3 juin 2026

Jacques Marie Mage, ou l’art de rendre les lunettes désirables

En dix ans, Jacques Marie Mage, la marque de lunettes lancée par le Français Jérôme Mage est devenue une référence dans la lunetterie de luxe.

  • par Léa Zetlaoui.

  • À quelques jours d’intervalle, Jacques Marie Mage dévoilait deux collections de lunettes aux esthétiques opposées. La première, présentée le 23 avril 2026, lors d’un apéritif aussi français que confidentiel chez Lipp, célébrait l’allure seventies de Loulou de La Falaise. Dévoilée le 7 mai 2026, la seconde, en collaboration avec Haider Ackermann, mettait en scène une Lauren Hutton glamour et sulfureuse, devant l’objectif de Steven Klein.

    Un grand écart stylistique audacieux, mais réussi, pour une marque devenue en une décennie une référence de la lunetterie de luxe. Découvrez pourquoi Jacques Marie Mage s’impose aujourd’hui comme l’une des marques les plus singulières et désirables de la lunetterie contemporaine.

    Les lunettes, nouveau terrain de jeu du luxe

    Alors que l’industrie du luxe traverse depuis plusieurs mois une crise profonde, tant en termes d’image que de performances, on imagine les grandes maisons scruter avec attention ce label encore confidentiel, mais au succès insolent.

    Comme le souligne cet article Le Monde, dans un contexte post-pandémie où les prix du luxe ont bondi de 25 % — en particulier dans la maroquinerie — les lunettes s’imposent comme le nouveau produit d’appel. Un choix loin d’être anodin. Visibles, faciles à produire, parfaitement adaptées à la logique du logo, elles concentrent tous les attributs d’un produit stratégique.

    À vrai dire, si les modèles Jacques Marie Mage séduisent autant malgré leur prix élevé, c’est sans doute parce qu’ils cristallisent une vision du luxe telle qu’on la concevait avant les récents bouleversements. Là où d’autres privilégient des logiques de marketing, de volume et de visibilité, la marque réunit encore aujourd’hui trois piliers fondamentaux. À savoir, un design sophistiqué, une qualité sans compromis et une véritable dimension statutaire.

    No logo, mais vraie distinction

    Imaginer, au XXIe siècle, lancer une marque de luxe sans logo ? L’idée paraît presque inconcevable tant cet élément d’identification, aussi simple soit-il, concentre un puissant pouvoir évocateur. Et pourtant, les lunettes Jacques Marie Mage en sont dépourvues.

    Designer industriel de formation, Jérôme Mage, le Français à l’origine de la marque, maîtrise son sujet sur le bout des doigts. Plutôt que d’apposer un logo ou des initiales sur ses montures, il privilégie des ornements et des détails décoratifs singuliers. Un parti pris qui privilégie la subtilité à l’ostentatoire.

    Depuis Los Angeles, où il s’est installé il y a quarante ans, il imagine ses accessoires comme de véritables œuvres d’art. Fabriquées en Italie et au Japon, ses créations, conçues à partir de matériaux issus des technologies de pointe, sont sublimées par de délicats motifs plaqués or, parfois même sertis de pierres.

    Un sens du détail qui n’est pas sans rappeler l’approche de la haute joaillerie. Rien d’étonnant que sa première boutique parisienne, ouverte en 2025, soit installée rue de la Paix, à quelques pas des grandes maisons de la place Vendôme. Ici, la désirabilité ne repose plus sur un signe ostentatoire, mais sur l’objet lui-même. Une inversion des codes qui interroge : Jacques Marie Mage est-il en train de signer le glas de l’ère du logo ?

    Icônes intemporelles pour lunettes iconiques

    Qui dit confidentiel, ne veut pas dire inconnu. Et Jérôme Mage l’a bien compris. Plutôt que de multiplier les placements produits, il choisit avec soin les visages qui incarnent ses collections et les artistes qui signeront des collaborations. Des personnalités au charisme singulier, souvent à rebours des tendances dominantes, capables de conférer aux montures une aura mythologique.

    De Patti Smith à Kate Moss et Lauren Hutton, en passant par Jeff Goldblum et Haider Ackermann, la marque cultive un imaginaire à mi-chemin entre nostalgie et modernité. Ainsi chaque modèle raconte une histoire, convoque un archétype et évoque une époque. Rien n’est laissé au hasard. Des noms évocateurs aux références culturelles, chaque détail nourrit un storytelling minutieux.

    Cette stratégie d’incarnation participe ainsi à transformer un simple objet fonctionnel en véritable pièce de collection. Produites en séries limitées, souvent numérotées, les lunettes deviennent désirables au même titre qu’un sac iconique ou une montre d’exception. Une rareté orchestrée qui alimente le sentiment d’exclusivité et renforce leur valeur symbolique.

    Séduire tous les styles, la fin d’une utopie ?

    À première vue, les univers développés par Jacques Marie Mage semblent parfois contradictoires. D’un côté, une esthétique rétro teintée d’élégance parisienne ; de l’autre, une sensualité plus brute, quasi cinématographique. Pourtant, loin de diluer son identité, cette diversité artistique contribue à en affirmer la richesse.

    La marque ne cherche pas à plaire à tout le monde, mais plutôt à offrir une pluralité de récits dans lesquels chacun peut se projeter. Une approche qui tranche avec celle de nombreuses maisons de luxe, souvent contraintes à une cohérence absolue, voire rigide. Ici, la cohérence ne réside pas dans le style, mais dans l’exigence. Une règle qui s’applique autant au design, qu’à la fabrication et, bien sûr, à la narration.

    Ce positionnement luxe lui permet de toucher des profils variés sans jamais céder à la standardisation. Un pari risqué dans une industrie obsédée par les volumes, mais qui semble porter ses fruits. À l’heure où le luxe vacille entre surproduction et perte de sens, Jacques Marie Mage rappelle qu’il suffit parfois de moins — moins de logos, moins de volume, mais plus de vision — pour recréer du désir.

    Jacques Marie Mage, 6 Rue de la Paix, Paris 2e. jacquesmariemage.com