3 avr 2026

Pourquoi la pop culture est-elle obsédée par les stars disparues trop tôt ?

Le “morgue gaze”, cette tendance extrême qui consiste à sacraliser les stars disparues trop tôt et à glorifier les visages de porcelaine parfaits, prend de plus en plus d’ampleur. Mais pourquoi vibre-t-on autant pour l’inanimé ?

  • par Violaine Schütz.

  • Publié le 3 avril 2026. Modifié le 4 avril 2026.

    Le morgue gaze, une tendance morbide

    On était habitué à des termes de tendances plutôt légers, voire amusants, tels que le moorcore (l’esthétique du filmHurleventqui se passe dans les landes anglaises appelées moors en VO), le brat summer ou l’indie sleaze. Mais l’une des dernières mouvances à être apparues dans un média s’avère plutôt sinistre.

    Il s’agit en effet du morgue gaze (regard mortuaire) qui s’inscrit dans des phénomènes liés à quelque chose de dangereux et de morbide. Une évocation sinistre, dans la lignée des tendances mob wife (femme de gangster) et heroin chic (qui glamourise les jeunes femmes semblant avoir pris des drogues).

    Sacraliser des célébrités disparues trop tôt

    Le terme morgue gaze est apparu en janvier 2026 sur la page Substack assez critique sur l’industrie cosmétique FLESH WORLD!. Il est l’œuvre de Jessica DeFino, journaliste américaine réputée (New York TimesThe Guardian…) spécialisée dans le domaine de la beauté. Cette dernière en a ensuite longuement discuté dans un podcast du média NPR en mars 2026.

    Ainsi, la chroniqueuse définit par l’expression morgue gaze une fascination pour une esthétique mortuaire qui sacralise, entre autres, les femmes disparues tôt. Parfois, dans des conditions tragiques. Le dernier exemple en date est celui de Carolyn Bessette.

    Des icônes sublimes aux destins tragiques

    Décédée dans un crash d’avion à l’âge de 33 ans, en juillet 1999, la socialite qui a travaillé chez Calvin Klein reste figée dans la perfection de ses jeunes années. On ne cesse de partager des clichés vintage d’elle, qui la condamne à cette figure de blonde évanescente et mystérieuse incarnant à merveille le chic new-yorkais minimaliste des années 90.

    L’icône de mode préfigurant le quiet luxury et amoureuse transie de John Fitzgerald Kennedy, Jr., fils du 35e président des États-Unis John F. Kennedy, est même au cœur d’une série romantique qui a fait grand bruit : Love Story : John F. Kennedy Jr. & Carolyn Bessette (2026) avec Sarah Pidgeon.

    Hournaliste et auteur du livre Période décès : Comment j’ai apprivoisé la mort (éditions Équateurs, 2024), Stéphane Durand explique à ce sujet : “Depuis la diffusion de Love Story, les réseaux voient déferler des photos de Carolyn Bessette et John Fitzgerald Kennedy, Jr. qui sont beaux et jeunes, et symbolisent à eux seuls toutes les trendsdu moment : une peau parfaite, un corps fit et dessiné, ainsi qu’un style vestimentaire qui est la définition même du quiet luxury. Toutes ces personnalités décédées possèdent ce que l’on n’aura jamais : la beauté éternelle. C’est tout le paradoxe : on les plaint d’avoir eu une vie si courte tout en les enviant de rester désirables pour l’éternité.”

    Le culte de la jeunesse éternelle

    Autre signal inquiétant de la montée du morgue gaze ? De nombreuses publications (et nous avons peut-être aussi d’ailleurs déjà été dans ce cas sans le conscientiser) illustrent des articles d’hommages à des personnes décédées (à un âge plus avancé) célèbres avec des images d’elles jeunes. Ce fut notamment le cas pour Jane Birkin, Brigitte Bardot et François Hardy. Tout se passe comme si ces artistes n’avaient pas eu de vie après avoir été jeunes et au summum de leur beauté.

    Jane Birkin, pour ne citer qu’elle, a pourtant eu une longue carrière dans la musique et le cinéma. Cela dénote une obsession pour la jeunesse éternelle qui touche principalement les femmes et se teinte d’un certain sexisme (et un male gaze). Car concernant les nécrologies de stars masculines, la tendance est moins vraie.

    D’ailleurs, Stéphane Durand note : “Après la mort de Loana, 99 % des vidéos et articles qui ont illustré son décès ont utilisé des images d’elle datant du Loft il y a 25 ans. On préfère garder l’image d’une icône bimbo âgée de 20 ans plutôt que celle d’une femme de 48 ans en surpoids et en détresse psychologique. Et lorsqu’une personnalité décède dans ce qu’on considère comme étant son prime au niveau de sa beauté, elle est tout de suite placée au rang d’icône, comme ce fut le cas pour Marilyn Monroe, James Dean ou encore Aaliyah.”

    Des beautés figées comme Demi Moore et Nicole Kidman

    Jessica DeFino affirme dans le podcast de NPR que cette obsession pour les icônes disparues est à mettre en lien avec une tendance plus globale autour d’une beauté macabre (visages pâles, corps très minces) ainsi qu’avec la glorification contemporaine des produits anti-âge. En effet, la société contemporaine somme les femmes d’afficher une peau sans pores ni rides (et donc, sans traces de vie), et d’opter pour une allure figée et botoxée.

    Récemment, les apparitions de Demi Moore et Nicole Kidman confirment cette propension vampirique. À l’écran et en public, les actrices n’ont pas le droit de vieillir. Le paradoxe ? Elles arborent parfois un air inanimé alors qu’elles sont censées incarner toutes les émotions possibles et inimaginables dans les films et les séries. Stéphane Durand analyse ainsi ce phénomène : Je ne pense pas que l’on conscientise le fait de vouloir être inanimé. On veut tout simplement stopper notre horloge biologique afin qu’elle reste figée et nous offre une image de nous-mêmes que l’on considère comme désirable.”

    La clean girl à son paroxysme

    Lorsqu’on découvre qu’une des nouvelles trends de chirurgie aux USA consiste à s’injecter de la graisse prélevée sur des cadavres, on se rend compte que la quête de la jeunesse éternelle n’a plus de frontière, même pas celle de la mort”, ajoute le journaliste à propos de cette tendance extrême digne du film The Substance.

    Avant de poursuivre : “Lorsqu’elle évoque le morgue gaze, Jessica DeFino parle surtout d’une esthétique que l’on retrouve lorsqu’un cadavre subit des soins de conservation et de maquillage par un thanatopracteur : on obtient un visage lisse, reposé, et parfaitement maquillé, du moins si la personne est douée ! Il ne faut pas oublier qu’on a laissé les beauty trends nous faire croire que c’était normal que notre peau brille comme un miroir ou une poupée de cire, via la glass skin ou la mode de la porcelain skin. Le morgue gaze, c’est au fond le but ultime de la clean girl: avoir un visage qui ne bougera jamais !

    Rester jeune à tout prix

    Aussi, cette célébration d’une beauté figée et inanimée, presque irréelle, peut-être auscultée à l’aune de l’IA et des retouches photos à outrance plébiscitées par les réseaux sociaux. À l’heure d’Instagram, on use et abuse des outils pour paraître toujours plus séduisant, quitte à ressembler à tout le monde. Ou à ne plus laisser transparaître la moindre trace d’humanité.

    Ce qu’elle nomme morgue gaze s’apparente plutôt, selon moi, explique Stéphane Durand, à du transhumanisme. On parle du fait de vouloir rester jeune à tout prix et par tous les moyens et d’avoir un corps éternellement athlétique et sans aspérités. Une certaine quête de la beauté impossible à combler, car seule la mort peut nous offrir cette fameuse jeunesse éternelle.”

    Période décès : Comment j’ai apprivoisé la mort (2024) de Stéphane Durand, disponible aux éditions Équateurs. Love Story : John F. Kennedy Jr. & Carolyn Bessette (2026), créée par Ryan Murphy, disponible sur Disney+.