29 juin 2026

Theodora, Nora Hamzawi… Comment le roman-photo est-il devenu moins ringard ?

Né en Italie en 1947, le roman-photo a connu un succès fulgurant. Après une exposition au MuCEM à Marseille qui rendait hommage à son imagerie kitsch et pop, c’est Theodora qui remet cette esthétique au goût du jour avec son dernier clip, Be My Valentine. Derrière ces histoires d’amour impossibles et mélo se cache un fascinant objet pop pour amateurs de contre-culture. Décryptage.

  • par Violaine Schütz.

  • Publié le 3 janvier 2018. Modifié le 29 juin 2026.

    Le roman-photo, un genre pop(ulaire) 

    Dans les années 60, les revues publiant des romans-photos se vendent par millions, à tel point qu’un Français sur trois en lit. Le magazine Nous Deux, toujours en activité, vendait encore 230 000 exemplaires par semaine en 2018. Destiné en priorité aux femmes et contant des histoires d’amour qui commencent mal mais finissent toujours bien, c’est un puissant aphrodisiaque pour midinettes, qui révèle à quoi rêvent les jeunes filles des Trente Glorieuses. Sous-genre mièvre, honteux et vulgaire des années 50-60 (remplacé par les séries et stories Instagram aujourd’hui), il ne semblait pas avoir sa place au musée.

    Le MuCEM prouvait, lors d’une exposition ayant eu lieu en 2018, que cette mauvaise presse est un faux procès. À travers une exposition présentant plus de 300 pièces (photos, films, maquettes), on se rend compte que son esthétique a aimanté durablement la pop culture. Sophia Loren, Gina Lollobrigida, Johnny Hallyday, Dalida et Hugh Grant ont prêté leurs doux visages à des histoires à l’eau de rose découpées en épisodes. Et les magazines de mode ont même succombé à cette narration stylisée, comme le montre un superbe roman-photo avec Cindy Crawford et Richard Gere du temps de leur idylle présenté dans le cadre de l’expo.

    Il a inspiré les intellectuels 

    Roland Barthes écrivait : “Nous Deux, le magazine, est plus obscène que Sade.” Les situationnistes ont repris ses codes pour des tracts politiques. Jacques Derrida a publié un essai sur cette littérature de pacotille que les catholiques réprouvaient parce que des filles y couchaient avant les noces. La contre-culture lui a aussi voué un culte. Objet de satires comiques du professeur Choron et du magazine Hara-Kiri, il a aussi abouti à une édition de Doux Nœud, revue de Bizot (le chantre d’Actuel) avec deux hommes en couverture. Il existe aussi des versions porno, art contemporain et prévention.

    Une interprétation déviante du genre, l’italien Killing alias Satanik en français, roman-photo érotico-gore délirant de la fin des années 60, hantait même une pièce entière du MuCEM en 2018. Anti-héros en costume de squelette, nudité, drogues et sang à gogo, la publication a fait fantasmer les adultes en bravant la censure, tel un giallo – film de genre italien – immobile.

    THEODORA – BE MY VALENTINE (2026) avec Adèle Exarchoupoulos.

    Le roman-photo séduit les cinéastes

    Aux origines du roman-photo, il y avait le cinéroman qui utilisait les photos de films connus (souvent des chefs-d’œuvre comme La Dolce Vita ou À bout de souffle) en les sous-titrant. Pratique quand on n’était pas assez argenté pour fréquenter les salles obscures… Mais le feuilleton basé sur la romance a lui-même fait des émules chez les réalisateurs d’envergure.

    Le cinéma lui a, en effet, rendu ses lettres de noblesse. Antonioni lui a dédié un documentaire (visionnable – dans une nouvelle mouture – pendant l’expo) et Chris Marker a présenté La Jetée comme un roman-photo, à partir de plans fixes. Ce qui fut considéré comme “du cinéma pour pauvres” est devenu un riche terreau d’influence avec ses tendres baisers, ses cœurs brisés et ses maquettes DIY, pile dans la tendance vintage-kitsch. 

    Theodora et Nora Hamzawi remettent le genre au goût du jour 

    Aujourd’hui, le roman-photo est tout sauf ringard. L’humoriste et actrice Nora Hamzawi a publié, aux éditions Le Seuil, en 2025, un livre de ce genre intitulé Couple. Et en mai 2026, l’actrice et réalisatrice Audrey Dana a sorti Love Dating, un roman-photo humoristique dans la même lignée.

    Enfin, ce mois de juin, la chanteuse Theodora choisit de convoquer cette esthétique dans son nouveau clip, Be My Valentine, dans lequel elle vit une romance kitsch à Paris avec Adèle Exarchopoulos. Entre dégustation d’un plat de pâtes et virée à Montmartre, la vidéo est la déclinaison branchée des romans-photos d’antan. Et il y a fort à partir que la tendance séduise la Gen Z tant elle s’inscrit dans le retour à l’analogique qui s’impose comme une réaction au tout numérique.