. Mais ça, je sais que je n’en retrouverai jamais.” Le 17 janvier 2017, Barack Obama lui accordait son pardon présidentiel, le lavant de cette faute qui entachait sa biographie, qui lui interdisait de voter, et qui continuait à ronger sa conscience.

    Walt Disney et Steve Jobs en héros

    Bien sûr que c’est important, dit-il. Mes héros ne sont pas des présidents ; c’était Walt Disney, quand j’étais enfant, et Steve Jobs aujourd’hui. Mais je viens de lire une biographie de John Adams et je crois que la démocratie américaine, qui dure depuis plus de deux cents ans, est une invention extraordinaire. Donald Trump, je le connais depuis longtemps, il est intelligent, travailleur et a su élever ses enfants. Mais si le P-DG d’une compagnie peut se tromper, le président d’une nation n’a pas le droit à l’erreur.

    Depuis 1974 et le scandale du Watergate, les gens remarquables dont on a besoin pour diriger le pays ont de plus en plus peur de la presse et donc de prendre ce type de responsabilités. Bien sûr que Nixon était allé trop loin mais, le résultat, c’est qu’on a aujourd’hui au gouvernement des gens qui n’ont aucune expérience du pouvoir. Moi, ça me désole d’entendre dire qu’il n’y a pas de réchauffement climatique ou de constater que nous sommes impuissants face au hacking. Mais rien ne m’empêchera de profiter de la vie, car il n’y a pas de destination finale. C’est le voyage qui compte, il n’y a rien d’autre.”

    Cet article est issu du Numéro homme 34, automne-hiver 2017-2018. Crédits des photos publiées : Rose Hartman, Roxanne Lowit, Sonia Moskowitz, Anton Perich, Hasse Persson, Photofest, Dustin Pittman, Adam Scull, Neal Slavin.