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Africa Fashion : la mode africaine repense son histoire au Quai Branly
Jusqu’au 12 juillet 2026, le musée du Quai Branly-Jacques Chirac accueille “Africa Fashion”, une exposition-évènement qui célèbre la créativité africaine à travers sa mode, ses images et son héritage textile.
par Mélody Thomas.

Depuis sept ans, les musées parisiens accueillent en leur sein des expositions qui se veulent inclusives d’histoires françaises trop souvent reléguées à la marge. Au Modèle Noir : de Guéricault à Matisse du Musée d’Orsay (2019) se sont succédé Immigration est et sud-est asiatiques depuis 1860 au musée de l’Immigration (2023), Présences arabes. Art moderne et décolonisation. Paris 1908-1988 au Musée d’Art Moderne (2024) ou encore Paris Noir. Circulations artistiques et luttes anticoloniales, 1950 – 2000 au Centre Pompidou (2025).
Cependant, si cette visibilité accordée à des trajectoires françaises diasporiques et internationales est à saluer, trop souvent leurs apports vestimentaires sont laissés en marge des conversations. Mais l’exposition Africa Fashion, qui a récemment ouvert ses portes au musée du Quai Branly, pourrait toutefois changer la donne.

L’exposition “Africa Fashion”, de Londres à Paris
Pensée pour le Victoria & Albert Museum (V&A), “Africa Fashion” a été, dès sa première itération en 2022, une manière pour l’institution londonienne de repenser ses collections issues du continent africain. Désormais à Paris, l’exposition entend non seulement mettre en lumière l’autodétermination photographique, textile et vestimentaire au lendemain des indépendances africaines jusqu’à aujourd’hui, mais aussi confronter le musée français à son héritage colonial et aux récits culturels qu’il produit.
Parmi les créateurs exposés, on retrouve des noms comme celui du designer britannique Ozwald Boateng – ancien directeur artistique Homme de Givenchy –, les Sud-Africains Thebe Magugu et Sindisi Khumalo, ainsi que celui du créateur Imane Ayissi, seul couturier africain à présenter lors de la Semaine de la Couture parisienne.


Tirage produit par Rashid Mahdi vers 1955.
À Paris, repenser les modes africaines
Derrière cette exposition et ces développements, Christine Checinska, créatrice de mode, historienne de l’art et première conservatrice de la mode et des textiles de la diaspora africaine au V&A. Et parce que, même si elles partagent toutes deux un passé colonial, l’histoire de la France et du Royaume-Uni n’est pas identique, la curatrice anglaise a collaboré aux côtés d’Hélène Joubert, conservatrice générale, responsable de l’unité patrimoniale des collections Afrique, et Christine Barthe, responsable de l’unité patrimoniale des collections Photographies.
Ensemble, elles ont décidé de mettre en miroir l’exposition de la conservatrice Checinska avec certains textiles et objets issus des collections du Quai Branly. Et si “Africa Fashion” entend donner une nouvelle structure à nos regards sur les créations africaines, l’exposition parvient également à montrer les tensions contemporaines au cœur de ces débats.
Dès sa première édition à Londres, le titre faisait tiquer. “Africa Fashion” ou “Mode Afrique”, pas “mode africaine”. N’y voyez pas un oubli ou un simple effet de style : pour la curatrice de l’exposition, retirer le “n” est déjà un gage aussi politique que poétique. Un choix qu’elle lie à sa découverte du concept “d’indécidabilité”, défini par le critique Sarat Maharaj.
Elle explique : “Pour moi, retirer le “n” crée une ouverture et signale que nous savons que les modes africaines sont indéfinissables et en constante mutation. Nous ne prétendons pas traiter chaque pays ou chaque look, c’est impossible. Mais ce titre était un symbole : nous célébrons cette “indécidabilité”. C’est un aveu de la tension qu’il y a à vouloir épingler quelque chose qui ne peut pas l’être. Le titre nous a aidés à cibler ce désir de travailler d’une manière qui reconnaît cette impossibilité de tout figer”.

Un parcours sensible
Dès l’entrée de l’exposition, le parcours emmène les visiteurs de la recontextualisation des guerres d’indépendance à l’affirmation de cultures nationales à travers la littérature et la musique. Plus loin, les premières pièces de mode se dévoilent à travers des textiles devenus des symboles de l’indépendance. On peut citer l’adire nigérian ou le kuba malien par exemple.
Une relecture du textile qui trouve aujourd’hui des prolongements chez des designers comme Lisa Folawiyo ou Loza Maléombho, qui travaillent, elles aussi, la matière comme un langage politique et identitaire. Dans le texte d’introduction de la salle, une citation du sculpteur El Antasui rappelle que “le tissu est à l’Afrique ce que les monuments sont à l’occident”. Un témoin matériel à travers lequel se déploient des histoires que l’esclavage et la colonisation n’ont pas réussi à gommer.
Plus loin, on aborde la question de se vêtir comme acte politique, notamment représentée par Kwame Nkrumah, premier président du Ghana, qui a affirmé le kente comme un habit tout aussi respectable que le costume-cravate occidental. “Placer la mode africaine dans différents contextes impacte autant l’exposition que l’espace qui l’accueille. Mon espoir est que sa présence à Paris suscite de nouveaux débats sur la notion de ‘capitale de la mode’, mais aussi sur la collection du Quai Branly et sur la manière dont on peut la revisiter”, souligne Christine Checinska.


“Africa Fashion“ : l’Afrique autrement
Mais si une critique peut être adressée à l’exposition dans son itération française, c’est sans doute la moindre représentation de designers originaires du Maghreb. Si ce n’est celle de certains créateurs marocains, dont Hassan Hajjaj. Car s’il est évidemment difficile de représenter tout le monde dans une telle exposition – qui se veut moins un catalogue exhaustif que le point de départ de nouvelles conversations – l’histoire française et ses nombreux impensés culturels laissent peu de place à la clémence des visiteurs.
Cependant, il ne s’agit pas d’un oubli aux yeux de la curatrice, mais d’un parti pris : “La sélection des designers contemporains était basée sur leur impact mondial et sur leur histoire particulière. Nous avons délibérément adopté une approche par ”coins du continent”. Nous voulions effacer les anciennes frontières coloniales entre l’Afrique du Nord et l’Afrique subsaharienne. D’ailleurs, nous n’utilisons pas ces termes. Tout le monde a été traité de manière égale, en se concentrant sur ceux qui avaient une histoire forte à raconter à travers leur œuvre. Nous essayons de faire tomber ces vieilles barrières coloniales” Mais, loin d’être sorti des questions de représentations – souvent sujettes à polémiques –, sommes-nous prêts à avoir cette conversation ?

Mode décoloniale ou mode créole, la bataille des concepts
Difficile d’aborder le sujet de l’exposition sans revenir sur les termes qui jalonnent l’industrie de la mode à travers ses créateurs, sa presse, son système éducatif et ses musées. Le terme dominant ? Décolonisation. Depuis environ les années 2010, nombreux ont été les musées en France, mais aussi en Belgique ou au Royaume-Uni, à revoir leurs collections acquises lors d’expéditions coloniales en Afrique, en Océanie et en Amérique du Sud. Si la question de la récupération est-elle aussi devenue un enjeu juridique autant que sociétal, Checinska leur préfère, quant à elle, un concept bien français : la créolisation.
C’est au poète et philosophe martiniquais Édouard Glissant que l’on doit aujourd’hui l’idée de créolisation ou “pensée en archipel” qui continue à fasciner le monde universitaire, celui des arts, mais aussi de nouvelles générations de designers. Pour la curatrice, le terme “décolonisation” a le défaut d’être une réaction qui ramène inévitablement l’ancien colonisateur au centre du jeu.
“Je reviens toujours à la créolisation et à la diaspora, car cela recentre nos voix. L’esclavage et la colonisation ont été cruels, mais quelque chose de créatif en est sorti. Et nous sommes les survivants”, commence-t-elle à expliquer. “Je compare souvent la créolisation au processus d’une perle dans une huître. Le grain de sable, c’est la tension et la cruauté du passé, mais regardez la beauté de la perle qui en résulte. Cet entre-deux laisse de la place à la fois à la joie et à la douleur. Je ne veux pas consacrer mon énergie à combattre ou à bouder l’ancien colonisateur.” C’est sans doute là qu’Africa Fashion puise une partie de sa force, en redonnant leur agentivité aux créateurs, de façon à ce qu’ils prennent le pas sur le traumatisme et la violence contenus dans les archives muséales.

Le tissu comme langage
“Je veux créer des espaces où nous pouvons simplement être nous-mêmes”, insiste Christine Checinska. C’est notamment ce que souligne la vidéo de l’artiste ghanéen Godfried Donlor intitulée The Currency of Ntoma (2012), commandée par la regrettée Koyo Kouoh. Ce film interroge sa mère, collectionneuse, mais aussi marchande de tissus en wax, qui explique l’importance du Ntoma (tissu). Notamment ses motifs et ses couleurs, ainsi que la manière dont il garantit une indépendance financière aux femmes du continent. Une représentation de soi sans compromis. Une vision du tissu porteur d’indépendance, d’identité et de joie que l’on doit sans doute à l’expérience de design de la curatrice de l’exposition.
Un bagage qu’elle considère aujourd’hui comme fondamental. Au fil du parcours, on perçoit un intérêt pour les couleurs et la mise en beauté et en lumière des silhouettes, mais aussi pour leur coupe et leur fabrication. Christine Checinska : “La section artisanale de l’exposition m’est très chère parce qu’elle montre la marque de la main. C’est une question de matérialité. Quelqu’un comme Ewa Mete, avec ses cotons teints et tissés à la main, me parle vraiment. Je suis attirée par des œuvres non seulement pour la recherche qu’elles impliquent, mais aussi pour leur présence physique”.

L’Afrique par elle-même
On aurait tort de voir dans cette exposition une célébration africaine forcée ou tiède. Dans un monde où le passé autant que l’actualité sont aussi lourds, trouver une troisième voie qui souligne l’abondance, l’agentivité, la libération et la création est tout aussi radical. “Je respecte ceux qui luttent pour la décolonisation, mais mon approche consiste à sculpter des espaces où nous sommes pleinement vivants. En faisant cela, je crois que le courant dominant changera, tout comme les préjugés sur nos capacités”, exprime Christine Checinska. Pour finalement conclure :“Toute l’exposition peut être vue comme un acte de réappropriation.”
Comme pour appuyer son propos, la série photographique What If de Stephen Tayo, située dans l’une des dernières parties de l’exposition intitulée Afrotopia — un écho à l’auteur sénégalais Felwine Sarr — pousse à mettre l’Afrique au centre du monde et vers l’avenir. Parce qu’il immortalise la scène drag nigériane sur des supports en plexiglas et chrome, le photographe force le visiteur à se refléter dans une esthétique fluide et futuriste.
Une logique que prolongent aujourd’hui les créateurs de mode Kenneth Ize et Telfar Clemens, chacun à leur manière, en redéfinissant les circuits du luxe et de l’accessibilité. Africa Fashion rappelle qu’au-delà des musées et des discours, les modes africaines n’ont jamais attendu l’autorisation d’être pleinement elles-mêmes… Il fallait peut-être juste apprendre à les regarder.
“Africa Fashion”, exposition jusqu’au 12 juillet 2026 au musée du Quai Branly – Jacques Chirac. Billets disponibles ici.