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Comment Pierpaolo Piccioli revisite l’héritage de Cristóbal Balenciaga ?
Nommé en 2025 à la direction créative de Balenciaga, Pierpaolo Piccioli a proposé à l’automne dernier sa vision pour l’illustre maison de couture parisienne. Fidèle à son élégance poétique, le Romain revisitait, dans sa collection printemps-été 2026, l’audace formelle et sculpturale du fondateur Cristóbal Balenciaga en alliant sophistication et aisance. Plus qu’un style, le directeur créatif posait ainsi les jalons de sa philosophie où la couture devient un langage du cœur qui va bien au-delà du vêtement pour provoquer de l’émotion et créer de la magie. Rencontre avec le créateur de mode, qui dévoile aujourd’hui son second défilé pour la maison de mode.
Propos recueillis par Delphine Roche.

Pierpaolo Piccioli ouvre un nouveau chapitre chez Balenciaga
Numéro : Comment vous sentez-vous chez Balenciaga ?
Pierpaolo Piccioli : J’ai le sentiment d’être à ma place. C’est comme si tout s’était aligné pour que j’arrive ici aujourd’hui, au bon moment, juste quand j’ai appris à faire confiance à mon intuition. Plus jeune, j’étais une personne très réfléchie et je pense avoir enfin trouvé le juste équilibre entre mon instinct et mon côté rationnel.
Vous avez toujours été inspiré par Cristóbal Balenciaga, et l’avez plusieurs fois déclaré ouvertement.
Il était une des rares personnes qui ont changé la façon même dont on pense la mode, la coupe, les volumes. Il a accompli un vrai geste et il était radical, et véritablement novateur. La plupart des couturiers ont laissé dans l’histoire de la mode une silhouette remarquable. En ce qui concerne Cristóbal, lorsqu’on évoque son nom, plusieurs silhouettes viennent à l’esprit. L’innovation faisait partie de sa méthode, de son mode de pensée.
On l’a souvent qualifié d’“architecte” de la mode, ce qui peut donner l’idée fallacieuse d’une forme de rigidité, de pesanteur. Vous insistez, au contraire, sur la légèreté de ses constructions.
La légèreté fait partie de ce qui m’inspire énormément chez lui. Il a dit qu’un couturier doit être un architecte pour les formes et un peintre pour les couleurs. Il pensait comme un philosophe, comme un sculpteur, comme un musicien, sans prétendre assumer ces rôles, car l’art se suffit à lui-même, tandis que la mode se construit toujours autour d’un corps.
S’inscrire dans le sillage de “l’architecte de la mode”…
Dans vos show notes, vous avez fait allusion à la façon dont Cristóbal Balenciaga se concentrait particulièrement sur l’espace qui subsiste entre le corps et le vêtement. Si on le considère comme un sculpteur, n’est-ce pas ce vide, cet espace, qu’il sculptait ?
Absolument. Ce n’est pas en structurant le vêtement, en rigidifiant le tissu, mais en pensant la liberté du corps à travers l’air qui circule autour de lui, qu’il a révolutionné les silhouettes. Cette vision provient d’un véritable respect de l’être humain, et je trouve que rien n’est plus important. Aujourd’hui notre culture commence à formuler une éthique du soin, qui a été trop souvent absente par le passé. Maintenir cette éthique du soin, du respect, tout en proposant une idée actuelle de la beauté, est crucial. Chez Balenciaga, les directeurs artistiques qui m’ont précédé, Nicolas Ghesquière et Demna, ont été disruptifs, chacun à sa façon.
Aujourd’hui, j’ai l’impression que rien n’est plus disruptif que de placer l’humain au centre de son approche. Alors que notre culture tend à se lisser et que l’intelligence artificielle va avoir un impact important, je veux parler d’émotions, de ce qui nous relie profondément. À ce poste de directeur créatif de Balenciaga, je peux décider d’avoir un discours qui va au-delà du vêtement. Je pense que la mode peut être politique, ou qu’elle peut avoir un impact social. Et plus que jamais, comme le disait Barack Obama dans son dernier discours en tant que président, nous devons nous battre pour les droits humains fondamentaux.
Replacer l’humain au centre de la création
La maison Balenciaga, avec son atelier et toutes les personnes qui font battre son cœur, est-elle l’endroit parfait pour penser cette façon de replacer l’humain au centre de la création ?
Oui, et je pense que c’est pour cette raison que je me sens un couturier : pour moi, la couture est fondée sur l’interaction humaine, sur le respect. Son travail est organisé autour d’un corps et non d’un mood board. Construire le vêtement à même le corps est un geste riche de sens. De mon point de vue, la couture relève donc d’une culture, d’une façon de penser.
Il s’agit ensuite d’appliquer cette approche à chaque produit de la maison, d’investir cet amour et ce soin dans le prêt-à-porter, dans les accessoires, au-delà des créations haute couture que seule une poignée de personnes peuvent s’offrir. Il est donc possible de conserver l’aspect cool de la maison, tout en remodelant la culture de la couture pour l’adapter à notre époque. Chez Balenciaga, je veux vraiment rapprocher le “cool” – qui a à voir avec le réel – et le beau, qui est parfois trop éloigné de la vie. Je veux proposer une beauté qui soit proche de la vie, des humains, afin de donner une autre perspective sur le monde.
Une attitude décontractée et la sophistication de la couture
Lorsque vous officiiez chez Valentino, vous aviez déjà une façon unique de marier une attitude décontractée avec la sophistication de la couture. Cet équilibre est-il au cœur de votre personnalité, de votre créativité ?
Je pense qu’il est effectivement très ancré dans ma façon de penser : rendre la beauté moins distante, plus vivante. Le fait que je sois romain joue probablement un rôle important. À Rome, le regard embrasse toujours plusieurs strates temporelles à la fois : l’antique, le baroque et le contemporain. Des effigies de la Vierge cohabitent avec le chaos de la ville, avec la circulation routière. La beauté n’est pas distante et absolue, elle est plongée dans le quotidien. J’ai le sentiment que Cristóbal Balenciaga était mû lui aussi par une idée de la beauté qui était vivante, effortless, et même audacieuse et affirmée : le fait de donner de la liberté de mouvement au corps en fait partie.
Or, j’ai grandi à Nettuno, une petite ville à côté de Rome [située sur la côte tyrrhénienne, dans le Latium], et j’ai pris conscience récemment que le fait de grandir en périphérie, loin du centre, me permet de voir le monde sous un autre angle. J’ai compris que je veux conserver cet angle de vision, car il me définit profondément. Je suis persuadé qu’il faut avoir un point de vue situé, une vision très personnelle, pour pouvoir apporter quelque chose d’authentique au monde.
“Je suis persuadé qu’il faut avoir un point de vue situé, une vision très personnelle, pour pouvoir apporter quelque chose d’authentique au monde.” – Pierpaolo Piccioli.
Lorsque je suis arrivé chez Valentino, je me souviens d’avoir découvert, en voyant les archives couture, que les créations de la maison n’étaient pas telles que je les avais imaginées. Car j’ai toujours été passionné par l’image, par le cinéma et la photographie, et c’est donc par ce biais que je voyais ces pièces. Mais j’ai compris, en constatant qu’elles étaient différentes de ce que je croyais, que c’est dans cet écart que réside mon identité. C’est pourquoi je tiens à conserver mon point de vue périphérique.

Tenter de saisir la méthode de Cristóbal Balenciaga
Comment se traduit ce point de vue périphérique dans votre approche de la maison Balenciaga ?
Je pense que lorsqu’on vient de la périphérie, on a à la fois une vision proche et une vision distanciée. Et c’est dans le mouvement entre ces deux visions que peut naître un regard très personnel. Quand je suis arrivé chez Balenciaga, j’ai voulu voir les archives, aller à Getaria [ville natale de Cristóbal Balenciaga localisée dans le Pays basque espagnol, où se trouvent ses archives les plus complètes]. Ce n’était pas tant pour observer les vêtements eux-mêmes que pour comprendre ce qui avait poussé Cristóbal Balenciaga à faire de la mode, et pour tenter de saisir sa méthode.
J’avais cette intuition que l’image d’austérité, voire de sévérité qui lui est souvent associée, avait pour contrepoint une légèreté et une façon de placer le corps au centre de son discours, comme l’ont fait par exemple Léonard de Vinci ou Le Corbusier avec le Modulor [système de proportions, fondé sur un corps humain standard, servant à concevoir les unités d’habitation]. C’est une idée typique de la pensée de la Renaissance, et aujourd’hui, dans le contexte mondial qui est le nôtre, je crois beaucoup dans le fait de s’inspirer de cette période, qui a consisté en un renouveau de la pensée centré sur l’humain. [Alors que le Moyen Âge plaçait Dieu au centre de ses préoccupations, la Renaissance se caractérise par une pensée humaniste qui place l’homme au centre de l’histoire.]
“L’image d’austérité souvent associée à Cristóbal Balenciaga avait pour contrepoint une légèreté et une façon de placer le corps au centre de son discours, comme l’a fait Léonard de Vinci. C’est typique de la pensée de la Renaissance. Il me semble aujourd’hui particulièrement important de s’inspirer de cette période, qui a consisté en un renouveau de la pensée centré sur l’humain.” – Pierpaolo Piccioli.
On oublie souvent que Cristóbal Balenciaga a créé certaines formes restées depuis dans le vocabulaire de la mode. Il a notamment imaginé la robe baby doll, la robe sac, le manteau cocon…
Oui, et on l’oublie car le milieu de la mode a une mémoire de poisson rouge. On ne retient que ce qui s’est passé récemment. Mais Cristóbal Balenciaga est l’auteur de nombreuses innovations. Pour ma première collection, je voulais éviter le piège de l’hommage et réussir à combiner sa façon de penser avec la mienne. Aussi parce qu’aujourd’hui, comme je vous le disais, je me sens beaucoup plus détendu. J’adore mon travail, j’ai compris qu’il fait partie de moi et que la mode est le langage avec lequel je parviens à m’exprimer. Plus jeune, j’avais besoin d’établir des frontières strictes entre ma vie et mon travail, ce n’est plus le cas. À présent, pour moi, tout se mélange, de façon peut-être chaotique, mais cela me convient car c’est mon chaos personnel.


Quitter Nettuno pour rejoindre Paris
Est-ce cette nouvelle décontraction qui vous a permis de quitter Nettuno ? Les dernières fois que je vous ai interviewé, vous disiez qu’il était important pour vous d’y rester.
J’ai compris que le fait d’appartenir à un lieu n’empêche pas de s’en éloigner. Car je peux toujours revenir à ce lieu, à ces personnes qui m’aiment pour ce que je suis, à ces proches qui ne me voient pas comme le “directeur créatif” ou une personne en vue. Le fait d’être émotionnellement attaché à un endroit permet paradoxalement de partir loin, car on ne risque pas de se perdre. J’ai senti que je devais franchir le pas, je devais venir à Paris. Je n’ai même pas réfléchi. Et je me sens tout à fait en phase avec moi-même. Je voyage mentalement entre Nettuno et Paris.
Aviez-vous une direction en tête dès que vous avez accepté le poste de directeur créatif de Balenciaga ?
Pas vraiment. Je me suis demandé ce qu’il fallait conserver, et ce qu’il fallait faire évoluer. Comment projeter la maison dans le futur. Car Demna a été véritablement innovant. Il a proposé une nouvelle image générationnelle, mais il y a dix ans de cela. Nous sommes déjà dans une autre époque. Pour moi, il ne suffisait pas de proposer une couleur, une silhouette ou une attitude, il fallait trouver ma propre méthode.
Pierpaolo Piccioli, une continuité de Valentino à Balenciaga
Vous êtes resté vingt-cinq ans chez Valentino, la façon dont vous avez réinterprété les codes de la maison fait donc nécessairement partie de vous. Qu’en avez-vous conservé en partant ?
Comme je vous le disais, c’est chez Valentino que j’ai découvert que le décalage que créent mon imaginaire et mon point de vue périphérique constituait indubitablement ma méthode. Cela fait partie de moi. En quittant la maison, il n’était donc pas question de laisser cela derrière moi. Il y a, bien sûr, une continuité dans ma vision. Je suis serein, et je pense que cette authenticité trouve une résonance chez les autres. Une création personnelle, authentique et en phase avec nos émotions peut davantage trouver d’échos qu’une création trop réfléchie. Et ce d’autant plus que la mode est devenue pop, ce qui signifie qu’on doit pouvoir s’adresser à un très grand nombre de personnes. Dans un monde si globalisé, le plus personnel est le plus universel. Il faut pouvoir raconter sa propre histoire, car ce qui nous connecte tous, ce sont nos émotions et nos rêves.

Le néo-gazar, une réinterprétation de Cristóbal Balenciaga
Pour renouveler les formes de la mode, Cristóbal Balenciaga a mis au point son propre tissu, le gazar, que vous avez réinterprété à travers votre propre tissu, le néo-gazar.
Cristóbal Balenciaga avait besoin d’un tissu qui puisse à la fois sculpter une forme et rester léger. J’ai tout d’abord souhaité comprendre comment cela fonctionnait d’un point de vue technique. Chaque tissu est constitué d’un fil de chaîne et d’un fil de trame, mais le gazar a deux fils de chaîne et deux fils de trame, ce qui lui donne de la structure et, paradoxalement, l’allège également. C’est assez magique. J’ai appliqué la même méthode pour faire un gazar de coton, un gazar de laine, et obtenir un chino à la fois très léger et capable de conserver une forme.
Voilà tout ce qu’on peut travailler en partant non pas d’un mood board, mais des propriétés de la matière. La matière est un récit en soi. Le “storytelling”, mot qui recouvre habituellement un grand vide, est ici très simple : il décrit le processus de création du vêtement, qui permet d’obtenir des pièces élégantes, contemporaines, respectueuses du corps et néanmoins sculpturales. Je ne suis pas là pour créer un “lifestyle”, une communauté de gens qui ont la même lampe ou la même voiture, mais plutôt une communauté de personnes partageant les mêmes valeurs, la même approche de la vie.
Un sublime premier défilé Balenciaga entre rupture et renaissance
Le premier défilé que vous avez présenté chez Balenciaga était celui du prêt-à-porter printemps-été 2026. La couture génère-t-elle chez vous une émotion différente ?
Dessiner une collection de couture est un privilège et génère effectivement une émotion particulière. Ce qui permet d’éveiller également une émotion chez le public. Si je ne ressentais pas cela, la mode serait juste mon travail. Je préfère conserver mon point de vue périphérique et ma vision enchantée. Car je n’ai jamais eu pour ambition d’être un designer cool. Je me souviens, quand j’étais encore un jeune créateur travaillant pour une petite marque, d’être allé au salon du tissu parisien Première Vision.
J’entendais tous les designers cool se lamenter en disant qu’ils ne trouvaient rien d’intéressant. J’ai compris alors qu’il s’agissait d’une posture, qu’ils se fondaient dans un cliché. Personnellement, cette attitude ne me satisfait pas. On peut faire de très belles choses même avec des matières humbles, car ce qui compte, c’est de les aimer et de les transformer. C’est ce que fait la couture : valoriser la main et l’esprit humains. Car la technique peut permettre d’atteindre la beauté, mais pour moi, ce n’est pas suffisant. C’est la magie de la mode qui m’intéresse. C’est elle qui peut susciter des émotions.